Des partenariats pour lire et faire lire / 1. "De l'objet livre à la remise de prix : des partenariats multiples"

Et si on allait dans une librairie ?

Christine Hachouf, professeur documentaliste au lycée professionnel A. Beau de Rochas à Bordeaux

J'exerce dans un lycée des métiers de l'automobile. Le public est donc constitué pour l'essentiel (à 95%) de garçons, peu enclins à la lecture. Ils le sont d'autant moins quand ils sont en classe de seconde CAP. Ces élèves sont issus de 3° SEGPA, DP6, de PRI et même de classes d'accueil. Chaque année, nous accueillons 5 ou 6 élèves non francophones1. Etant donné les difficultés de tous ces élèves, la lecture pour eux est tout sauf un loisir ou un plaisir.

En 2009, deux professeurs de lettres/histoire et moi avons décidé de monter un projet en direction de 2 classes de CAP, pour essayer de développer chez eux le goût pour la lecture.

Dans le cadre des programmes académiques culture, la DAAC (Délégation Académique à l'éducation Artistique et Culturelle) de Bordeaux en partenariat avec Écla (écrit, cinéma, livre, audiovisuel)2, la DRAC (Délégation Régionale des Affaires Culturelles) Aquitaine et le réseau des Librairies atlantiques3, proposait le projet "Jeunes en librairie". Il consistait à amener des élèves à la connaissance du circuit du livre en rencontrant différents acteurs (libraire, bibliothécaire, auteur) et leur permettre de franchir la porte d'une librairie. L'idée de sortir du lycée et d'aller à la rencontre d'un acteur du livre et d'un lieu consacré aux livres nous a plu, d'autant que le livre et donc la lecture pouvaient ainsi être dissociés de l'institution scolaire. Nous avons inclus dans le projet la venue d'un auteur de bandes dessinées bordelais, Bast4. Nous avons pensé d'une part que le fait de voir des gens enthousiasmés par leur métier en lien avec le livre et de pouvoir échanger avec eux, pouvait aider les élèves à aller vers la lecture en découvrant un autre univers. D'autre part, les bandes dessinées font plus partie de l'univers de notre public que les romans.

Préparation du projet au lycée

Quand nous avons réuni les élèves des 2 classes pour leur expliquer en quoi consistait le projet, ils étaient loin d'y adhérer ! Aller dans une librairie, quelle idée !

Dans un premier temps, j'ai présenté le circuit du livre et préparé la venue du libraire au lycée. La plupart des élèves savait ce qu'était une librairie mais ils n'en connaissaient pas d'indépendantes, seulement celles de grandes enseignes ou dans des grandes surfaces. En général, pour eux librairie était synonyme de manuels scolaires (donc pas de lecture loisir).

Au début du mois de mars, le libraire de la librairie "Oscar Hibou" à Bordeaux est venu rencontrer les 2 classes réunies. C'était la première fois que les élèves en rencontraient un ! Il leur a permis de découvrir le monde du livre -de l'auteur au lecteur- et ses enjeux. Les élèves se sont montrés intéressés, ont posé des questions. Ils ne connaissaient pas la loi Lang et ont été surpris d'apprendre qu'il est possible d'acheter un livre au même prix dans différentes librairies. Ils ont été stupéfaits de la réalité de la profession et surtout de la somme qui revient au libraire sur la vente d'un ouvrage. D'où la question d'un élève : "Mais pourquoi est-ce que vous continuez à faire ce métier ?"

Quinze jours après, Bast était attendu. Il est venu pendant deux jours pour aider à la réalisation d'une planche de bande dessinée. En amont, chaque enseignante a donc travaillé avec sa classe sur une idée de scénario. Les élèves ont choisi de situer la scène dans un univers familier : un garage. Ils sont alors allés à l'atelier non plus pour y travailler mais pour repérer des éléments qui allaient leur servir pour préciser leur histoire et dessiner le lieu. Le travail sur le lexique a été important. Bast a lui aussi présenté son métier. Encore une fois, les élèves ont été étonnés de la hauteur de rémunération d'un auteur d'autant plus qu'ils n'imaginaient pas du tout le temps nécessaire à la réalisation d'un album. Ils se sont pleinement impliqués dans le travail de création même si la réussite n'était pas toujours au rendez-vous.

