Des partenariats pour lire et faire lire / 1. "De l'objet livre à la remise de prix : des partenariats multiples"

Le Prix Mangawa au Lycée des Métiers Mendès France à Villiers-le-Bel (Val d'Oise)

Michèle Assimpah, professeur documentaliste. Lycée des Métiers Pierre Mendès France. Villiers le Bel (Val d'Oise)

Après avoir travaillé six ans en collège, j'ai intégré mon nouveau poste au lycée professionnel à la rentrée 2010. J'ai pu constater en arrivant que le fonds mangas du CDI était diversifié, de qualité, même s'il mérite encore de s'accroître. Ce fonds attire quelques habitués du CDI, lecteurs de mangas. Il me faut ici faire part d'un constat qui me désarme quelque peu : les élèves lisent peu de fiction, bandes dessinées comprises, et en empruntent encore moins. Pourtant, le CDI du lycée est fréquenté. De petite taille, il ne peut accueillir trop d'élèves à la fois, quand ils sont vingt on se bouscule. J'ai pu constater que les élèves s'accaparent rapidement le lieu, avec timidité au début pour ceux qui ne le fréquentaient pas. Leurs usages portent essentiellement sur la lecture du journal (faits divers et résultats sportifs), l'utilisation d'Internet pour les loisirs, la recherche de stage et les recherches documentaires, l'utilisation des ordinateurs pour écrire CV et rapports de stages. Dans ce contexte, quand j'ai eu connaissance du Prix Mangawa par mail, j'ai tout de suite pensé au petit groupe d'irréductibles lecteurs de mangas, me disant qu'il serait une base solide pour mener à bien ce projet.

Je les ai rapidement sondés en leur expliquant ce qu'était ce prix, quel serait leur rôle de lecteur-électeur ainsi que leurs responsabilités. Ils se sont tout de suite montrés intéressés et j'ai donc décidé de nous inscrire dans ce projet. A partir de là, dès qu'un élève entrait au CDI et s'approchait des mangas, je l'interpelais sur le prix pour l'inscrire. Je me suis petit à petit constitué une liste d'élèves, d'une dizaine environ, en attendant que les livres commandés nous soient livrés. J'ai, dans le même temps, tenté sans succès de pousser des élèves à participer au concours d'affiche. Leur refus est d'autant plus étonnant, pour certains, qu'ils sont de bons dessinateurs. Une fois les mangas reçus, j'ai réuni mon petit groupe de lecteurs pour leur expliquer en détail le déroulement du prix et commencer la distribution des livres. J'avais besoin d'une heure avec eux au CDI et comme les élèves venaient de sections différentes de CAP et Bac pro je les ai convoqués pendant leurs heures de cours, avec l'accord de leurs professeurs. Cette disposition particulière, élèves venant de plusieurs filières et niveaux, ne m'a pas permis d'envisager des collaborations avec mes collègues de discipline (lettres ou arts). Cependant, je réalise maintenant que c'est envisageable. La présentation du prix par un élève en cours de français ainsi que l'exposition de ses critères de choix pour juger la qualité d'un manga pourraient tout à fait être réutilisées par le professeur pour développer l'argumentation. Ou encore, le professeur d'arts appliqués pourrait demander à ses élèves de dessiner à la manière " manga ", un objet publicitaire, par exemple, une fois qu'un élève participant au prix aurait montré à la classe différents types de graphismes en se basant sur les mangas en lice. Si le collègue le désire, il pourrait aussi organiser une activité autour de l'affiche, thème qui s'inscrit pleinement dans les arts appliqués et qui encouragerait les élèves, membres du jury ou non, à participer au concours organisé par la librairie L'Ange bleu. J'ai bien l'intention d'inscrire à nouveau le lycée à la rentrée prochaine au Prix Mangawa et je pense alors solliciter mes collègues afin qu'ils le relayent en classe.

Comment la participation au prix Mangawa est devenue ludique pour les élèves.

