Dossier : Construction de l'information / 3. La fiabilité de l'information : comment s'assurer du bien-fondé de l'information ?

Médias, nouveaux médias : compréhension de la construction de l'information et repérage de sa fiabilité.

Une démarche en cinq étapes

Isabelle Martin, Déléguée académique du CLEMI 1 Bordeaux et PLP2 Lettres-Histoire

L'analyse de la construction de l'information procède avant tout d'une déconstruction (annexe 2). Être éduqué aux médias, c'est en effet, avoir acquis la compétence complexe de déconstruire les messages médiatiques (développement de nombreuses capacités, acquisition de connaissances médiatiques et d'attitudes critiques et citoyennes relevant de la maîtrise du socle commun de connaissances et de compétences). Il s'agit pour chacun de savoir analyser le contenu des discours médiatiques, d'en saisir le cheminement et d'en relativiser la portée. On est là dans la lecture et la compréhension des messages médiatiques, quels qu'ils soient (textes, images, sons), produits dans un contexte donné. L'analyse des discours, abordée en français comme objet d'étude sera judicieusement complétée par une analyse des systèmes médiatiques en éducation citoyenne (programme de seconde Bac professionnel).

Les médias traditionnels (presse écrite, radio et télévision hertzienne) relaient en majorité des évènements qui émanent déjà de sources journalistiques professionnelles (agences de presse) identifiées et validées. La fiabilité de leur message est en général forte, n'excluant pas cependant la partialité. Concernant les médias numériques datant de l'époque d'Internet de première génération (1989 à 2000), les producteurs de contenus informationnels y étaient clairement identifiés et les sources facilement repérables. L'environnement médiatique du web 2.0 apparu au début des années 2000 (internet nouvelle génération qui permet à tous d'intervenir sur les contenus, de produire et de diffuser en ligne) a complexifié la réception des messages médiatiques en diversifiant à l'extrême la nature des sources, relativisant dans certains cas leur fiabilité.

1. La première question à clarifier est sans doute " Qu'est-ce que l'information ? ". La compréhension des critères qui font d'un évènement une information est un préalable fondamental. Beaucoup d'évènements sont relayés sur le net mais peu sont des informations y compris au sens propre du terme (ils ne sont pas mis en forme).

Des critères peuvent permettre de définir l'information et de repérer ainsi comment s'effectue, pour une rédaction ou un média, le choix des évènements. L'information, c'est d'abord le traitement d'un évènement qui est nouveau ou qui rompt l'ordre habituel des choses ; c'est aussi un évènement qui est intéressant ou important et qui est donc relatif en fonction du récepteur. Ce qui est intéressant pour le lecteur d'un quotidien régional ne sera pas identique à ce qui est intéressant pour un lecteur du Figaro ou de Libération. Ce deuxième point introduit la notion de cible, de ligne éditoriale. Un évènement sera intéressant pour un lecteur, auditeur, téléspectateur, internaute car abordé selon un angle, par une rédaction élue. Non, les médias ne disent pas la vérité ! Le fait simplement de le penser révèle une grande méconnaissance des discours et des systèmes médiatiques...Il n'est question ici que d'une certaine vérité c'est-à-dire une vision partielle voire partiale de cette réalité. Pas d'objectivité quand l'exhaustivité est impossible. Le journaliste-rapporteur de l'évènement ne peut-être partout, il perçoit la réalité à travers sa sensibilité de journaliste (elle détermine son angle de traitement du sujet). Le dernier critère enfin, fait de l'information un message qui est sinon vrai dans son rapport à la réalité, du moins vérifié quant à l'existence de l'évènement produit (croisement des sources).

2. L'information définie, s'impose alors la nécessité de comprendre comment elle s'est construite. On aborde ici la question du cheminement de l'information, de sa source à sa diffusion. L'évènement qui se produit se situe dans une communication directe que l'information va restituer indirectement en clarifiant le contexte, en éclairant l'évènement par des commentaires, de l'analyse, des témoignages recueillis sur les lieux de l'évènement ou auprès d'experts après coup et surtout en ne l'abordant que sous un certain angle. L'angle correspond à l'approche du sujet, au traitement particulier qui en est fait (point de vue) et qui intéresse la rédaction et répond aux attentes supposées du lecteur/auditeur/téléspectateur.