En route pour la librairie

A la fin du mois de mars, les 2 enseignantes de lettres/histoire et moi-même avons accompagné les 2 classes à la librairie. Les élèves ont ainsi retrouvé le libraire dans son milieu professionnel. C'était, pour tous les élèves, la première fois qu'ils entraient dans une librairie. L'objectif de ce déplacement était, outre le fait de voir "la réalité du terrain", que chacun reparte avec un ouvrage qui viendrait enrichir le fonds documentaire du CDI. Le choix devait donc prendre en compte le public du lycée. Evidemment, j'ai eu droit de regard sur les acquisitions. Tous les livres ont été achetés sur les crédits du CDI.

Au début, plusieurs élèves ont déclaré qu'ils ne voulaient rien acheter, d'autres qu'ils ne savaient pas quoi choisir. Le fait de se retrouver devant autant d'ouvrages ne les rassurait pas. Les libraires ont été très présents tout au long de la visite et ont conseillé et aidé à se retrouver dans les rayons les élèves demandeurs. Nous avons accompagné plus particulièrement ceux qui se sentaient démunis face à la tâche demandée. En effet, il n'est pas facile de choisir un livre pour soi et encore moins pour les autres quand on n'en a pas l'habitude. Les élèves ont feuilleté divers documents et certains se sont même installés pour lire sur place. Ils avaient tout le temps qu'ils voulaient pour choisir (les cours avaient été banalisés pour la matinée). Finalement, nous sommes restés 2 heures dans la librairie. Chacun d'entre eux a effectivement choisi un livre (quelques uns en ont même pris 2 !) même les plus réticents. La majorité des ouvrages choisis est des bandes dessinées (dont une de Bast), les autres sont des romans et des documentaires. Ils reflètent leurs passions, leurs envies, leurs préoccupations du moment et en aucune manière une contrainte de lecture.

Avant de retourner au lycée, nous en avons profité pour visiter un peu le centre de Bordeaux car beaucoup d'élèves viennent des alentours et ne connaissent pas la ville. Le beau temps aidant, nous avons même piqueniqué dans les jardins. Plus tard, certains élèves nous diront avoir apprécié ce moment de convivialité.

Après l'achat, la lecture

La dernière étape du projet a été que chacun lise le document qu'il avait choisi pour en faire une description bibliographique simplifiée qui serait ensuite saisie dans une base BCDI démo pour une importation dans la base une fois les notices vérifiées étant donné que les documents venaient ensuite enrichir le fonds documentaire du CDI. Je pense qu'après avoir réfléchi au résumé et aux mots clés qui reflètent le mieux leur document, les élèves sont plus à même de comprendre comment fonctionne la recherche usager avec un logiciel documentaire et par extension sur internet. Pour cela, nous avons expliqué et montré à l'aide d'un vidéoprojecteur de quoi une notice BCDI est composée, comment les différents champs sont remplis. Nous avons imprimé une notice BCDI vierge et nous leur avons demandé de compléter certains champs une fois le livre lu : titre, auteur, ISBN, éditeur, année de parution, nombre de pages, résumé, mots clés et cote. Nous avons insisté sur le fait que la plupart de ces éléments leur sont utiles pour noter les sources.

Nous avons récupéré sans difficulté chaque ouvrage prêté avec la fiche bibliographique qui l'accompagnait. Tous les élèves ont lu le livre qu'ils avaient eux-mêmes choisi en fonction de leurs critères personnels. Il est habituellement plus difficile de réaliser ce type de travail quand on demande à des lycéens d'emprunter un document parmi le fonds du CDI. Dans ce cas, la lecture a été considérée comme une lecture non imposée, une lecture loisir.

Mais nous n'avons pas eu le temps d'utiliser le logiciel documentaire. Les vacances, les jours fériés et les périodes de stage en entreprise ont accéléré la fin de l'année !

Et alors, ce projet ?

Nous avons décidé de mener un tel projet avec des entrants en CAP parce que nous pensons que le fait de rencontrer des acteurs du livre avec qui ils ont eu un très bon contact, de manipuler des ouvrages, d'avoir eu à en choisir et d'être en partie responsables de la constitution du fonds documentaire du CDI, les ont aidés à dépasser leurs craintes du monde des livres.

