Dossier : Construction de l'information / 3. La fiabilité de l'information : comment s'assurer du bien-fondé de l'information ?

L'image dans la construction de l'information

Joël Jauze, professeur lettres-histoire, académie de Nantes, LP Charles Cros (Sablé sur Sarthe, 72)

La séquence présentée sous forme de grille, avec renvois aux IO, correspond à la version remaniée d'une séquence majeure de l'objet d'étude de seconde bac pro 3 ans , "La construction de l'information ". Elle a été mise en place l'an dernier pour une classe de 15 élèves inscrits en formation initiale de menuiserie et d'agencement. Pourquoi avoir choisi de centrer l'étude sur l'image ? Il me semblait plus attractif ou attrayant pour les élèves de s'interroger sur la construction de l'information par la médiation de l'image que par celle du texte, tout au moins dans une première approche : l'une va rarement sans l'autre comme le montrent les différentes séances qui composent la séquence.

Faute de temps, on s'en est tenus à une séquence. Le projet de réaliser un reportage photos est resté à l'état de projet. Toutefois, les élèves ont pu manipuler l'appareil photo numérique comme le proposait en milieu de séquence une activité de substitution de photo de presse par des photos réalisées par la classe.

La séquence s'articule autour d'une séance d'accroche qui pose d'emblée la question de la crédibilité et de la place de l'image dans l'information et permet de mettre en place la problématique de la séquence. On part de " la question des élèves " : les médias disent-ils la vérité ?

La première question fait émerger les représentations premières des élèves, car il s'agit bien de cela : discuter, réfléchir en commun, élaborer ensemble des réponses ; en aucun cas, de la part de l'enseignant, il ne s'agit de faire un cours sur la ou les notions convoquées

(Anne Armand, Présentation du nouveau programme de français dans la voie professionnelle).

Les deux documents n'ont pas un statut identique : la photo de Rachida Dati qui a été retouchée par le Figaro n'a qu'une fonction décorative ou illustrative au mieux. La manipulation de la photo est évidente et elle doit conforter les élèves ou certains d'entre eux dans l'image qu'ils se font de la presse : on nous ment. Ce qui importe, ce n'est pas qu'on nous mente mais pourquoi on nous ment : les élèves émettent des hypothèses. Le deuxième document, qui fait de l'image animée l'information elle-même, réfute une thèse connue comme quoi les images des astronautes sur la lune diffusées en direct à la télévision ont été tournées dans un studio hollywoodien. La non manipulation des images devient évidente après l'explication technique donnée dans le documentaire. Ce qui importe, ce n'est pas qu'on établisse la vérité, c'est que les élèves s'interrogent sur la réalité de ce qu'on leur donne à voir.

La séance suivante concerne un reportage bidonné réalisé par des étudiants en photojournalisme, primé et publié dans Paris-Match avant que la supercherie ne soit révélée par leurs auteurs. La question porte sur le " comment " : comment s'assurer du bien-fondé d'une information ? Aux élèves d'interroger l'image et le texte qui l'accompagne, de chercher des preuves ou plutôt des indices qui auraient pu mettre la puce à l'oreille du jury. Par rapport à la séance d'accroche, on ne s'interroge plus sur le " pourquoi ", on n'attend pas passivement que la vérité nous soit dévoilée. Une étape est franchie : on questionne soi-même l'image.

Notre lycée a été, en l'espace de deux ans, secoué par deux faits divers médiatisés . Je ne sais pas si la morale y trouve son compte mais j'en profite. Les élèves sont plus émoustillés par ce qui se passe chez eux qu'à Pétaouchnok. Dans la séance 3, l'image n'est plus centrale mais elle présente une palette variée de fonctions : tantôt simplement de localisation, tantôt émotionnelle, tantôt symbolique. La dimension symbolique du cadrage et de la composition de la photo de l'un des articles est particulièrement intéressante à mettre en écho avec l'interview qui suit. La photo dépasse le cadre de l'illustration pour être elle-même porteuse d'un message. Et, en plus, c'est le proviseur qui en est le personnage central.

