Dossier : Construction de l'information / 4. L'écriture journalistique

Hoax et Intox : la rédaction d'un journal sur les rumeurs

Michel Dupuy, enseignant en lettres-histoire,
Sabrina Carbonnier, enseignante documentaliste.

Dans le cadre de l'accompagnement personnalisé, sous la responsabilité de la documentaliste du lycée professionnel Jacques Prévert (Versailles) et d'un professeur de lettres/histoire, nous avons décidé de créer un journal du lycée, activité classique par elle-même mais sur des bases différentes. Il ne s'agissait pas de s'appuyer sur la vie du lycée ou de son environnement, mais de travailler sur les rumeurs qui circulent sur Internet avec comme présupposé : les élèves manquent de recul par rapport à l'information véhiculée par ce média, et croient volontiers à certaines rumeurs par facilité ou par fascination. Combien de fois n'avons-nous pas été interpellés en classe sur la fin du monde prévue pour le 21 décembre 2012, sur le fait que l'homme n'a jamais marché sur la lune, que les tours jumelles sont un complot des Etats-Unis1, sans oublier les illuminatis2, ...

Nous avions un triple objectif :

  1. Découvrir la construction et les contraintes de la rédaction d'un journal (la une, l'organisation des rubriques, etc.) ;
  2. Maîtriser l'écriture journalistique lors de la rédaction des articles (phrases simples et précises, choix des images pertinentes) ;
  3. Savoir faire preuve de recul face à l'information.

Au niveau de l'accompagnement personnalisé, nous avons des classes de première en filière tertiaire (secrétariat, comptabilité, vente, commerce). L'ensemble des élèves du niveau a été réparti en dix groupes de seize élèves par les enseignants afin de casser les classes sachant que tous les groupes doivent tourner dans chaque atelier, à raison de deux heures consécutives par semaine. L'enseignant de lettres/histoire a retrouvé des élèves de deux classes qu'il suit en première, d'autres qu'il avait eus en cours un an auparavant et des élèves qu'il découvrait. La documentaliste connaissait la plupart des élèves, en raison d'un travail de découverte du CDI mené en seconde et d'une initiation à la recherche documentaire.

En seconde, en français, les élèves avaient déjà travaillé sur la construction de l'information et quelques-uns sur le mythe de 2012. En éducation civique, d'autres avaient abordé la question du pouvoir de l'image et de ces manipulations accompagné d'un travail au CDI. Des élèves du professeur de lettres/histoire avaient même rédigé une rumeur, un hoax3, pour la diffuser sur Internet. En d'autres termes, les lycéens étaient appelés à réinvestir leurs connaissances acquises un an auparavant dans un nouveau contexte.

D'un point de vue matériel, nous disposons du CDI qui comporte huit postes informatiques, mais d'aucun espace avec un tableau blanc sur lequel nous pouvons lancer ou synthétiser notre démarche. Le lycée ne disposant que de très peu de salles, c'est grâce au départ des classes de terminale en stage, que nous avons pu bénéficier d'une plus grande souplesse en matière de locaux. Nous avons décidé de travailler sur un cycle de six semaines, les autres groupes étant sur un cycle de trois semaines. Ceci nous laisse du temps pour l'élaboration et la finition du journal, sachant que nous ne pourrons toucher que la moitié des élèves de première.

La procédure

Comme notre objectif est d'obtenir de nos élèves un raisonnement puis une production journalistique, nous avons particulièrement insisté sur le travail en équipe tel qu'il se pratique au sein d'une rédaction. Ce travail s'est découpé en quatre phases : primo, une réflexion sur la construction de la une ; secundo, la recherche et présentation d'un hoax ; tertio, la rédaction de l'article et son intégration dans le journal ; et enfin, la création et l'impression dudit journal.

Dans un premier temps, nous avons proposé aux élèves de composer une une en découpant les titres et les images dans plusieurs journaux parus le même jour. Il s'est très vite avéré que les élèves ont une bonne connaissance du montage de la une même si cela n'a jamais été formalisé par un enseignement : tous font apparaître le titre du journal en haut, un gros titre, souvent avec une photographie, quelques titres secondaires classés par rubrique et la date. Nous arrivons donc rapidement au constat que fabriquer une fausse une paraît tout à fait réalisable, et pourquoi pas, tout un faux journal ?

Lorsqu'il s'est agi de trouver l'information, nous orientons directement le groupe sur le site HoaxBuster.com. Ce site permet une recherche par date, thème et/ou véracité de l'info. Nous aurions pu les laisser chercher des canulars sur la toile mais le manque de temps (nous disposons d'un cycle de six semaines seulement) nous oblige à ce choix. À partir de ce site, chaque binôme sélectionne l'information qu'il désire reprendre, véridique ou non.

