Dossier : La ville, l'écrire, la lire / 1. La ville vécue

Lire la ville

Marina Favret, professeur de lettres-histoire-géographie

Lire la ville à ciel ouvert

C'est entreprendre une lecture, feuilleter les rues comme on tourne des pages, appréhender dans l'espace urbain les tensions, les péripéties, les rebondissements... C'est découvrir les projets du ou des auteurs, les monuments comme des lettrines précieuses, embusqués au détour d'une rue... C'est prendre conscience des jeux d'acteurs, des respirations, des silences d'un texte parfois confus et brouillon... Les rues défilent, la marche dure et on ne sait toujours pas où cela nous mène... Chaque ville livre peu à peu ses secrets, ses merveilles, mais aussi ses pages blanches ou en friche. Le lecteur/promeneur cherche désespérément un style auquel se raccrocher, une intention claire, une ligne directrice mais très vite il doit tout oublier : les origines, les évolutions, les agrandissements, les prolongements, les projets à construire et à venir ! La ville se livre en désordre, comme un texte qu'il faudrait recomposer, au fur et à mesure de la visite. Le manuscrit est ancien, plusieurs copistes l'ont eu entre les mains, certaines pages manquent mais les "dents creuses" sont toujours des incitations pour les promeneurs solitaires. C'est aussi le lieu de la réécriture, la piscine devient un parking, l'impasse une allée, le vieil hôtel particulier un musée... On peut tout imaginer. Le promeneur se perd, convoque l'histoire, la géographie, l'architecture et parfois même la littérature. Que de parcours possibles et personne ne veut écrire la fin... La ville est une oeuvre monumentale, sociale, esthétique, et parfois même un manifeste ! La ville est aussi un décor, celui de nos peurs fondées ou pas, celui de l'affrontement de personnages bien réels, de querelles renouvelées entre les "anciens et les modernes", mais aussi celui du dialogue social et/ou culturel...

Bien des professeurs ont accompagné leurs classes dans ces déambulations urbaines. Parcourir la ville n'est pas nouveau, chacun la lit à sa manière, disciplinaire. L'historien nous en montre les blessures, la personnifie, en dresse un premier portrait, celui de l'enfance dans son site et des crises adolescentes des faubourgs et des banlieues... Sous la plume du géographe, elle est cartographiée, appropriée, aménagée, administrée, parcourue, vécue, développée... Le plasticien souligne les productions diverses : architectures monumentales ou plus discrètes, sculptures, places... Il en étudie la forme, les techniques, les interprète et propose de modifier les espaces pour en travailler le sens...

Une lecture urbanistique

Toutes ces lectures analytiques peuvent-elles se conjuguer ? Ces différentes interprétations peuvent-elles être enseignées en lycée professionnel ? Peut-on évoquer avec nos élèves les questions d'urbanisme ?

Depuis 2008, les programmes d'enseignement de l'histoire des arts nous offrent la possibilité d'aborder les arts de l'espace, et notamment l'urbanisme, en nous appuyant sur des exemples locaux. Or "lire une ville" sous l'angle de l'urbanisme c'est créer du lien entre tous nos champs disciplinaires. Cette discipline a pris corps dans les années 30 et d'emblée elle a donné la priorité à une approche pluridisciplinaire. Cette approche est traversée par divers courants de pensée qui parfois s'affrontent, elle prend en compte aujourd'hui les nouvelles politiques publiques, celles de la "rénovation urbaine", la question des identités et du "repli identitaire" dans certains quartiers, les questions sécuritaires également. Elle est porteuse à la fois des enjeux sociétaux, la gestion des inégalités socio-spatiales et de ceux du développement durable, en lien avec les objectifs de l'Agenda 21. Discipline protéiforme, elle associe des architectes, des géographes, des plasticiens, des paysagistes, des élus, des promoteurs, des universitaires des sciences humaines... L'urbanisme peut donc être entendu comme une science théorique de l'organisation de l'espace urbain, des actions d'urbanisation portée par des théoriciens (fonctionnalistes, marxistes, utopistes, post-modernistes, minimalistes...) et une science appliquée puisqu'elle donne lieu à des planifications, des codes, des réalisations concrètes à diverses échelles. En un sens, une science qui envisage les liens entre l'ordre social et l'ordre spatial...