Il s'agit de faire lire pour mieux écrire, faire écrire pour mieux lire.

(Jean-Christophe Planche, Séminaire de lettres en LP, Armentières, 2005).

La séance 4 a pour ambition de répondre à cet objectif, si ce n'est que l'image remplace le texte. Ludique, l'activité l'est immanquablement mais elle est davantage qu'une pause récréative : aussi modestes soient-elles, les productions des élèves délivrent, à travers la photo prise et sélectionnée, un message qu'il s'agit de justifier à l'oral, devant la classe.

Avec la séance 5, on franchit une étape dans l'analyse de l'image fixe. Le texte que l'on va au fur et à mesure de l'étude transformer en tableau est assez difficile ; aussi, il est préférable de l'étudier en classe. Le document fournit des clés pour approfondir et rationaliser la lecture de la photo de presse.

L'intrusion d'une évaluation intermédiaire, à ce stade de la séquence, répond à un double objectif : faire le point sur les acquis (d'une manière certes quelque peu mécanique)... et, plus prosaïquement, remplir le carnet de notes. De fait, la séquence est consistante et neige, grève, stage aidants, le trimestre est court. D'une façon générale, je constate que la voix passive n'est pas maîtrisée : la mise en relief du complément d'objet pose des problèmes aux élèves. À ce point, ça me surprend même si, sans surprise, l'étude de la langue n'est ni le point fort ni la tasse de thé de la classe, les deux allant souvent de pair. On ne retient que ce qui nous semble utile ou ce qui nous intéresse. Comment faire passer efficacement la pilule de la "grammaire" ? La réflexion dépasse largement le cadre de la séquence.

La séance 6 marque l'entrée de la fiction dans une séquence vouée au fonctionnel. La nouvelle de Daeninckx est un récit à chute qui dénonce la manipulation de l'information par les médias. Je donne le texte à lire en dehors de la classe. Les élèves lisent mais ne comprennent pas la fin, ne comprennent pas l'histoire : les références constantes à la guerre dans l'ex-Yougoslavie expliquent en partie cet échec. En fait, le récit, plein de chausse-trapes, est bien moins limpide que je l'ai cru lorsque j'ai lu l'histoire. Je voulais gagner du temps, je croyais gagner du temps, on en a perdu. Il faut lire ce texte en classe : une scène au milieu de l'histoire donne la clé de la chute. Il sera bon de travailler cet extrait en lecture analytique.

Le travail d'écriture demandé n'a pas bien fonctionné. Les consignes de l'activité d'écriture n'étaient pas assez claires ; elles ont dû être redéfinies. Mais, au-delà du manque de précision des consignes, je pense que l'échec est en amont du travail d'écriture, imputable avant tout au naufrage des élèves dans la phase de lecture de la nouvelle de Daeninckx.

La première version de la séquence s'arrêtait là avant l'évaluation finale et il est vrai qu'elle donnait une image sombre de la presse et de l'image de presse. La seconde version que je n'ai pas expérimentée a été enrichie d'une séance supplémentaire qui corrige l'image négative que les premières séances véhiculaient : des hommes dans le monde risquent leur peau pour nous informer. Ce constat peut infléchir la séquence vers une réflexion à caractère philosophique : peut-on vivre sans s'informer ?

Les élèves de voie professionnelle sont les seuls bacheliers qui ne reçoivent pas un enseignement de philosophie. Or ils ont besoin, comme les autres, de se confronter aux grandes interrogations du monde au moment de quitter le lycée. Nous avons donc inscrit dans nos programmes des questions qui initient à la réflexion philosophique, c'est-à-dire des questions qui n'attendent pas une réponse binaire (oui / non), ni collective, mais qui font entrer dans le champ de la délibération

(Anne Armand, Présentation du nouveau programme de français dans la voie professionnelle).

