Dossier : Construction de l'information / 1. Médias, nouveaux médias : Théorie et mise en perspective dans les nouveaux programmes

Les médias sur Internet : simple changement de support ou bouleversement plus profond de l'information ?

Angeline Joyet, académie de Paris, professeur Lettres Histoire

L'information sur Internet n'est pas sans conséquence. Elle amène à s'interroger sur l'auteur et le contenu de l'information mais aussi sur la forme de l'article et la place de l'information dans notre société.

Repères

Dans les années 90, les journalistes, d'abord méfiants, investissent la toile. C'est en 1993 qu'est mis en ligne pour la première fois le San José Mercury News. Le journalisme sur Internet commence par la simple numérisation des journaux. En France ce sont Les Dernières Nouvelles d'Alsace qui amorce cette mise en ligne des quotidiens. On parle de site-titres (LeMonde.fr, Liberation.fr etc.) Ils n'ont pas nécessairement la même rédaction que leur version de presse écrite et développent peu à peu des contenus qui leurs sont propres mais la rupture de la bulle Internet en 2001 remettra ce fonctionnement en cause. Contrairement à leurs homologues imprimés, les sites-titres diffusent gratuitement leurs informations comme Internet en a donné l'habitude. Cela n'est pas sans créer de tension. Peu à peu, la plupart de ces sites-titres prennent des mesures pour restreindre l'accès à leurs informations (abonnement). L'absence de gratuité donne aussi une valeur ajoutée aux contenus (payer pour une information et une analyse exclusives et qui en valent le coût).

La lecture de la presse en ligne se développe et les progrès de l'Internet mobil (webphone) accélèrent le phénomène.

Au début des années 2000, le web change pour devenir un espace interactif. C'est l'avènement du Web 2.0. Désormais la toile n'offre pas seulement un espace de diffusion d'informations mais permet aux Internautes d'intervenir, de contribuer à ces sites.

Les blogs apparaissent et connaissent un grand succès.

Les sites-titres intègrent des zones de commentaires à leurs articles.

On voit aussi des journalistes créer de toute pièce, c'est à dire indépendamment de groupes de presse, des médias d'informations en ligne. On parle alors de pure players (rue89.fr par exemple). Le plus souvent ces pure players sont participatifs. Les contenus peuvent être entièrement créés par les internautes ou en partie seulement, dans ce cas journalistes professionnels et internautes collaborent.

Ne pouvant pas compter sur les moyens de groupes de presse, ces pure players sont financés par la publicité, par la commercialisation de services en ligne et par les abonnements. Certains comme Médiapart ou @rretsurimage choisissent une complète indépendance et ne compte que sur les abonnements pour tourner.

L'information a un coût et l'équilibre financier est difficile à trouver. D'une façon générale, le modèle économique des médias sur Internet n'est pas encore stabilisé.

Le web a offert un nouvel espace à l'information.

L'information y naît, circule, grandit, se transforme, mais ne s'éteint jamais complètement. Si elle n'occupe plus le devant de la scène, elle reste toujours active, à l'arrière plan, dans l'espace et dans le temps quasi infini de la toile.

L'article sur Internet bénéficie d'un espace virtuellement sans limite grâce aux liens hypertextes, aux commentaires qui laissent toujours ouvert la rédaction de l'article. Le nombre de signes et les contraintes de mise en page également se sont assouplis (mais l'écriture web définit peu à peu ses propres contraintes.) Sauf à être supprimer du site, un article est toujours accessible. Les consultations et les commentaires des internautes peuvent faire remonter en surface un article déjà ancien.

Les auteurs de l'information

Ce constat amène à s'interroger sur ceux " qui "font naître, grandir, vivre l'information sur la toile. Dans les médias classiques, le journaliste est au coeur du processus. Avec l'avènement du Web 2.0, l'ordre des choses est bousculé le professionnel de l'information s'est vu concurrencé, stimulé, enrichi ou mis en danger par l'internaute lambda. Les progrès technologiques liés à Internet permettent à chacun de capter, de diffuser ou de commenter une information. Le développement de ces pratiques remet un peu en question la position du journaliste. Il n'est plus le seul intermédiaire entre les faits et les lecteurs1. En effet les témoignages, les films, les photos pris sur le vif d'un événement par une personne quelconque (à l'aide de son téléphone portable) aussitôt mis en ligne devancent l'intervention du journaliste, pallient à son absence ou lui servent de ressources.

Les commentaires de certains internautes spécialisés dans un domaine enrichissent une information, la rectifie ou dénonce un point de vue jugé trop partial.

Alors, comme l'ont fait les Assises du journalisme en mai 2008 à Lille, poserons-nous la question " à quoi sert le journaliste ? " sous-entendant que la participation de plus en plus active des citoyens remet en question sa fonction et même son utilité ?