Pour en revenir à notre participation en 2011, j'avais donné pour consigne aux élèves de lire tous les mangas entre le mois de novembre et le mois de mars en leur expliquant qu'on ne peut départager que ce que l'on connaît. Je n'ai pas instauré de rencontres régulières et obligatoires car je n'ai pas voulu rendre contraignant ce qui devait rester un plaisir. Par contre, j'ai insisté pour que chaque manga lu et rendu soit accompagné de la fiche de lecture, intégralement remplie. Cette fiche fournie par les organisateurs du prix est un bon support. Nous l'avons commentée et expliquée lors de notre première rencontre et l'avons utilisée telle quelle, sans modification. Un critère était un peu obscur aux yeux des élèves : " l'atmosphère " du manga. En faisant le parallèle avec des films, cette notion a finalement été comprise. J'ai expliqué aux élèves la nécessité de faire des fiches par le fait qu'entre la lecture des premiers mangas et le jour du vote des mois allaient s'écouler et qu'il valait mieux pour eux qu'ils aient une trace de leur lecture pour avoir tous les éléments de comparaison afin de voter le plus justement possible. Concrètement, tout ce qui concernait le Prix Mangawa est resté bien en évidence, sur mon bureau pendant toute la durée de l'action. Les élèves, dès qu'ils avaient fini de lire un manga et de remplir la fiche me les rapportaient afin d'en prendre un autre. Les livres, les fiches ainsi que le tableau que je me suis créé pour suivre les lectures de chacun étaient à portée de main et ce " trafic " a attisé la curiosité d'autres élèves qui se sont inscrits en cours d'année. Il y a eu aussi bien sûr quelques défections, surtout de la part d'élèves qui étaient déjà engagés dans d'autres projets mais aussi certains qui n'avaient pas mesuré l'engagement nécessaire à leur participation. A ce sujet, j'ai adopté une astuce qui m'a été inspirée par une intervenante qui a occupé le CDI pour des ateliers d'écriture avec une classe. Elle n'hésite pas à récompenser les élèves pour leur travail en leur offrant cahier et stylo pour écrire leurs textes mais aussi parfois des bonbons et des chocolats. Je ne suis pas partisane de la carotte et du bâton pour mettre les élèves au travail et pourtant, quand j'ai noté au lancement du prix, que certains élèves tardaient à me rendre mangas et fiches à cause des difficultés, donc du manque d'envie qu'ils avaient à remplir ces dernières, j'ai lancé l'idée qu'à chaque fiche rendue ils auraient un bonbon. J'ai conscience que ce type de méthode peut choquer et pourtant, ça a fonctionné et renforcé ce qui m'importe et qu'on ne valorise pas toujours à l'école, le plaisir. Cet échange de bon procédé est rapidement devenu un jeu entre nous. J'ai renforcé l'aspect ludique de l'action en offrant des récompenses aux trois premiers qui auraient lu la moitié des mangas (8 sur 15). Cette fois, le cadeau était des couronnes en carton représentant la chevelure de Naruto ! Le tableau des lectures en permanence sur mon bureau permettait aux élèves de voir l'avancée de chacun et de suivre de près la compétition, toujours amicale. De mon côté, j'étais perpétuellement au fait du rythme de lecture de chacun, de la rédaction de ses fiches, et j'en discutais régulièrement avec les élèves, leur demandant de revoir leur copie quand la fiche n'était pas complètement remplie et je les aidais parfois, quand ils rencontraient des difficultés dans la rédaction.

Le vote et sa préparation

Dès la première rencontre, nous avions convenu que le vote se déroulerait le 31 mars. J'ai réuni les élèves dix jours avant au CDI afin de faire le point tous ensemble sur leurs lectures, de presser les retardataires et d'offrir à l'élève qui avait la première terminé la lecture des 15 mangas l'ultime récompense, une affiche de Naruto ! Je leur ai expliqué comment allait se dérouler cette dernière rencontre : le débat, le vote et le goûter que nous allions partager. Je leur ai distribué les cartes d'électeur nominatives que j'avais fabriquées pour l'occasion. J'aborde ici un aspect de ce type d'action qui me tient à coeur. La première fois que j'ai participé à un projet lecture incluant le vote des électeurs, c'est avec le Prix des Incorruptibles. J'ai rapidement compris que ces actions dépassent le cadre de la lecture et du débat littéraire, elles sont aussi très importantes pour apprendre un acte citoyen fort, l'expression par le vote. C'est pourquoi je m'attache à rendre ce moment solennel en utilisant tous les outils du vote : la carte d'électeur, la liste d'émargement, les bulletins de vote, les enveloppes et enfin, l'urne et l'isoloir. Ceci m'a semblé encore plus nécessaire étant donné le public avec lequel j'ai travaillé, des jeunes gens majeurs, ou presque, et qui vont devoir bientôt exercer leur civisme. Dans la même veine, j'insiste auprès des élèves sur leur responsabilité en tant qu'électeur, qu'ils aient bien conscience de la portée de leur geste qui doit être réfléchi et non le fruit du hasard. Pour en revenir à la réunion de pré-vote, elle fut l'occasion d'un débat qui augurait de la passion que les élèves montreraient le jour J. Je leur ai en effet demandé de définir le genre littéraire de chacun des titres : shonen, shojo ou seinen. Cet exercice n'était pas aisé et pour certains titres, c'est au terme d'âpres discussions qu'un accord a été trouvé. Et de manière générale, les élèves avaient plutôt bien défini les mangas qu'ils avaient lus.