Le traitement décrit ici est " professionnel" et journalistique. Il inclut la notion déontologique (voir charte http://bit.ly/gfDfi2).

3. Si l'on se replace dans l'environnement du web 2.0 (après 2000) et de l'analyse des flux médiatiques numériques, le traitement des évènements et de l'information est loin de reposer sur les seuls journalistes et sur de seuls professionnels. Un rapide panorama des médias numériques et une analyse de ce qu'on peut qualifier de " contenants " permet de percevoir trois niveaux : les médias traditionnels en ligne, les médias " pure players " (déclinés exclusivement en ligne) qui sont aussi qualifiés d'alternatifs et les médias sociaux ou réseaux d'actualité. La difficulté à se repérer est grande du fait de la place importante laissée à toute sorte de contributeurs sur les trois niveaux.

Les médias traditionnels en ligne restent des médias professionnels d'information. Leur contenu est produit par des journalistes qui se sont adaptés aux contraintes du web (travail sur les titres, mots-clés, écriture multimédia, etc) mais qui conservent dans leur grande majorité une démarche traditionnelle (et donc plutôt fiable) de collecte des informations (enquête, vérification des sources) dans le respect d'une ligne éditoriale. Intègrent cependant depuis deux ou trois ans ces espaces, des contributions amateurs. On peut citer plusieurs exemples :

Presse quotidienne payante : l'espace communautaire "You" sur le site du Parisien.

Presse quotidienne gratuite : "Metro reporter" du journal Métro.

Télévision internationale : Les "observateurs" de France 24.

CNN et ses " I Report " qui donnent la possibilité à chacun de soumettre ses reportages sans modération préalable de la chaîne. Voir http://ireport.cnn.com/search/ireports?q=i+report.

Les informations les mieux traitées intègrent les programmes de la chaîne.

On peut multiplier les références de ce type aujourd'hui sur à peu près tous les médias traditionnels en ligne.

Les récepteurs du message médiatique professionnel peuvent par ailleurs commenter les articles produits par les journalistes, ouvrir des blogs personnels sur les sites de médias (ils sont parfois plus visibles que ceux des journalistes de la rédaction ! En fidélisant le lectorat, on attire des flux, ce qui est bon pour les annonceurs). Le global-média inclut désormais cette dimension participative. La fonction de " coordinateur de l'audience " existe désormais dans les rédactions en lignes (lire à ce propos la très instructive synthèse de la journée consacrée aux nouvelles pratiques du journalisme, rendant compte en particulier du travail de Nicolas Enault au Monde.fr2).

Les médias " pure-players " proposent une alternative dans la mesure où ils réinventent les règles du jeu. Ne traitant pas de l'information " mainsteam " (la plus couramment traitée - voir3), ils proposent des sujets qui ne sont pas abordés dans les médias traditionnels. Les rédacteurs y ont des statuts divers. A la souvent petite équipe de professionnels, s'ajoutent des rédacteurs amateurs (c'est " L'info à 3 voix ; journalistes, experts, internautes " de Rue 89). Il est fort instructif à ce propos de lire systématiquement les mentions légales (Qui sommes-nous ?) pour repérer qui contribue à alimenter le site en question. En principe, les contenus mis en ligne sont validés par la rédaction mais devant le flux des contributions, la vérification est parfois difficilement exhaustive (Le Post, par exemple distingue les infos " invités ", des infos " rédaction " et des infos " vérifiées "). Ces médias cherchent par ailleurs à faire de l'audience et mettent donc en ligne des contenus parfois amusants ou parodiques (montage des voeux du Président de la République par exemple sur le site http://latelelibre.fr/).