Peut-on vivre coupés du monde alors que des journalistes parcourent la planète, parfois au péril de leur vie, pour nous informer ? Peut-on vivre coupés du monde alors que l'information nous envahit (internet, info en continu...) ?

Dans la séance de décroche qui répond à la problématique, les interventions des élèves, nourries des rencontres de la séquence, devraient aboutir à la rédaction d'une réponse nuancée.

Cette nouvelle version me paraît plus équilibrée. De toutes les façons, une séquence est un "work in progress" et de cette deuxième mouture sortira une troisième version : le monument didactique est encore loin.

L'institution demande de ne pas consacrer plus de 6 semaines à une séquence majeure. Pour respecter ce critère de durée que nous avons eu quelques difficultés à tenir, il faudra que je demande davantage de travail personnel aux élèves mais les textes ne sont pas toujours faciles et certains d'entre eux nécessitent un accompagnement en classe, peuvent difficilement être exploités en lecture cursive ou personnelle. En conséquence, je pense qu'au fil du temps je vais retailler cette séquence, peut-être pas en supprimant des séances mais en allégeant la charge de lecture et la masse des activités à l'intérieur de certaines séances. En conclusion, je conserve le squelette mais je ne m'interdis pas de procéder à une liposuccion.

L'image dans la construction de l'information

Objet d'étude : construction de l'information

Problématique : quel crédit(*) peut-on accorder aux images pour s'informer ?

Séquence ou projet
(en fonction de l'option choisie en évaluation)
Renvoi aux Instructions Officielles
Séance 1 (dominante oral)
2 documents :
Une du Figaro (une photo retouchée) (documents 1).
Documentaire de 26 minutes / analyse des images des premiers pas de l'homme sur la lune diffusées en direct et en mondovision, le 20 juillet 1969 : comment est-il possible qu'une caméra soit déjà là, en train de filmer ? (les documents 2 et 2' ne sont pas destinés aux élèves).
Activité élèves. Échanges avec la classe : Document 1 : pourquoi le journal a-t-il fait retoucher la photo ? Formuler des hypothèses // Document 2 : l'homme sur la lune : mise en scène ( et dans quel intérêt ?) ou réalité ? // Ensemble des documents : l'image a-t-elle le même statut dans les deux documents ? Quelle question centrale pose la mise en relation des deux documents ?
Période : l'immédiat contemporain
Les médias disent-ils la vérité ?
S'interroger sur le contexte de production d'une information
Séance 2 (dominante lecture)
Article des Inrockuptibles sur un reportage bidonné, publié dans Paris Match et premier prix du Grand prix Paris Match du photojournalisme étudiant. (document 3) + le reportage photos publié dans Paris Match(documents 4).
Activité élèves. Document 3 : quel était l'objectif des auteurs du reportage bidonné ? Documents 4 : y avait-il moyen de se rendre compte de la supercherie ? Rechercher sur Internet le site qui héberge les 16 photos, sélectionner deux photos et expliquer ses choix.
Comment s'assurer du bien fondé d'une information ?
Reportage
Être un lecteur actif et distancié de l'information
Décoder les effets visuels dans la mise en scène de l'information
Séance 3 (dominante lecture)
Trois articles publiés sur le net concernant deux faits de violence qui se sont déroulés au LP Charles Cros de Sablé (une brève, un article, une interview) (documents 5, 6, 7).
Activités élèves. Définir la structure des articles en prélevant des indices dans les documents. S'interroger sur la fonction et l'intérêt des photos de presse utilisées pour illustrer les articles. Faire observer dans les documents étudiés des phrases à la voix active et passive, au mode personnel et impersonnel.
Fait divers, brève
Identifier les sources
Distinguer information, commentaire, prise de position
Objectivité, subjectivité
Séance 4 (dominante écriture et étude de la langue)
Activités élèves. Remplacer les photos de presse originales des documents 5,6,7.
Former des groupes pour produire une photo (téléphone mobile, appareil photo numérique) qui illustrera l'un des trois articles de la séance 3. Variante : recherche d'images sur Internet pour illustrer l'un des trois articles.
Légender la photo.
Contrainte : faire trois propositions pour la légende en employant une phrase passive, active et impersonnelle. Choix de la phrase en fonction de l'effet visé.