La découverte d'un patrimoine de proximité : la ville de Chambéry

Lors d'une journée de formation en histoire des arts, destinée à des professeurs intervenant en 3e DP6, nous avons pu réfléchir ensemble à une lecture urbanistique de la ville de Chambéry. Le stage que nous avons animé avec mon collègue formateur en arts appliqués, Olivier Bayle, a commencé par une visite guidée de la ville par des guides-conférencières de l'Hôtel Cordon, le Centre d'Interprétation de l'Architecture et du Patrimoine. Cela a permis à chacun de déambuler dans la ville, de découvrir ou de redécouvrir son riche patrimoine et ses projets en cours, notamment le très récent chantier des Halles. Cette cité est particulièrement intéressante du point de vue urbanistique, elle appartient, en outre, au réseau des villes d'art et d'histoire (http://www.vpah.culture.fr/), label attribué par le ministère de la culture aux villes qui animent leur patrimoine. Elle comporte en son centre un vaste quartier ancien comprenant le château et les rues adjacentes qui datent du Moyen Âge, période durant laquelle la cité alpine est le siège du duché de Savoie, des hôtels particuliers du XVIe au XVIIIe. Ville de garnison, elle compte plusieurs casernes monumentales, dont celle du Curial, aujourd'hui réhabilité en espace culturel. Au XIXe, Chambéry appartient au Royaume de Piémont-Sardaigne jusqu'en 1860, elle est alors le théâtre d'aménagements et de constructions s'inspirant de ceux des villes piémontaises, notamment dans la rue des Portiques ou rue de Boigne, large artère avec des arcades inspirées des rues turinoises. Après le retour dans le giron français, de nouveaux bâtiments devant accueillir les services de l'État français sont construits et les aménagements autour de la nouvelle gare transforment la ville. Une rotonde monumentale est construite en 1906. Durant l'entre-deux-guerres, elle connaît de nouveaux développements, conformes aux villes moyennes de cette époque, le quartier de Bellevue date de ces années. Bombardée lors de la seconde guerre mondiale, elle est, au moment des programmes de reconstruction, l'objet de nombreux projets dans le centre ancien et dans les quartiers périphériques qui modifient la physionomie de la ville tout en cherchant à préserver une certaine cohérence avec l'existant. Dans les années 60, la ville de Chambéry est confrontée aux mêmes défis que les autres métropoles françaises, elle doit loger de nouveaux habitants, ruraux, immigrants, alors qu'on avait peu construit avant-guerre et qu'une partie du bâti a été détruit. À cela s'ajoute le nombre élevé de logements insalubres dans le centre ancien. Deux options sont choisies : on reconstruit dans le centre ancien et on planifie un vaste programme de grands ensembles en périphérie. Ce dernier donne lieu à l'édification en 1961-62 d'un nouveau quartier, situé sur le plateau de Croix Rousse qui surplombe la ville : il s'agit de Chambéry le Haut, la ZUP (Zone à Urbaniser en Priorité). Le mode de construction, économique car standardisé, représente alors un progrès pour les familles qui découvrent des logements bien équipés, spacieux et lumineux. En 1969, le secteur sauvegardé est créé, il s'étend sur 19 hectares. Il s'agit d'un plan de sauvegarde et de mise en valeur qui impacte directement le plan d'urbanisme. L'architecte des bâtiments de France devient la personne clef concernant les projets de ces quartiers historiques Dans les années 80, le quartier de Chambéry le Haut s'adjoint une zone pavillonnaire, l'habitat individuel devient alors la principale forme de l'urbanisation (http://www.ina.fr/economie-et-societe/environnement-eturbanisme/video/GRC8705191776/les-vingt-ans-de-chambery-le-haut.fr.html). Parallèlement, une nouvelle phase de réhabilitation et de rénovation du centre-ville commence. En 1987, on inaugure l'espace Malraux, une maison de la culture réalisée par l'architecte suisse Mario Botta. Cette réalisation à l'esthétique très pure prend sa place à proximité des quartiers anciens. Piétonne, la rue, surtout dans le centre-ville, est réhabilitée alors que les quartiers de grands ensembles font l'objet de premiers programmes de rénovation.

La construction d'un parcours en histoire des arts : un dialogue interdisciplinaire

Suite à cette visite, les professeurs réunis ont été invités à concevoir des parcours pluridisciplinaires en s'appuyant sur les instructions du BO n° 32 du 28 août 2008 concernant l'organisation de l'enseignement de l'histoire des arts. Ce dernier recommande de s'appuyer sur "trois piliers", c'est-à-dire de choisir une thématique commune dans la liste proposée par le texte du BO, une période en rapport avec le niveau d'enseignement (le XXe en 3e) et un domaine artistique parmi les six définis dans les instructions (arts visuels, arts du son, arts de l'espace, arts du langage, arts du quotidien, arts du spectacle vivant) afin de déterminer une problématique ou question à explorer. Chaque professeur est invité à aborder l'oeuvre retenue sous l'angle de sa discipline tout en favorisant un dialogue interdisciplinaire. Il s'agit donc d'un enseignement partagé mettant en relation au moins deux disciplines. L'oeuvre est au centre du parcours.

Suite à la visite, il a semblé opportun à la majorité des groupes pluridisciplinaires qui se sont formés de retenir la thématique Arts, ruptures, continuités. Elle permet d'aborder les effets de reprise, de ruptures ou de continuités entre les différentes périodes artistiques, entre les arts et dans les oeuvres d'art1. Cette thématique met l'accent sur quelques repères indispensables lorsqu'il s'agit d'envisager la ville sous l'angle de l'urbanisme : tradition, académisme, originalité, modèles, réécritures, dialogues... Enfin, le domaine choisi fut celui des arts de l'espace avec une nette attention portée à l'urbanisme. Une ou des problématique(s) ont été proposées. Parmi celles-ci, nous avons retenu les suivantes : En quoi les projets d'urbanisme des années 50 à 70 constituent-ils une "rupture" sociale et esthétique ? Qu'y a-t-il de nouveau dans les projets urbains des années 50 à 70 ? Comment la ville de Chambéry s'est-elle transformée au lendemain de la seconde guerre mondiale ? Comment envisager l'évolution nécessaire d'une ville en ménageant ce qui existe et en autorisant les innovations d'autre part ?

