Pistes de lecture

Livres en vrac

Christine Rivoire,
Laurence Esmenjaud,
Carine Miletto,
Gérard Belle-Pérat.

Notre sélection de lectures en tous genres

Romans

Au galop sur les vagues
Ahmed Kalouaz.
Éditions du Rouergue. 2010. 148 p. (DACODAC)

Le père de Julie vient d'être nommé en Bretagne, à Plouescat. Toute la famille quitte alors l'Ardèche et ses amis pour aménager dans une maison. C'est la fin des vacances d'été, Julie s'apprête à entrer en 6ème. Elle fait très rapidement connaissance d'Armand Le Berre, le voisin, qui possède un magnifique Postier avec lequel il fait des courses de Sulky. Mais, Armand a un accident de cheval. Pendant son séjour à l'hôpital, son "bandit" de neveu (un joueur de casino hors pair) se charge de "veiller" sur la maison et le cheval. Julie découvre alors la menace qui pèse sur Bilto le Postier, et décide seule de le protéger. Mais l'aventure prend des proportions trop importantes pour une petite fille de 11 ans. Elle met alors sa maman dans le secret afin de continuer "son combat".Une amitié emplie d'émotion entre une adolescente et un vieil homme solitaire. Une passion commune, le cheval, qui les pousse à se surpasser : Armand se bat pour retrouver son autonomie et quitter l'hôpital afin de revoir Bilto; Julie déploie des trésors d'ingéniosité pour sauver Bilto et redonner le moral à Armand. Des descriptions fréquentes qui mettent en valeur le paysage et invitent au voyage. Une écriture directe, simple, qui va à l'essentiel sans oublier le côté émotif. Des personnages attachants auxquels il est facile de s'identifier.

Carine Miletto.

Un été à Pékin
Élise Fontenaille.
Éditions du Rouergue. 2010. 44 p. (DACODAC)

Pauline et Nikita sont les meilleures amies du monde. Rien ne pourrait les séparer ! Et pourtant, Nikita va partir avec son père à Pékin pour vivre une nouvelle aventure. Alors qu'elle prend ses marques sur cette terre encore inconnue, Pauline se languit de son amie et se sent bien seule et démunie. Les deux jeunes filles échangent sur Skype et se racontent leurs aventures. Pauline, perturbée par l'absence de Nikita, néglige son travail scolaire. Son père, pour la stimuler, propose alors de lui payer un billet d'avion pour Pékin si ses résultats scolaires s'améliorent. Chloé, l'autre meilleure amie de Nikita est toujours fâchée avec Pauline. Mais le contexte ayant changé, les deux jeunes filles renouent des relations et deviennent très vite inséparables. Cette nouvelle situation amuse beaucoup Nikita. Pauline voudrait désormais que Chloé parte avec elle à pékin, mais où trouver l'argent du billet ? Une histoire d'amitié entre filles, racontée avec simplicité et enthousiasme. Une écriture fluide, des personnages attachants qui apportent à l'intrigue une connotation sympathique et pleine de fraîcheur. Une histoire à laquelle les adolescentes seront sensibles puisque l'amitié et la vie au lycée donnent un cadre familier à l'histoire.

Carine Miletto.

Le Mec de la tombe d'à côté
Katarana Mazetti.
Gaia. 2010. 235 p.

Après www.meetic.fr ce roman propose un autre lieu de rencontre certes moins "fashion" mais propice à l'éveil des sentiments ainsi qu'à l'amorce d'une relation originale. Benny, jeune agriculteur, se rend régulièrement sur la tombe de sa mère, décédée récemment. Désirée, elle, visite depuis des années la tombe de son mari, mort accidentellement. Vous l'aurez compris nous sommes au cimetière en communion avec ces deux personnages, emprunts de douleur. Mais, au fil du temps, les visages vont se dénouer, les sourires s'esquisser et la discussion s'amorcer. Nous allons vivre alors, de façon alternée, les relations entre Benny et Désirée, jeune bibliothécaire sans histoire à la vie trop tranquille. Nos deux héros vont nous faire partager leur passion des débuts mais aussi les difficultés d'un quotidien peu banal, entre la traite des vaches de Benny et l'attachement de Désirée pour Lacan. Un livre qui alterne les points de vue. Nous passons de façon subtile de Benny à Désirée en découvrant leurs émotions. Grande sensibilité dans les propos. Une belle histoire d'amour à laquelle nos adolescents seront sans nul doute sensibles.

