Dossier : Construction de l'information / 1. Médias, nouveaux médias : Théorie et mise en perspective dans les nouveaux programmes

Construction de l'information et médias numériques

Laurent Collet, Maître de conférences en sciences de l'information et de la communication - Responsable du master Communication multimédia à l'Université de Grenoble 3, Chercheur à Pacte, UMR 5194

Traiter de la construction de l'information dans les medias mériterait un livre entier. Peut-être même une collection complète car, même en se restreignant au numérique, les approches théoriques sont potentiellement nombreuses. S'agit-il de s'intéresser : à l'économie de la production et de la réception de l'information ? à ses mises en forme multimédia ? Au rôle de l'information dans la constitution d'un espace public de discussion ? Etc. ?

De plus, de quels médias parle-ton : presse écrite sur support papier ? Télévision ? Radio ? De tous à la fois ? Et quel support numérique est concerné : Internet ? Le numérique hertzien ? Les disques optiques ?

Il est important de distinguer support et média car, contrairement à la croyance communément admise, Internet, la TNT, le câble, le satellite, les nouveaux supports optiques (DVD blue-ray) ne sont pas des médias mais seulement des supports de diffusion d'information plus ou moins récents. Un média est une entreprise qui valorise économiquement des contenus informationnels, culturels ou de divertissement. Ainsi, les titres de presse écrite sont des médias. Les chaînes de télévision, également. Certaines entreprises sont d'ailleurs multi-médias : elles possèdent des titres de presse, des chaînes de télévision, des stations de radio.

Il est donc faux de croire que la TNT, Internet, les DVD blue-ray sont des médias. Ce sont des dispositifs techniques d'information et de communication de tout type (information marchande, culturelle, journalistique, ...) utilisé par des organisations sociales, dont des médias.

Par conséquent, les médias sont un vaste champ de recherche car plusieurs entreprises et plusieurs supports sont concernés. Traiter de la question de l'information et des médias ne peut que conduire à adopter un point de vue incomplet dans le cadre de ces quelques pages. Néanmoins, un parti-pris rend possible une approche allant à l'essentiel ; celui de l'appropriation économique, culturelle et sociale du web par les entreprises de presse et leurs lecteurs, comme phénomène révélateur de la construction de l'information dans les médias. C'est ce que sont en mesure de proposer les sciences de l'information et de la communication, discipline scientifique qui s'intéresse aux dispositifs et processus d'information et de communication.

1. L'information de presse et le web

Les entreprises de presse écrite, nées au milieu du XIX° siècle ont su établir une position dominante dans l'espace public de discussion se constituant à cette époque entre la sphère d'état et la sphère privée. Non seulement, ils sont devenus des gate keepers mais ont surtout restreint l'accès à l'espace public en mettant en scène l'objectivité de l'information en éliminant les marques d'énonciation trop fortes : les affirmations telles " je pense que " ou les interpellations trop directes des lecteurs ont été cantonnés aux éditoriaux des journaux (le " J'accuse " d'Emile Zola). Les points de vue partisans, non argumentés, personnels ont ainsi progressivement été limités dans le cadre des journaux et ce mode d'expression a progressivement été laissé à des organisations sociales militantes.

Alors que ce processus de distanciation, non encore abouti, a pris du temps, l'arrivée d'Internet a très rapidement rendu floues les frontières entre producteurs professionnels d'information (les entreprises de presse et leurs employés) et les producteurs non professionnels (blogueurs, journaux coopératifs (agoravox.com), ...). Cette entrée en force de non-professionnels dans la sphère publique de discussion bouscule également le mode de traitement de l'information.

1.1. Un espace public fortement concurrentiel

Internet n'est pas un média mais un support d'information et de communication, comme il a déjà été dit. Sur le web, qui est un des services d'internet, de nouveaux acteurs sont apparus faisant concurrence à la position dominante des journaux.

En effet, la matière première du journalisme est l'événement programmé (compétitions sportives, sommets internationaux, élections, ...) ou non programmé (attentat, accident, assassinat ...). La matière seconde sont les informations-services (guides, sélections de spectacles, ...). Sur ces trois types de contenus, la presse est concurrencée par :

  • Des organisateurs d'événement utilisent le web pour informer en temps réel sur le déroulement de l'évènement. Dans le domaine du sport, les fédérations et instances internationales publiques ou les organisations privées permettent de suivre en direct les scores, les classements, les temps, ...
  • Des portails d'entrée sur le web proposent des fils d'actualité proposés par l'AFP, Reuters, ... Leur coeur de métier n'est pas l'information mais cette dernière leur sert à retenir le plus possible les internautes au sein de leurs pages pour augmenter les ressources publicitaires.
  • Des ensembliers d'expérience, centrés sur une pratique, proposant le partage d'une expérience vécue. Par exemple, amazon.fr propose de commenter les livres, les films, ...
  • Des dispositifs d'information alternatifs plus ou moins éditorialisés. Sur blogger, ou n'importe quel dispositif de blogue, des particuliers peuvent commenter l'actualité, des experts peuvent proposer des dossiers thématiques. Ces dispositifs sont ouverts. D'autres sont plus fermés comme indymédia.org.

