Dossier : Construction de l'information / 2. Comment s'informent les jeunes ?

L'actualité, les médias et les lycéens

Laurence Corroy, Maître de conférences, université Paris III-Sorbonne Nouvelle

La période de l'adolescence, marquée par l'apparition de la puberté, s'accompagne de bouleversements physiques, physiologiques et psychologiques. Cet entre-deux, ce passage transitoire, implique de gérer ses propres contradictions, la transformation du corps, mais aussi appréhender un monde complexe,

Dès lors que nous nous référons aux plus jeunes - entendons ici ceux qui sont nés dans les années 90 - des expressions apparaissent pour décrire une génération "ultra connectée", dotée de portables, d'ordinateurs, disposant d'un temps libre bien supérieur à celui des générations précédentes, massivement scolarisée jusqu'à 18 ans, au sein d'une structure familiale qui s'est pour la plupart profondément transformée. Par ailleurs, l'arrivée d'Internet a modifié en profondeur les pratiques et les usages, en particulier ceux des adolescents, particulièrement au fait des fonctionnalités associées, qui transforment la Toile en un "giga média", qui agrège tous les autres. Il apparait dès lors important de s'attarder sur la manière dont Internet peut transformer tant la manière de s'informer que les contenus mis à disposition.

Devons-nous pour autant en tirer en immédiate conclusion que les moyens d'information préexistants, qu'il s'agisse de la presse écrite ou audiovisuelle, sont rejetés ? Le tableau est sans doute à contraster.

Surfer sur le Net

Bien que les jeunes dans leurs écrits critiquent parfois violemment le fonctionnement des médias, ils ont néanmoins le réflexe d'y recourir pour se sentir informé. Ils apparaissent nécessaires pour comprendre la société, ses valeurs, ce qui paraît digne d'intérêt.

Volontiers nomades, éclectiques, "zappeurs", les adolescents apprécient Internet qui correspond bien à leur manière de concevoir l'information : toutes les formes d'accession à l'information qui évoquent de manière métaphorique les sports de glisse sont appréciés. La multiplicité des sites d'information sur Internet, spécialisés ou généralistes et l'interaction proposée, qui offre la possibilité de poser des questions et d'obtenir rapidement un panel varié de réponses séduisent les adolescents. Alors que la fréquentation d'un cercle proche a plutôt tendance à limiter les données disponibles et uniformiser les conduites, les discussions et la quête d'informations sur le Net semblent au contraire diversifier les informations et les réponses possibles. Les sites spécialisés, de santé par exemple, permettent de poser des questions anonymes et désinhibantes sur la transformation du corps, en interrogeant la norme1.

Les sites d'information générale, comme celui du Monde, du Figaro ou de Libération offrent la possibilité de réagir en direct et en continu aux articles mis en ligne, présentant ainsi non seulement les informations mais les commentaires des internautes et les différentes sensibilités qui s'expriment.

D'autre part, ces derniers privilégient les séquences audiovisuelles. En éducation aux médias, la réflexion doit sans doute s'articuler autour de l'image. L'image seule n'est pas signifiante. C'est le commentaire qui lui donne sens. Or, le leurre de la "preuve par l'image" est une tendance lourde de nos sociétés médiatiques. L'internaute peut naturellement développer l'impression d'être informé s'il a vu des images. D'autant que les sites d'information sur le Net utilisent de plus en plus les séquences audiovisuelles alors que la part de textes d'analyse diminue. Les montages proposés induisent ainsi qu'il est possible de se passer du contexte global de la séquence audiovisuelle pour comprendre le passage choisi et qu'un extrait est toujours plus parlant qu'un commentaire analytique. Les articles politiques se trouvent réduits à des séries de "petites phrases" parfois assassines, portant davantage sur l'ethos des personnalités politiques que sur les idéologies dont elles sont éventuellement porteuses.

Non seulement il est possible en quelques clics d'avoir accès à une multiplicité de sites au sein d'un espace intime comme sa chambre, mais il est désormais de plus en plus courant de recevoir un panel d'informations qui déferlent sur le portable - le célèbre "ephone".