Il y aurait, bien entendu, de multiples questions ou sous-questions à explorer et d'autres propositions seraient certainement pertinentes. Lors des ateliers, la question de l'urbanisme a trouvé des résonances en géographie puisque les enseignants doivent traiter de la France et des espaces urbains. En histoire, le dernier point du programme évoque la France depuis 1945 et stipule qu'on s'intéresse à la reconstruction et aux modes de vie bouleversés. En arts plastiques, le programme de 3e est centré sur l'espace, l'oeuvre et le spectateur. Le programme précise : "Traditionnellement, les arts plastiques sont considérés comme les arts de l'espace et de la forme. Ces données sont inséparables dans une dialectique du pleine et du vide, de l'intérieur et de l'extérieur. La forme se déploie dans l'espace et en même temps elle le génère. C'est ainsi que tout objet occupe, d'une manière ou d'une autre, un certain volume et manifeste l'espace. Différentes qualités de l'espace nous affectent en fonction de l'échelle et de ses mesures, l'espace habitable, l'espace miniaturisé, la vaste étendue naturelle ou urbaine, le monument"2. Le texte évoque également le fait qu'on cherche à prendre en compte et à comprendre l'espace de l'oeuvre, qu'on fasse l'expérience sensible de l'espace et qu'on replace l'oeuvre dans ses dimensions culturelles, sociales et politiques. Des propositions d'interventions à partir des photographies des rues de Chambéry ont été suggérées par le formateur en Arts Appliqués.

Ces éléments nous ont conduits à concevoir un parcours en commun à partir de la ville. Chaque enseignant a pu confronter son programme à celui de ses collègues, échanger autour de la didactique et de la pédagogie propres à sa discipline. Chacun a pu mesurer la manière dont l'autre "lit" la ville. La construction de parcours s'est ainsi faite dans le respect des exigences propres à chaque discipline tout en cherchant à développer des capacités et des attitudes énoncées dans le BO consacré à l'organisation de l'enseignement de l'histoire des arts.

Des prolongements, une ouverture culturelle

Ces propositions ont placé au centre de nos projets les aménagements urbains. La rue, théâtre de la vie sociale, est le lieu privilégié de l'animation de l'espace urbain. Ces parcours sont des points de départ ou d'arrivée possibles pour évoquer d'autres grands projets contemporains. Au cours de notre travail en atelier, l'évocation des travaux de Le Corbusier a été fréquente. Étudier la célèbre cité radieuse (http://www.marseille-citeradieuse.org/) est en effet l'occasion de s'interroger sur le lien entre l'extérieur et l'intérieur, entre la rue et le bâtiment qui le borde, sur les circulations, sur le rapport entre les espaces privés et les espaces publics, sur l'architecture des grands ensembles et sur les projets artistiques qui ont précédé et inspiré bien des réalisations édifiées dans les villes françaises.

Des projets plus contemporains seraient sans doute de bonnes lectures complémentaires... L'étude des projets urbanistiques, notamment ceux qui sont fondés sur le mobilier urbain, est l'occasion de bien des réflexions qui permettraient d'évoquer les arts du quotidien. On songe aux projets concernant le "Grand Paris" bien sûr, mais également à des projets moins connus, comme celui de cette agence danoise, De Big, qui travaille sur les relations entre le bâti et la rue. Elle a ainsi imaginé que celle-ci serait animée par les façades des immeubles complètement vitrées, la vie des occupants s'offrant au regard des passants et animant la rue...

Au final, cette lecture partagée de la ville devrait permettre aux élèves de lycée professionnel "de vivre des situations de rencontres, sensibles et réfléchies, avec des oeuvres relevant de différents domaines artistiques, de différentes époques"3 ce qui constitue un des objectifs majeurs de l'enseignement de l'histoire des arts. À feuilleter ensemble ces pages, on aura, par ailleurs, tenté de contribuer à construire une culture personnelle. L'expérience physique des espaces bâtis, de la rue aura permis de varier les points de vue, de transformer la perception de l'espace et d'imaginer de nouvelles évolutions... Enfin, le lecteur/promeneur sera peut-être plus à même de participer, en citoyen et en amateur éclairé, aux débats qui ne manquent pas d'avoir lieu sur "la place publique", au niveau local ou national, à propos de la ville !

Bibliographie et sitographie sommaire


(1) BO n° 32 du 28 août 2008 concernant l'organisation de l'enseignement de l'histoire des arts.

(2) BO spécial n° 6 du 28 août 2008, Programmes de l'enseignement d'arts plastiques au collège.

(3) BO n° 32 du 28 août 2008.

Lire au lycée professionnel, n°66 (11/2011)

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