La sélection effectuée, nous en venons aux questions de base du journalisme : les 5W's +1 (who/qui, what/quoi, when/quand, where/où, why/pourquoi + how/comment). Les travaux sont formalisés sous forme de tableau dans lequel figure, outre les six questions, un titre pour l'article et une dernière colonne questionnant sur la véracité de l'information. Chaque binôme propose donc son hoax, avec un élève qui parle au reste du groupe pendant que l'autre remplit les colonnes au fur et à mesure du propos. Seule la dernière colonne concernant la véracité reste dans un premier temps vierge afin de soumettre la question au groupe. Si le hoax est réussi, les avis sont partagés, ce qui suscite le débat et anticipe sur la réunion de rédaction avant publication. En effet, chacun doit avancer ses arguments et entendre ceux des autres, accréditant la thèse de la véracité ou non de l'information.

Puis, nous arrivons à la phase de rédaction, la troisième étape, qui soumet les élèves à des contraintes comme la pagination, les droits de diffusion concernant les images, etc. Les élèves sont habitués à écrire en respectant un certain nombre de consignes et ne sont pas particulièrement gênés par cet exercice et le fait d'avoir exposé leur hoax au groupe les a déjà obligés à être plus rigoureux dans les faits et dans la rédaction. Cependant, l'écriture reste pour eux un travail contraignant qui demande une certaine vigilance de la part des deux enseignants.

Après tous ces efforts, le groupe parvient enfin à la partie la plus ludique : la création du chemin de fer qui nous permet un nouveau rappel quant aux définitions des termes liés à la presse. Ainsi, le chemin de fer est la représentation, page par page, du journal tel qu'il sera publié. Il permet une vue d'ensemble de la publication et des choix éditoriaux qui en résultent. Par exemple, nos élèves ont choisi de ne pas créer de rubriques récurrentes, ce qui permet une grande souplesse dans le choix des sujets. Là encore, nous insistons énormément sur le travail de groupe et les interactions entre les élèves : c'est à eux de défendre la qualité de leur article et c'est encore à eux de justifier l'emplacement de celui-ci dans le journal.

L'impression du journal se fait au bout de chaque session soit un numéro toutes les six à sept semaines, avec le concours d'autres classes qui proposent des jeux, des articles en anglais, des débats sur des faits de société, etc.

Le bilan

Un premier bilan peut être tiré de cette activité qui n'est pas terminée. La mise en page, l'écriture ont été une contrainte acceptée par les élèves mais qui a nécessité une réécriture. La capture d'images pour illustrer les articles a suscité également une réflexion sur les sources, le droit d'auteur, le droit à l'image même si cela n'est pas le fond de notre présente activité.

Lorsque les hoax concernent leur vécu, à savoir la téléphonie ou le "people", la plupart du temps, les élèves sont au courant et ne sont pas dupes des informations données. Ils n'adhèrent pas à la rumeur et sont très critiques. Dès que l'on s'éloigne de leur univers avec des domaines touchant par exemple à la santé ou à la politique, ils ne disposent plus de ce recul ou bien se refusent à l'exercer, car ils ne mesurent guère les implications dans leur vie quotidienne. Ainsi s'ils comprennent les mécanismes du marketing viral - qui se définit comme une action menée par une entreprise en faisant des consommateurs les vecteurs de communication de la marque en les incitant, souvent par amusement, à diffuser l'information à leur réseau de connaissances - ils y sont relativement indifférents, ce qui peut être inquiétant, car ils peuvent avoir une certaine porosité vis-à-vis desdites marques. Enfin, ils ont peu abordé les questions complexes (11 septembre, illuminatis, ...), car les articles sur le site étaient ardus, et nécessitaient un long développement dans le journal. En fait, un seul élève a travaillé sur le 11 septembre mais il n'a pas pu parvenir au bout de sa démarche faute de temps. Ces thèmes sont difficiles à réfuter et passent par une profonde recherche.

Tout ceci tend à prouver que l'éducation aux médias et la familiarité avec l'actualité permettent au citoyen d'être plus avisé. Surtout que nos jeunes disposent d'un certain recul face à l'actualité, qu'ils ne sont pas des éponges, qu'ils sont à même de faire la part des choses.


(1) Sur ce point, voir l'article Les rumeurs négatrices de Jean-Bruno Renard, in Diogène n° 213, 2006/1

(2) Rappelons au lecteur que les théories du complot sont déjà anciennes, voir sur ce point, L'imaginaire du complot mondial de Pierre-André Taguieff, éd. Mille et une Nuits, 2008.

(3) Hoax signifie canular en anglais, mot qui est lui-même une simplification du premier mot de l'expression "hocus pocus", signifiant tromperie.

Lire au lycée professionnel, n°64 (02/2011)

Lire au lycée professionnel - Hoax et Intox