Les médias sociaux, réseaux de médias ou d'actualité connaissent de manière encore plus prégnante ce mélange des genres. Les sites d'hébergement de vidéos en ligne par exemple font se côtoyer dans les " contenus officiels " des reportages de médias professionnels (Le Monde y côtoie Presse Océan ou GrandLilleTV), d'ONG, d'annonceurs, de particuliers valorisant leurs productions. N'importe qui peut y diffuser des messages écrits ou vidéo, traiter d'un évènement, le révéler, le commenter ou faire sa communication. Celle-ci, forcément positive s'apparente fortement à de la propagande. Les médias professionnels sont volontairement sur ces plateformes comme les politiques (captation d'un public jeune, attraction vers leur propre site pour faire du " buzz " c'est-à-dire de l'audience). Les réseaux sociaux sont alimentés de la même manière par des journalistes professionnels, des experts et des amateurs dont il s'agit d'évaluer la pertinence du message. Le nombre de " followers " ou " suiveurs " sur Twitter est sans doute un critère du niveau d'expertise du contributeur. Une nouvelle fonction apparaît au sein des rédactions : le " social media reporter ". Il s'agit du journaliste qui assure la présence de son média sur les réseaux sociaux et une veille pour repérer les informations intéressantes. Un social media reporter peut ainsi suivre plus de mille personnes sur le réseau et compter des milliers de " suiveurs ". Toutes les écoles de journalisme ont intégré aujourd'hui cette dimension dans le contenu de la formation dispensée aux étudiants.

4. La variété des contenants et des acteurs abordée précédemment génère une grande variété de contenus plus ou moins fiables. Pour donner à chacun des armes dans sa position de récepteur, il faut l'amener après avoir une connaissance du panorama médiatique numérique et à rechercher systématiquement sur ces nouveaux réseaux, producteur (celui qui a conçu le support diffusé), diffuseur (celui qui l'a posté ou mis en ligne) et hébergeur (celui qui accueille les supports, sans contrôle à priori des contenus - voir article 5 des conditions d'utilisation sur Dailymotion (http://www.dailymotion.com/fr/legal/terms). C'est particulièrement instructif sur Dailymotion ou YouTube. Tous les cas de figure y sont possibles. Producteur/diffuseur peuvent être la même personne ou la même société (BFM TV par exemple y est producteur et diffuseur. La chaîne d'information en continu a son propre site d'hébergement cependant il est intéressant pour elle d'être visible sur ces sites de partage de vidéos fréquentés en grande majorité par les jeunes). Les "official users" y valorisent leurs productions et éditent leurs contenus sur la plateforme ; les " motionmakers " sont plutôt dans la mise en ligne de vidéo créatives originales. Un diffuseur peut mettre en ligne des contenus qu'il n'a pas produits et qui ne lui appartiennent pas. Il arrive qu'il reprenne un contenu officiel en le détournant à son avantage (titre détourné) ou en en modifiant le contenu, le contrôle de l'hébergeur ne se faisant pas à priori. Il est donc important de trouver la source du message (identifier celui qui a produit puis celui qui a posté le reportage). Leur identité permet d'évaluer la fiabilité de leur message. Pour cela il faut chercher qui a posté la vidéo, regarder le profil du diffuseur, son blog. Les " fake " ou faux sont fréquents. La vidéo d'un faux accident de bus à Lyon a ainsi fait le tour du net l'an dernier 4.

5. La nouvelle fabrique de l'information ou quand l'algorythme fait l'info :

On voit fleurir des entreprises médiatiques qui diffusent de l'info sans la produire (agrégateurs d'information comme Google news ou plus récemment 24/24 actu d'Orange). L'information y est traitée quantitativement ce qui en montre les limites. Le site http://newsmap.jp/ est intéressant en cela. Il révèle graphiquement comment l'information est quantitativement compilée sur ces agrégateurs en fonction du nombre de pages traitant du sujet. Les infos à la Une sont celles qui ont été le plus traitées le jour J or cela ne peut constituer une ligne éditoriale. C'est plutôt un révélateur marchand du jeu de l'offre (le nombre d'articles que les médias consacrent au sujet) ou de la demande (le nombre d'occurrences d'un mot-clé).

En juillet 2010, les fermes de contenus font leur apparition dans le paysage médiatique numérique avec The Upshot, blog d'information lancé par Yahoo. Les contenus sont produits par des contributeurs spécialistes dans un domaine. Payés à l'article, ces pigistes écrivent sur les sujets recensés grâce à des algotrythmes (les plus recherchés par les internautes). En France, le site Les experts.com a été lancé en septembre 2010 par la société Wikio sarl, partenaire d'Overblog. Ces sites s'apparentent plutôt à des sites de services. En navigant sur le profil des contributeurs, on s'aperçoit qu'un même contributeur, signalé comme " confirmé " en télévision peut écrire sur la mauvaise influence de la télévision sur les jeunes téléspectateurs et sur l'étude comparée de mascaras et de parfums !...Aux Assises du journalisme (Strasbourg - novembre 2010), ils ont été qualifiés de " forçats de l'info " !