Ce n'est pas sans conséquences sur l'information. La culture de la gratuité, encouragée par le Net, induit des modèles économiques périlleux, encourageant l'idée factice que les informations ne dépendent pas d'un système marchand qui subit des logiques économiques2. D'autre part, celle-ci vient à soi, triée par de nouveaux filtres : ce n'est plus le journal qui fait référence mais l'information (qui renvoie ensuite à un site particulier) et celle-ci doit faire momentanément consensus au sein d'un espace public dématérialisé, "faire le buzz". La logique journalistique de rubricage éclate ainsi. Pour obtenir le meilleur taux de " clics " sur leurs articles, les grands sites d'information peuvent progressivement être tentés d'utiliser des formules et des titres racoleurs dans un contexte d'accélération du flux d'informations et de forte concurrence. Ce qui encourage l'absence d'une vérification rigoureuse de la fiabilité des sources, chronophage...

Le fait de glisser, de rebondir, de surfer correspond aussi à la volonté de mieux maitriser son environnement médiatique. C'est une façon d'amortir l'actualité et la violence du monde. Les "natifs" d'Internet, ceux qui ont grandi avec, sont plutôt confrontés à un excès d'informations qu'à un déficit. Or, comme le souligne Jacques Gonnet, la "blessure d'information" est alors probable, qui peut se résumer en un "constat général d'impuissance"3.

Dès lors, on comprend mieux le succès auprès des adolescents, à la télévision, des "contre-journaux" télévisés, aux séquences rapides, tout en images. En menant un travail comparatiste de plusieurs mois entre les journaux télévisés de TF1, France 2 et M6 avec des étudiants, le défunt 6 minutes de M6 était toujours régulièrement plébiscité en début de séminaire, comme synthétisant l'essentiel, "tout en images". Or, il est apparu que la violence était pondérée par celui de M6, bien plus que par les deux autres journaux télévisés du 20 heures. Les reportages plus courts neutralisaient davantage les fortes émotions et la ligne éditoriale elle-même apurait les faits particulièrement choquants. Enfin, dernière leçon de cette préférence marquée, le format de la brièveté intéresse les plus jeunes. Elle semble porteuse, par la concision qu'elle oblige, d'une objectivité supérieure. La brièveté correspond aussi aux moyens de communication des jeunes - les SMS, contraignants, forcent à l'économie de mots. Il est dès lors plus aisé de comprendre le succès éditorial de la bande dessinée qui privilégie l'esprit de synthèse et valorise le statut de l'image.

Une presse écrite en péril ?

La presse écrite nationale ou régionale affronte donc une concurrence difficile à contourner. Après une trentaine d'entretiens semi-directifs, menés auprès d'élèves impliqués dans des rédactions de journaux lycéens, il affleure nettement une véritable difficulté à lire et acheter de la presse quotidienne. Elle est décrite comme absconse, réservée à un public averti. Si les parents sont abonnés ou amènent un journal au foyer, le titre sera de temps en temps parcouru. D'autant plus si les adultes attirent l'attention de l'adolescent sur un article susceptible de l'intéresser.

A contrario, la presse gratuite quotidienne, qui ne nécessite ni déplacement particulier ni acte d'achat séduit davantage. Le trajet de lecture, éclaté, coloré, diversifié, proche de celui d'une page web, les nombreuses images, les textes courts renforcent le sentiment d'une presse accessible, qui permet en une vingtaine de minutes de lecture de donner un aperçu de l'actualité du jour. Les leaders du marché, Métro et 20 minutes utilisent des principes similaires : les pavés rédactionnels courts, écrits dans un langage courant, privilégient les faits aux commentaires. Cependant, 20 minutes, en optant pour un format demi-berlinois, adapté aux usagers des transports, aisé à consulter même dans un endroit exigu, distance son concurrent direct.

Après s'être violemment insurgée à leur parution en France en 2002, la presse quotidienne payante essaie de s'ajuster en créant ses propres formules de gratuits, avec des résultats plus ou moins heureux. L'État, bien au fait des difficultés endémiques rencontrées par la presse quotidienne, a lancé une opération en octobre 2009 afin de fidéliser un jeune lectorat : deux cent mille jeunes âgés de 18 à 24 ans ont pu s'abonner gratuitement au quotidien de leur choix en le recevant une fois par semaine. L'opération, prévue jusqu'à 2012 coûte 15 millions d'euros au ministère de la Culture et de la Communication, les éditeurs de presse prenant en charge la moitié du prix de l'abonnement. Mais pour fidéliser ces nouveaux lecteurs, encore faut-il qu'ils prennent l'habitude et du plaisir à lire un quotidien. Au lycée, la semaine de la presse dans l'école coordonnée par Centre de Liaison de l'Enseignement et des Médias d'Information (CLEMI) touche un grand nombre de lycéens et des partenariats avec la presse régionale se révèlent fructueux.