La réaction d'étonnement des élèves à l'intérieur de la librairie, leur attitude (ils ne savaient pas trop comment se comporter) et leur manque d'aise, ont assez rapidement laissé place à une exploration et une appropriation des lieux. Nous avons été pleinement satisfaites en les voyant évoluer dans la librairie. Le partenariat avec la librairie a ainsi permis d'appréhender le livre différemment. Nous avons été agréablement surprises de leurs sélections d'autant plus qu'elles se sont faites naturellement, sans contrainte. Par exemple, trois d'entre eux ont choisi la trilogie écrite par Christopher Paolini L'héritage5, un autre a retenu le premier volume de L'île au trésor en bande dessinée6 que j'ai complété plus tard, à sa demande, en achetant les 2 autres volumes. Il s'agit là d'ouvrages que je n'aurais pas acquis pour le CDI. Si j'avais demandé à ces élèves de faire des suggestions d'achat, ils ne les auraient certainement pas cités. Ils n'auraient sans doute pas été à même de donner un titre, comme c'est souvent le cas. Dans le cas présent, la démarche était différente puisqu'ils ont pu voir, feuilleter et manipuler les livres. Et le fait d'être dans une librairie, d'être entouré d'autant de documents a un effet non négligeable sur l'envie d'acheter ! En tant que professeur documentaliste, le fait de participer de façon aussi active à la politique documentaire de l'établissement ne peut qu'être positif !

Ils ont beaucoup apprécié le fait de voir leur action mise en valeur sur le site internet de l'établissement. Ils ont été fiers de voir leurs livres exposés au CDI. Certains en ont même fait la publicité auprès d'autres élèves.

Ils ne sont pas devenus grands lecteurs mais montrent moins de réticence face aux documents écrits. A l'heure du numérique, l'accès à la lecture reste primordial indépendamment du support.

En marge du projet, rappelons que 5 élèves allophones faisaient partie des 2 classes. Ils n'ont pas été (et ne sont jamais) mis à l'écart sous prétexte qu'ils ne comprennent pas bien parce qu'ils ne maîtrisent pas la langue française à des degrés divers.

Prolongement

Le bilan de ce projet a été positif à tous points de vue. J'ai donc décidé de recommencer cette année sous une forme un peu différente avec un autre programme proposé par la DAAC de Bordeaux. Ce projet intitulé "Courant livre" a aussi pour objectif de développer la lecture à travers un partenariat avec une librairie. Mais, dans ce cadre, les élèves reçoivent un bon de 30 euros chacun (10 euros financés par l'établissement et 20 euros par le Conseil Régional) qu'ils devront dépenser dans la librairie indépendante partenaire "pour constituer leur bibliothèque personnelle, la commencer ou l'étoffer"7.

Une fois de plus, j'ai travaillé en collaboration avec un professeur de lettres/histoire. La sortie qui aura lieu après les vacances de printemps a été précédée d'un travail sur le circuit du livre et surtout d'une visite à une bibliothèque de quartier avec laquelle nous travaillons. Le but est une fois de plus, que les élèves côtoient les livres en dehors de l'établissement scolaire, qu'ils apprennent que l'entrée dans une bibliothèque est gratuite et qu'ils peuvent y aller quand ils veulent (nous avons insisté sur ce point surtout pour les internes des classes concernées) pour lire et/ou emprunter. Ils ont pu y transposer leur connaissance du classement des ouvrages du CDI. Ils ont ainsi pu s'approprier le lieu plus rapidement et s'y sentir moins étrangers. J'espère ainsi développer un goût pour la lecture par la fréquentation des lieux.

Pour la petite histoire, les élèves ont maintenant hâte d'aller dépenser leur bon dans la librairie partenaire, chose qui leur paraissait totalement impensable au début du projet !


(1) Pour plus d'informations sur le travail qui peut être fait avec les Elèves Nouvellement Arrivés en France, voir le dossier sur le site de savoirscdi : http://www.cndp.fr/savoirscdi/cdi-outil-pedagogique/conduire-des-projets/travailler-en-partenariat/le-role-des-documentalistes-dans-laccueil-des-nouveaux-arrivants-non-francophones-et-lapprentissage-du-francais.html

(2) http://ecla.aquitaine.fr/

(3) http://www.librairiesatlantiques.com/

(4) Pour plus d'informations sur cet auteur, voir le site : http://www.bedetheque.com/auteur-6417-BD-Bast.html

(5) PAOLINI Christopher, (2004), L'héritage, Vol.1 : Eragon, Bayard Jeunesse, 698 p.
PAOLINI Christopher, (2006) L'héritage, Vol.2 :L'aïné, Bayard Jeunesse, 808 p.
PAOLINI Christopher, (2009), L'héritage, Vol.3 : Brisingr, Bayard Jeunesse, 826 p.

(6) CHAUVEL David et SIMON Fred, (2007), L'île au trésor, de Robert Louis Stevenson, Vol. 1, Delcourt, Coll. EX-Libris,

(7) Pour voir le descriptif complet du projet : http://www.ac-bordeaux.fr/fileadmin/Fichiers/Pedagogie/DAAC/programmes_academiques/2010-11/Courant_livre.pdf

Lire au lycée professionnel, n°65 (06/2011)

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