L'ensemble de ces acteurs, qui ne sont pas tous à la recherche de revenus pour faire vivre leurs sites web, empiètent sur les territoires traditionnels de la presse écrite. Ils remettent même en question les formes d'objectivisation de l'information journalistique

1.2. Publications privées et publications publiques

Que ce soit l'étude sur les pratiques de recherche d'information, l'usage des blogues, ou l'expression dans les forums de discussion, toutes les données tendent vers le constat suivant : les internautes exposent des points de vue personnels mais ne vont pas nécessairement à la rencontre du points de vue des autres.

Le web n'est pas qu'un espace informationnel proposant des documents, des actualités, etc. C'est également et peut-être surtout un espace d'extrême bavardage. Les internautes expriment leur point de vue dans des blogues, des forums ou des commentaires d'articles. Mais ces espaces ne sont pas des espaces de discussion. Plutôt des espaces de cohabitation de points de vue personnels. La pratique dominante n'est pas dans l'intercompréhension mais dans l'affirmation de "je" individuels.

Sur Skyblog.fr, le premier site de blogage des adolescents, la plupart des écrits son à mi-chemin entre l'échange par mèl et l'avis rendu public dans un cadre en apparence intime. Le sens de l'usage du blogue ne tient pas uniquement dans l'information diffusée sur une page mais également dans les discussions tenues dans les commentaires et dans l'abonnement à des fils RSS d'autres blogues. Ainsi se créent des micro-univers de cooptation entre sphère intime et sphère publique. Certains chercheurs parlent de " balkanisation " de l'espace public. Dès lors, l'information tire sa valeur du réseau qu'elle est capable de générer.

Facebook favorise la circulation d'informations de manière affinitaire à travers son bouton " j'aime ", qui permet de syndiquer sur son mur des informations de provenances diverses. Dans ce cas, il n'est même plus besoin d'exprimer un point de vue. Il tient dans le fait d'avoir appuyé sur le bouton sémantique.

Les entreprises de presse ont dû tenir compte de ces évolutions et intègrent maintenant sur leurs dispositifs en ligne les fonctions de commentaire à leurs articles, de blogues de leurs journalistes ou de lecteurs, et de diffusion sur les réseaux sociaux.

1.3. Logique de partage et logique marchande

La rapidité de circulation de l'information dans les réseaux rend le travail de vérification de l'information plus difficile, tout comme son traitement argumenté. Il est alors d'autant plus remarquable que Wikileaks ait choisi de s'associer à des entreprises de presse écrite pour exploiter sa base de mémos diplomatiques. Ce choix redonne toute son aura au journalisme, dans sa compétence à sélectionner et traiter de l'information brute. Il respecte également la volonté des inventeurs d'internet de favoriser la gratuité et le libre accès à l'information. Cela n'empêche pas les logiques marchandes de s'y déployer puisque ces journaux valorisent économiquement l'information traitée.

Mais lorsqu'on parle de logique marchande de l'information sur le web, n'est pas seulement concernée l'information médiatique. Le marketing, notamment, s'intéresse au phénomène du buzz, plus particulièrement sur facebook et twitter. Par exemple, l'entreprise sémiocast propose aux industries des outils d'analyse des informations circulant sur twitter visant à optimiser le mix produit et service (source : http://semiocast.com/solutions en date du 15.12.2010). La mise en visibilité des opinions individuelles devient, dans ce cadre précis, un puissant outil marketing pour les marques et une valeur.

2. Les stratégies des entreprises de presse

Chaque nouvelle technologie s'accompagne de promesses. Pour Internet, il a été question de renouveau des liens sociaux, de renouveau de la démocratie, de facilité d'accès au savoir, et enfin d'une nouvelle économie. Liée à la capitalisation boursière des entreprises de nouvelles technologies, ce thème a disparu au moment de l'éclatement de la bulle spéculative en 2001. Pour autant, la viabilité économique d'une offre sur le web est au coeur des préoccupations des entreprises de presse écrite.

2.1. Une appropriation lente du support web

Au milieu des années 90, lorsque les entreprises de presse se sont intéressées au web, elles l'ont d'abord fait en cherchant à faire la promotion du support d'origine. Ainsi, la majorité des premiers sites web de presse proposaient des abonnements à la version papier ou de lire des échantillons d'articles scannés. Le format PDF n'existait pas encore et les formats utilisés étaient le gif ou jpg.