La presse magazine s'avère nettement plus sereine. Sa spécialisation est une force : la musique, le cinéma, les jeux vidéo, le sport, la science (pour les garçons en majorité), elle peut aussi préparer à l'adresse des filles (Girls !, Jeune et jolie) un chaînage avec la presse féminine adulte. Profondément ambivalents, les magazines pour adolescentes présentent des stéréotypes, une beauté univoque et valorisent une conduite profondément normée, tout en ordonnant d'?être soi-même". Centrée sur les rapports entre sexes, elle érige en vertu cardinale la séduction comme arme genrée : il faut séduire pour asservir les hommes. Mais le coût pour séduire est très élevé, passant par une consommation effrénée de mode et de produits de beauté et un miroir exigeant qui doit refléter en abyme celui de mannequins parfois anorexiques.

Cette presse fonctionne sur une actualité propre aux lectrices de ces magazines, en métamorphose, qui s'interroge sur l'altérité, sur soi, sur les relations amoureuses et amicales. Les jeunes adolescents sont particulièrement préoccupés par l'image de soi et des autres, ils ont donc le réflexe de s'approprier les médias pour trouver des éléments de repère et des réponses aux questions qu'ils se posent et pour lesquelles ils éprouvent une certaine pudeur à aborder dans le cercle familial.

La presse people, centrée sur l'actualité des vedettes, y répond par la modélisation de comportements valorisés ou rejetés des "stars" dont elle s'occupe, "une mise en scène du bonheur et du malheur", pour reprendre l'expression de Virginie Spies4. Qu'il s'agisse de Oops, One, ou Closer, leader sur le marché, une large place est accordée aux candidats participant à des jeux de téléréalité ainsi qu'aux acteurs de séries télévisées, majoritairement américaines. Non sans perversité, les commentaires ne sont pas toujours flatteurs - les photographies peuvent mettre en valeur les défauts physiques par exemple. Cette presse reprend le même principe d'éloignement et de rapprochement, d'adjonction et de disjonction que la mythologie grecque. Les Dieux de l'Olympe avaient la même apparence, les mêmes désirs, les mêmes luttes, les mêmes sentiments de haine et de pouvoir que les humains, tout en vivant dans une autre temporalité et dans d'autres lieux que les simples mortels. Les Very Important People se rendent sur des yachts, à Ibiza, vont dans des galas où le simple quidam ne peut se rendre. Cette actualité de l'intime, éventuellement volée, crée du lien social, il est aisément commenté avec son clan ou ses meilleurs amis...

De ces quelques remarques liminaires, nous pouvons remarquer que l'actualité intéresse vivement les adolescents, mais qu'elle se décline en trois strates : celle qui concerne les informations générales et qui depuis l'avènement d'Internet paraît offerte, l'actualité liée à la période spécifique de l'adolescence, de ses questionnements et de ses transformations, enfin celle qui met en scène les comportements des personnes préalablement médiatisées.

Quelle que soit l'actualité décrite, la réflexion en éducation aux médias doit s'articuler autour de l'image et de ses leurres. Il faut donc rappeler que les médias d'actualité proposent des représentations du monde. Que les images, polysémiques, sont façonnées par l'interprétation qui en est donnée et peuvent d'ailleurs être retouchées. En creux, il faut aussi souligner que les informations qui ne sont pas accompagnées d'images ont tendance à disparaître...

La pratique journalistique est aussi à encourager, les lycéens journalistes décrivant tous un intérêt grandissant pour l'information dès lors qu'ils ont été amenés à produire leurs propres journaux.


(1) Voir à ce propos Florence Quinche, "Les forums pour adolescents : spécificités communicationnelles", Les jeunes et les médias, dirigé par Laurence Corroy, Paris, Vuibert, 2008, pp. 155-170.

(2) Conférer Laurence Corroy, "Les défis du XXIe siècle", Laurence Corroy et Emilie Roche, La presse en France depuis 1945, Paris, Ellipses, 2010, pp.107-127.

(3) Jacques Gonnet, les Médias et l'indifférence, Paris, P.U.F., 1999, p. 4.

(4) Virginie Spies, Télévision, presse people : les marchands de bonheur, Paris, De Boeck-INA, 2010, p. 14.

Lire au lycée professionnel, n°64 (02/2011)

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