Phrase active, passive, impersonnelle
Séance 5 (dominante lecture)
Frédéric Lambert, " Quatre niveaux de lecture d'une image photographique de presse ", Manuel du photojournalisme. + photo de Françoise Demulder, " Les phalangistes chrétiens rasent le quartier palestinien de la Quarantaine " (documents 8 et 9).
Activités élèves. Transposer un document pédagogique en une grille de lecture d'une image de presse et application pratique à une " photo de l'année ".
Décoder les effets visuels dans la mise en scène de l'information
Évaluation formative
(étude de la langue, analyse de photographies de presse, rédaction d'une brève)
 
Séance 6 (dominante lecture)
Une nouvelle de Didier Daeninckx, Le salaire du sniper(document 10)
Activités élèves. Lecture analytique. S'appuyer éventuellement sur le titre de la nouvelle ou le dénouement pour lancer la séance.
 
Séance 7 (dominante écriture)
Support : la nouvelle de Daeninckx
Activités élèves. Travaux de groupes en salle informatique
S'appuyer sur les informations données par le reportage télévisé, sans tenir compte du dénouement, pour écrire un fait divers avec comme titre Le gavroche du Kotorosk.
S'inspirer pour la rédaction de l'article du document 5 et de la trace écrite de la séance 3.
Rédiger un article de presse en tenant compte des contraintes d'un genre journalistique
Séance 8 (dominante étude de la langue)
Retour sur l'écrit. Choix d'un article ni trop faible, ni trop parfait.
Activités élèves. Travail collectif sur le texte produit par l'un des groupes. Utiliser le traitement de texte. Formuler des propositions d'amélioration, à prendre en compte sur le texte vidéo-projeté, après validation.
Mots de reprise et cohérence textuelle ?
Séance 9 (dominante lecture et écriture)
De la fiction de Daeninckx à la réalité du terrain : retour sur la photo de Françoise Demulder (document 9) + une interview croisée d'un ancien rédacteur en chef de l'agence Magnum et d'un reporter photographe de guerre, publiée dans Ouest France (document 11)
Activités élèves. Document 9 : quelle image se fait-on du photographe qui a pris ce cliché ? Compléter et enrichir le portrait du reporter photographe de guerre à l'aide des propos tenus dans le document 11.

Peut-on vivre sans s'informer ?
Séance 10 (dominante oral)
Bilan de la séquence
Activités élèves. Deux questions. Les images sont-elles importantes pour l'information ? Peut-on faire confiance aux images qui nous informent ? Rédaction d'une synthèse.
 
Evaluation sommative
OPTION 1 (séquence)
Compétences de lecture : texte de Daniel Schneidermann, Le cauchemar médiatique
Compétences d'écriture : à partir d'un ensemble d'images de faits divers présentées sans leur légende, choisir une photographie comme élément déclencheur et rédiger un article de presse.
OPTION 2 (projet)
Collaboration possible avec les arts appliqués dans le cadre de l'étude de l'image.
Réaliser un reportage photos légendé (10 à 15 photos), accompagné d'un article de présentation, sur un thème libre, réalisé dans l'enceinte du lycée :
reportage métier
la journée d'un ATOSS
de l'intendance au self (de l'achat d'un produit à sa consommation)
la semaine d'un interne
8 heures de la vie d'un prof...
 

Les documents proposés dans cette séquence sont accessibles sur le site de l'académie de Nantes:
http://www.pedagogie.ac-nantes.fr/1260440118269/0/fiche___ressourcepedagogique/&RH=1159253913484


(*) le mot renvoie à deux idées : l'importance et la confiance. La problématique (la place de l'image dans l'information et sa crédibilité) émerge de la première séance.

Lire au lycée professionnel, n°64 (02/2011)

Lire au lycée professionnel - L'image dans la construction de l'information