Ces entreprises n'ont pas eu le temps de tenter de faire payer l'accès à l'information car des sites, dont l'information n'était pas le coeur de métier, l'ont proposé gratuitement. Progressivement, elles ont donc développé des sites d'information en ligne tout en continuant à utiliser le web pour se promouvoir. De nombreuses rédactions avaient ainsi pointé sur elles une webcam permettant aux lecteurs de regarder (mais pas d'entendre) le travail en cours.

Au début des années 2000, suite à la transformation du site de yahoo en portail d'informations et de services, les entreprises de presse ont elles aussi tenté l'expérience. Le Figaro avait lancé le "city guide" ParisAvenue.fr. Des titres de presse quotidienne régionale se fédéraient autour du projet Viapolis, toujours dans l'optique de proposer des guides des villes.

Et suite à l'éclatement de la bulle internet en 2001, chaque acteur s'est recentré sur une stratégie de valorisation concomitante des articles de leurs rédactions sur le support papier et sur le web.

2.2. C'est nouveau mais pas encore viable économiquement

L'enjeu le plus important pour les médias est la remise en question de leurs modèles économiques traditionnels. Si on prend comme exemple la presse écrite, le modèle du double marché ne fonctionne pas sur le web. Ce modèle repose sur la vente d'un numéro à un lecteur et la revente de l'audience à des annonceurs. Les "pure players" de l'internet, en imposant la gratuité dans l'accès à l'information journalistique ont empêché les acteurs traditionnels de reproduire sur ce support leur modèle économique. Pire, les annonceurs font aujourd'hui pression pour payer les annonces publicitaires, non plus à l'affichage mais au clic. La conséquence est inéluctable : à terme chaque production journalistique sera accompagnée d'une publicité contextualisée censée favoriser le clic.

Pour l'heure, les entreprises de presse écrite adoptent le modèle dit de flot ; celui de la télévision. La production de l'information est continue et des rendez-vous sont donnés aux lecteurs (fils de dépêches, chat avec des invités, par exemple). L'objectif est d'attirer plusieurs fois par jour le même lecteur pour multiplier les diffusions publicitaires. A ce modèle s'adjoint une pointe du modèle de club : via un abonnement (ledesk pour lemonde.fr), les lecteurs bénéficient d'une série de services informationnels : archivage des articles, consultation des archives du journal, accès aux dossiers thématiques, etc. L'ensemble ressemble à s'y méprendre au modèle de Canal+ : des informations "en clair" permettant de générer des revenus publicitaires et de promouvoir des services payants.

Malheureusement, le succès marchand n'est toujours pas au rendez-vous. Certains acteurs pensent d'ailleurs à remettre en cause l'idéologie de la gratuité et de la liberté d'accès au web. Ruppert MURDOCH voudrait rendre payante la lecture de son journal en ligne wsj.com. Annoncé en 2009, le pas n'est pas encore totalement franchi. Richard BRANSON a lancé un nouveau magazine disponible sur iPad uniquement. "Project" est vendu sur l'App Store d'Apple pour 2,99 dollars (1,79 livres sterling) au numéro.

2.3. Le multimédia interactif se cherche à défaut de se trouver

Les promoteurs de l'internet promettaient des contenus multimédias dans tous les domaines. La lecture des journaux en ligne montrent que le texte est resté prédominant. A cela deux raisons : les coûts de production du multimédia supérieurs à ceux de l'écrit et des codes qui restent encore à inventer.

Certes, les webdocumentaires ou webreportages multimédias se font de plus en plus nombreux : little burma, le pays clandestin sur lemonde.fr, gaza-sderot sur arte.tv, obésité sur curiosphere.tv, ... Mais ces Objets Médiatiques Non Identifiés (OMNI) sont plutôt rares, voire mélangent des codes culturels. C'est le cas, par exemple de www.collapsus.com sur le thème des risques énergétiques et climatiques mélange allègrement le storytelling, le reportage vidéo et le jeu vidéo pour un montant de production d'un million deux cent mille euros.

Dans le seul secteur de la presse en ligne, on peut repérer plusieurs tentatives d'instauration d'un genre journalistique multimédia :

  • le site du figaro a proposé en 2009 un numéro spécial "mur de Berlin" dans lequel la photo d'une partie du mur offrait des zones à cliquer pour accéder à des articles écrits. Cette tentative pourrait être désignée de multimédia d'illustration.
  • le site du new-York time propose un diaporama commenté sur les religions.
  • la structure du webreportage "Voyage au bout du charbon", publié sur lemonde.fr reprend celle de l'histoire dont vous êtes le héros.
  • tout en proposant une interface dynamique et conviviale, le dossier "Etudes et thunes" repose sur des interviews radiophoniques.
  • ...