Carine Miletto.

Une (irrésistible) envie de sucré
Cabot de Meg.
Librairie générale française, 2009, Le livre de poche jeunesse (traduit de l'américain par Florence Schneider)

Avec une (irrésistible) envie de sucré, Meg cabot nous entraîne dans un roman pour filles, tout en écrivant une satire du monde " paillettes " de la chanson pour adolescents et du milieu universitaire américain.

Heater Wells était une ancienne chanteuse pop de mélodies faciles pour pré - ados et une véritable idole des jeunes. Quelques années plus tard, elle a perdu son argent et son fiancé, star de la pop. Trentenaire vive et intelligente, pleine d'humour à propos de ses kilos en trop, elle est amoureuse de son logeur, frère de son ex-petit ami et détective privé. Elle travaille comme directrice adjointe dans une résidence universitaire à New York.

Un matin, le corps d'une étudiante est retrouvé sans vie, après une chute dans la cage d'ascenseur de la résidence. Lorsqu'une deuxième victime subit le même sort, une semaine plus tard, Heater, persuadée qu'il s'agit de meurtres, décide de mener l'enquête.

Celle-ci se déroule en parallèle des déboires psychologiques et amoureux de Heater.

Lecture de détente, écrit avec dynamisme, ce roman réaliste ne démontre au final que la perfection physique ne fait pas le bonheur.

Vous pourrez retrouver Heater Wells et la suite de ses aventures policières et amoureuses dans deux autres tomes. Une (irrésistible) envie d'aimer et Une (irrésistible) envie de dire oui.

Policier / New York / Université / Sentimental / Humour

Laurence Esmenjaud.

En attendant New-York
Mitali Perkins.
Éditions Thierry Magnier, 2010. 282 p.

La littérature jeunesse, comme la littérature adulte, foisonne de nouveaux romans sur l'Inde contemporaine. Une civilisation ô combien passionnante et intrigante, une source d'inspiration intarissable.

Ce roman raconte l'histoire d'une famille Bengali, dont le père s'exile aux États-Unis pour chercher un travail de dessinateur. Il fait parti des premiers indiens partis à la conquête professionnelle d'une Amérique riche en promesses. Sa femme et ses filles, Asha et Reet, sont recueillies par un oncle, à Calcutta, en attendant de partir pour New-York. La vie s'organise tranquillement jusqu'à l'annonce du futur mariage de Reet avec un homme beaucoup plus âgé. Asha, sa cadette, est révoltée. Elle met tout en oeuvre, avec la complicité de son cousin, pour ridiculiser le futur mari. Elle relate cette aventure dans son journal intime qu'elle écrit sur le toit de la maison en compagnie de Jay, le voisin artiste, qui " l'espionne " gentiment et surtout amoureusement derrière les volets de la fenêtre de sa chambre.

Une tendre romance naît timidement entre eux, mais elle est interdite par la loi des castes qui régit encore les relations sociales. La nouvelle de la mort du père arrive brutalement et plonge la mère dans une absence totale. Les deux jeunes filles vont alors connaître une destinée contrariée.

Un roman passionnant qui transporte le lecteur au coeur d'une Inde tourmentée. Une écriture fluide, agréable et romancée. Les personnages sont dépeints avec poésie et psychologie. Chacun d'eux évolue au fil des pages et affirme son caractère pour mieux maîtriser son destin.

Un roman fortement inspiré de la vie de l'auteur, née à Calcutta. Son père, comme celui d'Asha et Reet, est parti aux États-unis dans les années 70, à la recherche d'un poste d'ingénieur. Mais, contrairement au récit, elle a pu le rejoindre avec sa mère et ses soeurs aînées. Mitali Perkins est très sensible au contexte économique, politique et social de son pays. C'est pourquoi son roman mêle une fiction familiale aux événements qui ont touché l'Inde dans les années 70 et après.

A la fin du roman, la note de l'auteur situe de façon claire et concise l'Inde contemporaine et son évolution depuis la domination anglaise.