Face à ce déferlement de nouveaux sites et à la difficulté de se repérer pour l'internaute, la première riposte des journalistes professionnels (Syndicat de la presse indépendante en ligne5) a abouti le 29 octobre 2009 (décret paru au Journal Officiel) à la création du statut des éditeurs de presse en ligne. Ce dernier clarifie les choses en précisant que " le service de presse en ligne met à disposition du public un contenu original (...) et ayant fait l'objet (...) d'un traitement à caractère journalistique, notamment dans la recherche, la vérification et la mise en forme de ces informations. (...), l'éditeur emploie, à titre régulier, au moins un journaliste professionnel ". Agrégateurs et fermes de contenus sont donc exclus de fait. Ce ne sont pas des entreprises de presse.

Toutes les pistes proposées ci-dessus peuvent constituer des activités d'analyse. Pour une éducation aux médias active, rien ne remplace la production médiatique. L'élève qui aura construit un message médiatique et été confronté aux conditions de sa diffusion comprendra plus clairement encore les enjeux de l'information.

Annexes

1. Ressources pour la classe sur le site du CLEMI Bordeaux :

Diaporama Eduquer au web 2.0 sur http://bit.ly/dEP7d8 (Rubrique Éduquer aux médias numériques) ;

Séquence Éducation citoyenne seconde Bac Pro " Le citoyen et les médias " (liberté d'expression et nouveaux médias + le pouvoir de l'image) sur http://bit.ly/gRljW0 (Rubrique Ressources académiques).

2. Tableau Construction / Déconstruction de l'information

Médias, médias numériques : construction de l'information et fiabilité

CONSTRUCTION
Production / Écriture
DÉCONSTRUCTION
Analyse / Lecture
1. Choix du sujet1. Distinction " évènement " / " information " (les critères qui font d'un évènement une information)
2. Choix de l'angle (selon ligne éditoriale et en fonction d'une cible)2. Analyse du cheminement de l'information (de l'évènement à l'information diffusée par une rédaction, pour une cible)
3. Choix de la forme (genre), dépendant d'un support (écrit, audio, vidéo, numérique)3. Analyse des contenants du web 2.0 et des acteurs médiatiques (panorama des médias numériques)
4. Documentation sur le sujet et travail de terrain (enquête)4. Les critères de la fiabilité : repérage systématique du producteur/diffuseur/hébergeur
Contenus originaux ou reprise ?
5. Interview de témoins, d'experts5. Les nouveaux contributeurs (amateurs, experts)
6. Écriture / Montage6. Le contexte économique : site payant, gratuit (qui finance ?)
7. Contexte de diffusion : lancement, présentation, pied 


(1) Le Centre de Liaison de l'Enseignement et des Médias d'information est chargé de l'éducation aux médias dans l'ensemble du système éducatif. Il a pour mission de promouvoir, tant au plan national que dans les académies, notamment par des actions de formation, l'utilisation pluraliste des moyens d'information dans l'enseignement afin de favoriser une meilleure compréhension par les élèves du monde qui les entoure tout en développant leur sens critique (décret de février 2007).
Site national : http://www.clemi.org/.

(2) Journée à Sciences Po consacrée aux nouvelles pratiques du journalisme le 10 décembre 2010 (pages 6 et 7 en particulier) :
http://www.journalisme.sciences-po.fr/images/10decembrefrancais.pdf.

(3) Dépendant souvent des mêmes sources (agences de presse, communiqués), les médias traditionnels sont confrontés à une grande uniformisation des contenus.

(4) Le " fake " sur http://www.youtube.com/watch?v=1cOPw1R5yRQ et son décryptage sur http://www.youtube.com/watch?v=UVyYI6fLCQE.

(5) Syndicat de la presse indépendante en ligne : http://www.spiil.org/.

Lire au lycée professionnel, n°64 (02/2011)

Lire au lycée professionnel - Médias, nouveaux médias