Il serait possible de multiplier les exemples, qui conduiraient tous à la même conclusion. Les producteurs en sont encore à adapter sur le web des genres pré-existant à ce support. Si on compare notre époque à celle de l'invention du cinéma, force est de constater que le multimédia en est à l'âge du théâtre filmé.

2.4. Le métier de journaliste : informations ou relations ?

Les productions journalistiques sont concurrencées par celles des "blogueurs". Cette concurrence pose des problèmes car le journalisme est un métier rémunéré, et dont l'activité peut être reconnue à travers la possession d'une carte de presse. Par contre, les "blogueurs" ne vivent généralement pas de leurs activités. Compétents sur un domaine particulier, leurs analyses peuvent être pertinentes.

Surtout que pour réduire les coûts de fonctionnement, les entreprises de presse privilégient le rewriting des dépêches de presse. Les enquêtes se font de plus en plus par téléphone, mèl, en consultant le web et de moins en moins sur le terrain. Le recueil d'informations sur le web ne fait pas quelques dérapages liées au manque de fiabilité des sources, que les rédacteurs pris dans l'urgence de la publication ne prennent pas le temps de vérifier.

La parade tentée par les entreprises de presse est de transformer leurs journalistes en stars de l'information. Du figaro.fr à lemonde.fr, les journalistes de la rédaction ont maintenant leur blogue à leur nom. Ils deviennent les têtes de gondoles de l'information, censées attirer les lecteurs. Cette stratégie favorise les commentaires de l'actualité plutôt que l'enquête.

Commentaires, il est en également question pour les lecteurs, qui peuvent exposer leur lecture d'un événement à la suite d'un article. Certains événements d'actualité entrainent de nombreux posts ; à charge des responsables éditoriaux de sites de les modérer. Est-on encore dans un métier de journaliste ?

3. L'avenir de l'information sur les " médias numériques " ?

Les entreprises de presse ne sauraient résumer à elles seules la question de l'appropriation du web par les médias. Les chaînes de télévision font également face à des enjeux économiques, esthétiques et sociaux.

Depuis le début de la numérisation des supports de stockage de l'information et le développement du traitement automatique des données, un thème revient : la convergence entre le secteur des médias, des télécommunications et de l'informatique et l'avènement du terminal unique d'accès à tout type de contenus. Or, en optant pour une analyse des stratégies des acteurs de la télévision en complément de l'analyse des acteurs de la presse écrite, on peut se rendre compte que la convergence n'est toujours pas d'actualité. En effet, les acteurs traditionnels de la télévision sont pour le moment occupés par le développement de la TNT.

La spécificité du secteur audiovisuel est que les chaînes de télévision ne produisent pas la totalité de leurs contenus. Ils sont avant tout des agrégateurs d'audience. Dès lors le web peut plus les mettre en danger que les entreprises de presse écrite. Pour autant, tel n'est pas le cas. Car même si youtube propose de nombreuses vidéos plus ou moins éditoriales, il est lui difficile de s'imposer comme programmateur de programmes.

Le secteur de la télévision est assez différent de celui de la presse écrite car les entreprises médiatiques, à savoir les chaînes de télévision, font affaire avec beaucoup plus d'acteurs. Leurs stratégies de développement sont donc plus contraintes par leurs relations de dépendance avec ces acteurs.

Dans ce secteur, les médias audiovisuels doivent d'abord composer avec les fabricants de matériel : téléviseurs, caméras, relais hertziens numériques, ... Le passage au numérique hertzien a d'ailleurs été une aubaine pour ces acteurs car les appareils numériques de production, diffusion et réception ont ou sont en train de remplacer les appareils analogiques. Ces fabricants n'ont pour le moment aucun intérêt à favoriser la convergence des supports. L'existence de plusieurs familles d'écrans (ordinateur, télévision) leur convient très bien.

D'autres acteurs sont également à prendre en compte : opérateurs de diffusion (câble, ADSL, satellite, hertzien), producteurs de programmes. Et chaque acteur possède sa propre logique de positionnement face au numérique.

Néanmoins, le secteur de la presse écrite reste intéressant car révélateur des enjeux en cours dans les médias en général et du temps long nécessaire à la création d'activités viables sur le long terme, suite à l'apparition d'un nouveau support. Et parce qu'il est très difficile de prédire en sciences, on ne peut que conclure que le futur de l'information d'actualité dépendra de la capacité des entreprises médiatiques à constituer et fidéliser des consommateurs à de nouveaux contenus multimédias et interactifs. L'avenir des médias passera également par leur capacité à capter les points de vue les plus éclairés de leurs lecteurs, auditeurs et téléspectateurs, et de leurs données déclarées (âge, sexe, CPS), contextuelles (informations consommées) et comportementales (points de vue) pour favoriser la publicité ciblée.

Webographie

Lire au lycée professionnel, n°64 (02/2011)

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