Valérie Dayre, traductrice du roman et par ailleurs auteur jeunesse de qualité, a su rendre avec fidélité le récit dans une traduction travaillée et adaptée au public visé.

Carine Miletto.

Une semaine chez ma mère
Gladys Marciano.
Éditions du Rouergue, 2010. Dacodac.123 p.

Bianca a treize ans, elle est la cadette d'un couple de divorcés. Son frère Lenny est toujours lové sur le canapé avec sa copine Joséphine et sa petite soeur Luna est la protégée de la famille. Elle nous conte avec humour, rage et amour les aléas d'une garde alternée où le plus pesant semble être le poids des valises le dimanche soir.

Bianca adore sa mère mais ne peut s'empêcher de constater qu'elle a perdu de son humour et surtout de sa patience. Elle est désormais plus exigeante et très souvent en conflit avec ses enfants. Bianca s'accommode de la situation en essayant d'obtenir sa soirée du samedi afin de retrouver Gabriel, le cousin d'Emma, sa copine de classe. L'adolescente vit son premier amour, au rythme des échanges de SMS, dans un contexte familial difficile et chaotique.

L'auteur donne à lire un récit vivant et rythmé servi par une écriture rapide, directe et sans fioritures. Le lecteur est happé par un récit dont on est impatient de connaître la fin. Une histoire qui pourrait être l'objet d'un scénario pour une sitcom d'adolescent. Un mélange de " Plus Belle la vie " et " d'Hélène et les garçons ". Un petit roman frais pour une entrée en lecture agréable en ce début d'année scolaire.

Carine Miletto.

Vivement l'avenir
Marie-Sabine Roger.
Éditions du Rouergue (La Brune). 2010. 302 p.

Après Germain, héros naïf et attachant, on découvre dans le dernier roman de Marie Sabine Roger, une autre victime, encore un être en souffrance qui suscite à la fois émotion, pitié mais aussi rejet et haine. Gérard, handicapé sévère, (alias Roswell pour toute la famille) est le frère de Bertrand. Sa belle soeur Marlène le déteste.

Le couple héberge Alex, une jeune fille qui a décroché un CDD au poulailler industriel à deux pas de la maison.

Elle est témoin quotidiennement du mépris qu'éprouve Marlène à l'égard de Gérard. Elle le considère comme un neuneu, un débile. Cette dernière émet à plusieurs reprises l'idée d'abandonner Gérard, elle en parle à son mari, qui dit ne pas être d'accord mais qui y prête en réalité peu d'intérêt. Bertrand est responsable de son frère depuis la mort de leur mère. Alex, malgré sa carapace, semble être la seule à lui témoigner de l'affection et à s'occuper de lui. Gérard y est sensible à sa façon et apprécie les ballades en chariot proposées par Alex le long du canal.

Marie Sabine Roger joue une fois de plus sur la corde sensible de l'émotion en donnant le premier rôle à un être faible qui suscite au sein même de son microcosme familial des sentiments mêlés et différents.

Une écriture directe sans fioritures inutiles qui correspond à la franchise du personnage et l'honnêteté d'Alex.

C'est la belle et la bête, revue et corrigée.

Àdécouvrir...

Carine Miletto.

Sébastien
Jean-Pierre Spilmont.
La Fosse aux ours, 2010. 139 p.

Sébastien vient d'être amené au commissariat après avoir été retrouvé endormi sur un banc public. Bourgoin, le flic chargé de son interrogatoire, essaie de comprendre comment Sébastien en est arrivé là.

L'échange avec le policier ravive les souvenirs de l'adolescent et le ramène à son entrée aux Étangs de Bar les Rives, institut spécialisé pour enfants en difficultés. Ses parents l'ont placé ici car, propriétaires d'un magasin de matériels de ski à la station des Mourcets, ils ne peuvent lui consacrer le temps nécessaire à une bonne prise en charge. C'est pourquoi, les grands-parents ont pris le relais et notamment le grand-père qui est le seul à le traiter comme un être à part entière. Leur petit-fils passe tous ses week-ends chez eux ainsi que les vacances scolaires. Sébastien est très proche de son aïeul et découvre les amis de ce dernier ainsi que son implication dans la guerre d'Algérie.