Le 31 mars, nous nous sommes réunis pendant deux heures. Nous n'avons pas débattu sur tous les mangas, j'ai demandé aux élèves de s'exprimer en priorité sur des titres qui n'avaient pas été lus par tous. En effet, j'avais acquis un exemplaire de chaque titre et certains ont été conservés pendant des mois, parfois par des élèves qui étaient sortis du projet. Ce qui fait que certains lecteurs ont dû attendre les retardataires avant de pouvoir lire l'intégralité des titres et ceci n'a pas été possible pour tous. C'est pour cette raison que je prévois l'acquisition de deux exemplaires par titre l'année prochaine pour que nous ne nous retrouvions pas dans la même situation. Pour permettre aux élèves de débattre, je leur avais préalablement rendu leurs fiches afin qu'ils puissent les relire et se remémorer les histoires et leurs commentaires. Afin de lancer le débat, j'ai demandé pour chacun des titres débattus qu'un élève se désigne comme défenseur du titre et un autre comme détracteur. Nous étions réunis autour d'une grande table ce qui permettait une certaine convivialité et laissait la possibilité à tous d'intervenir. Le choix des rôles n'a pas toujours été facile car certains mangas faisaient l'unanimité dans l'enthousiasme ou le rejet. Sur les 13 participants, douze ont été actifs dans le débat, certains passionnés et un seul élève s'est montré plus réservé. C'est aussi un aspect très plaisant de cette action. Il permet de réunir autour d'une même passion des élèves très différents, filles et garçons, élèves de Bac pro ou de CAP, de filières industrielles ou tertiaires. Nous avons consacré une bonne heure au débat et je réalise aujourd'hui que j'aurais du relever des éléments des fiches rédigées par les élèves qui m'avaient interpelée et auraient pu être mis en discussion à ce moment là. Je tâcherai de le faire pour la prochaine édition. Je me suis ensuite chargée de faire voter les élèves (ils n'avaient pas oublié leur carte d'électeur). Comme je l'avais prévu, ce fut un bon exercice préparatoire à leurs futures responsabilités d'électeurs, rendu plus compliqué par le fait qu'ils devaient élire trois titres, un par genre. J'avais opté pour un code couleur afin de repérer facilement les bulletins des trois genres. Le vote terminé, nous avons partagé un goûter et procédé au dépouillement. Les trois titres élus furent : Ascension, My lovely hockey club et Tripeace. Ce dernier titre n'a pas été retenu au niveau national, contrairement aux deux autres, il a été supplanté par Artelier, que les élèves avaient beaucoup apprécié aussi. Ce fut aussi l'occasion d'informer les élèves que nous étions tous invités à participer à la remise officielle du Prix Mangawa à la Société des Gens de Lettres, la semaine suivante. J'ai été très heureuse que nous soyons invités car cela récompensait complètement ces élèves qui s'étaient inscrits de manière volontaire dans une action longue et avaient tenu leur engagement. La sortie s'est évidemment bien passée, j'ai apprécié que les élèves vivent ce moment solennel de la remise de trophée aux éditeurs représentant les auteurs primés. Nous avons complété la journée par un pique-nique dans un parc parisien et terminé par la visite d'une librairie spécialisée BD mangas, proposant des livres d'occasion. Certains élèves m'ont dit qu'ils y reviendraient avec leurs parents.

Pour une première, je suis enchantée, et les élèves aussi, d'avoir participé au Prix Mangawa. Ca nous a permis d'échanger sur ce genre tout au long de l'année, j'ai beaucoup appris grâce à eux et ils ont pris plaisir à s'investir dans le projet. J'ai évidemment l'intention de reconduire cette action l'année scolaire prochaine, je pense retrouver des fidèles qui seront toujours au lycée et recruter de nouveaux intéressés. Dans les grandes lignes, je pense fonctionner de manière similaire en apportant quelques améliorations : collaborations avec les collègues, acquisitions adaptées en nombre et meilleur réinvestissement des fiches de lecture.

Le groupe et une accompagnatrice devant la Société des Gens de Lettres à Paris

Le matériel de vote

Gâteau confectionné par un élève

Le débat

Lire au lycée professionnel, n°65 (06/2011)

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