L'information n'en n'a pourtant pas fini avec le journaliste. Dans le flot de news qui se déverse sur la toile " chaque heure, chaque minute, chaque seconde2 ", le journaliste, armé de ses principes déontologiques et de ses compétences, a un rôle essentiel à jouer pour aider le citoyen à lire, à se repérer, à analyser l'événement, à s'assurer de son bien fondé. Finalement cette pression issue du Web est peut être moins source d'inquiétude que de stimulation et d'émulation pour la profession. Ce qui peut d'avantage inquiéter le citoyen comme le journaliste c'est la nature et le contenu de l'information, qui pour certains auteurs comme Bernard Poulet risque de perdre en qualité.

Le temps de l'information

Le temps est un paramètre précieux dans un monde où l'instantanéité domine. Si le journaliste a toujours dû répondre à un impératif temporel pour transmettre des informations d'actualité, Internet a accéléré le phénomène. Chercher, vérifier, sélectionner, hiérarchiser les informations, mettre en forme un article sont les étapes nécessaires pour qu'un fait deviennent une information. Pour la presse écrite on ajoute le temps d'impression et de livraison des journaux ; pour la radio ou la télévision, le délai se raccourcit mais il faut compter sur une phase de montage du sujet avant sa diffusion. Ce qui change avec Internet et surtout avec les progrès technologiques liés à la communication, c'est la possibilité de diffuser immédiatement un contenu, sans interruption de programme, sans édition spéciale. La plupart des médias sur Internet ont d'ailleurs un fil d'informations continu qui s'actualise en permanence (certains parlent même de canons à dépêches3). Pour faire face à la concurrence, il faut être très réactif, très rapide et diffuser dans l'instant des informations sans pouvoir forcément en vérifier la qualité, quitte à laisser passer quelques erreurs, quelques rumeurs infondées.

Informations à la une

Les informations à la une ne sont plus forcément le choix d'une rédaction. Sur Internet, les informations arrivent par ordre chronologique et s'est toujours la plus récente qui est mise en avant. Sur certains sites agrégateurs (comme Google Actualités qui compile les articles de toutes origines sur un sujet) la pertinence des informations et leur hiérarchisation dépendent du niveau de consultation et du nombre de commentaires faits par les internautes. Le succès d'une information se mesure par le bruit qu'elle fait sur Internet (buzz). IL est définit par la rapidité de circulation de l'information, sa propagation et son niveau de consultation. Cette course à l'audience a pour conséquence le risque de voir se développer des informations spectaculaires (info-spectacle) ou divertissantes (infotainment).

Etre référencé et bien placé par Google (principal moteur de recherche) est devenu un défi important. "Des spécialistes interviennent dans les rédactions pour aider les journalistes à référencer leurs articles" affirme Aurélien Viers, rédacteur en chef de Citizenside4. Les réseaux sociaux (Facebook par exemple) et leurs outils de recommandation (like button) représentent aussi un nouvel enjeu pour les journalistes. La recommandation est un moyen plus efficace semble-t-il pour diffuser une information car les internautes auront davantage tendance à lire un article recommander par un ami. Les journalistes comptent ainsi sur des communautés larges et sur leur fidélité. IL existe désormais de nouveaux outils pour évaluer les tendances sur leurs réseaux sociaux (Surchur par exemple). On peut craindre bien sûr de voir se développer une information marketing ou se réjouir d'apporter " la bonne info au bon moment" (Aurélien Viers).

Regards sur les médias

Face à la multiplication d'informations non vérifiées et erronées ou simplement face au développement des médias, à la pression de l'audience, aux logiques commerciales, des sites ont choisi d'observer et d'analyser les informations qui circulent dans les médias. C'était déjà le cas de l'émission arrêt sur image (1995-2007). Le site @rretsurimage.fr, Action critique Médias (ACRIMED), des blogs comme observatoiredesmedias.com mais aussi des sites d'informations généralistes comme Agora Vox, Mediapart ou rue89 s'engagent dans cette approche critique des médias. Ainsi l'immense liberté que procure Internet multiplie les risques mais n'est pas sans garde-fou. Les médias observent les médias, les citoyens aussi. Ce phénomène d'auto contrôle peut changer la défiance du citoyen envers le journalisme.


(1) Voir Les médias sur Internet, Pierre Polomé, Les essentiels, Milan, 2009.

(2) " chaque jour, chaque minute, chaque seconde " expression reprise à Bernard Poulet dans La fin des journaux et l'avenir de l'information, le débat, Gallimard, 2009.

(3) Narvic ou Benoît Raphaël du blog Novövision cité dans Les médias sur Internet déjà cité.

(4) Article d'Aurélien Viers in http://www.observatoiredesmedias.com/2010/12/21/journalisme-reseaux-sociaux-quelques-tendances-pour-2011/

Lire au lycée professionnel, n°64 (02/2011)

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