Sébastien raconte sa vie au centre avec beaucoup de colère dans un premier temps, puis des amitiés se lient, notamment avec Dubochel, son compagnon de chambrée et Delmal, la nouvelle éducatrice. Il protège également Oskar, plus petit que tous et bouc émissaire de la plupart des enfants.

Une écriture simple, dépouillée qui va à l'essentiel. Des descriptions courtes qui procurent une émotion concentrée liée à une situation donnée. Un récit dans l'immédiateté. Un roman sous forme de cri de douleur. Très facile à lire. A proposer à nos adolescents.

Ce roman fait partie de la sélection 2010 du Prix Littéraire des apprentis et lycéens Rhône Alpes.

Carine Miletto.

Kafka sur le rivage
Haruki Murakami.
Belfond, 2006. 624 p. et 10/18, 2007. 637 p. pour l'édition de poche

Kafka Tamura, jeune garçon de 15 ans, s'enfuit de sa maison à Tokyo. Il espère échapper à une malédiction que lui a révélé son père avec lequel il n'entretient pas de relations affectives. Kafka s'est préparé à ce départ depuis longtemps, il en parle avec une sorte de compagnon imaginaire, Corbeau. C'est donc avec détermination et courage qu'il s'éloigne et entame une nouvelle vie qu'il devine pleine d'imprévus et de difficultés.

Par ailleurs, Nakata, vieil homme qui a perdu ses facultés intellectuelles à la suite d'un coma étrange à l'âge de 8 ans, est lui aussi contraint de s'éloigner de son lieu de vie. Il abandonne une vie rangée et bien organisée où il se rendait utile en retrouvant les chats perdus. C'est avec Hoshimo, un routier qui le prend en stop, qu'il entame son périple et accomplira sa mission.

Ces deux personnages vivent une vaste odyssée où ils rencontrent des amis, des amours, des compagnons de passage, où apparaissent une prostituée férue d'Hegel, des sardines et des maquereaux qui tombent du ciel, un affreux personnage qui construit une flûte avec des âmes, et bien d'autres acteurs surprenants.

Il n'y a pas de frontière entre le réel et l'imaginaire. Les deux mondes s'adossent l'un à l'autre et le lecteur les accepte sans avoir besoin de légitimer quoi que ce soit. " Nous sommes à la frontière des mondes et nous parlons un langage commun ".

Il s'agit d'un roman initiatique, où les passages s'ouvrent et se referment, où l'on entrevoit des vérités, où la quête n'est jamais achevée, où les relations sont celles de la transmission.. Nous avons tous quelque chose à transmettre et à apprendre. La vie se construit, l'amour se découvre, la mort arrive parce qu'elle le doit, ni avant, ni après.

Murakami nous entraine dans ce périple avec finesse, s'appuyant parfois sur la tragédie grecque et d'autres fois sur les légendes japonaises. L'auteur étudie avec brio les tourments de l'âme humaine et ouvre avec les mots la porte d'entrée qui lie le monde matériel au monde spirituel. C'est un roman qui mêle habilement la réflexion philosophique, la poésie et la psychanalyse.

Jamais ennuyeux, plein de suspens, on peut lire et relire ce roman avec enthousiasme et avidité. Le roman achevé nous n'avons pas toutes les clés pour comprendre certains liens, certaines métaphores mais c'est cette interrogation insatisfaite qui nous fait retourner dans le livre à la recherche de certains passages que nous croyons avoir mal lu et qui pourraient peut être nous éclairer.

C'est une aventure littéraire, humaine et sensible que peu de livres peuvent nous procurer. Nous restons longtemps dans le monde de Kafka sur le rivage avec le désir de partager et de discuter de nos émotions et nos interrogations.

Walkyria Velado.

Jésus et Tito
Vélibor Colic.
Gaïa, 2010. 190 p.

"Ma mère dit que nous sommes croates, mon père yougoslaves. Moi je n'en sais rien."Vélibor a 6 ans, il fréquente l'école de son village avec ses camarades d'origines différentes. C'est un garçon ordinaire et spontané. Comme tous les yougoslaves, dans les années 70, il vénère le Maréchal Tito (comme son père qui en est fan), qu'il appelle mon Maréchal et pour qui il souhaite très rapidement savoir lire et écrire le cyrillique afin de pouvoir réaliser un poème en son honneur. Sa mère (groupie de la Vierge Marie et de son bébé), l'initie à la religion et lui demande de prier Jésus tous les soirs avant le coucher. La maison de Vélibor affiche avec fierté les deux portraits de Jésus et du Maréchal.

Le roman se présente sous forme de chapitres très courts qui décrivent des personnages proches du narrateur, ses parents, sa grand-mère, ses oncles et surtout ses camarades de classe aussi atypiques les uns que les autres. Mais les chapitres les plus spontanés et dévoués sont ceux qui parlent du Maréchal aux différentes étapes de sa vie. Le narrateur explique avec sa vision de petit garçon, puis d'adolescent ce qu'il ressent le jour de l'anniversaire de Tito, mais aussi le jour de sa mort et nous explique avec passion le Train Bleu et le jour où Tito a perdu sa jambe. D'autres chapitres récurrents ont pour titre "la mécanique des rêves" et décrivent la chute de Vélibor et sa peur du vide ainsi que ses fantasmes.

Une description très intéressante et détaillée de la jeunesse yougoslave avant la guerre. On y côtoie la naïveté de l'adolescence, les goûts musicaux (le Hard Rock) de la jeunesse des années 80 mais aussi la naissance d'histoires d'amour et d'amitié dans un monde où le calme règne avant la tempête.

Il s'agit d'un "roman inventaire" comme le définit son auteur, qui donne un éclairage sur une époque révolue.

Ce roman fait partie de la sélection 2010 du Prix Littéraire Rhône Alpes.

Carine Miletto.

Ils ne sont pas comme nous
Jean-Sébastien Blanck.
Alzabane éditions. 2009. 59 p.

Ce petit roman à l'écriture simple et accessible à des élèves même faibles lecteurs commence le 8 juin 1938 dans une clinique psychiatrique en Allemagne. Un journaliste arrive pour faire une enquête en vue d'un article. Au fil des pages le lecteur comprend peu à peu que le journaliste est en fait un nouveau patient.

La voix du journaliste qui nous raconte à la première personne la vie quotidienne de la clinique est entrecoupée de conversations entre le psychiatre, le nouveau responsable administratif de la clinique et un colonel SS. Cette double narration nous amène peu à peu, sans que l'on y prenne garde et avec une logique implaquable à l'extermination de 70 000 malades mentaux dans des centres d'euthanasie au nom de " l'hygiène raciale ".

Ce roman rapide, sans pathos ni suspens malsain, dit simplement l'horreur en marche et ramène à l'échelle humaine une " solution finale " trop souvent désincarnée dans les livres d'Histoire et qui finit par n'être plus qu'une expression vide de sens.

Des très beaux collages de José Ignacio Fernandez, faits à partir d'images d'archives en noir et blanc, accompagnent ce texte qui résonne longtemps après que l'on a tourné la dernière page.

Corinne Sallée.

Documentaires

L'Agenda du presque poète
Bernard Friot et Hervé Tullet.
De La Martinière jeunesse.- 2007. 365 p.

Un ouvrage sur la poésie en lycée professionnel, étonnant non? Et pourquoi pas! Les éditions de La Martinière ont relevé le pari en publiant un documentaire original qui fonctionne comme un agenda poétique : à chaque jour son activité, à chaque jour la découverte d'un aspect nouveau du genre.

Sous forme ludique et brève, chaque page correspond à un jour de l'année et propose une séquence sur un point précis : qu'est-ce qu'un poème? D'où vient l'inspiration? C'est quoi un alexandrin?...

Chacune des activités présentées est associée à la pertinence du trait de crayon d'Hervé Tullet qui complète avec justesse l'écriture. On comprend ainsi que la poésie ce n'est pas seulement des mots mais aussi l'éveil de tous les sens qui contribue au développement de la créativité et de l'imagination.

Un ouvrage qui se démarque des classiques de la poésie. Son côté contemporain (apporté par les illustrations) lui confère un succès garanti auprès de nos élèves. La mise en page désordonnée d'apparence mais équilibrée entre le texte et l'image provoque chez le lecteur une sensation d'apesanteur et d'évasion. Les gros traits de couleur, les formes géométriques variées, les lettres grandeur nature ajoutent à la conception " à part " du livre.

Nous ne sommes plus dans un apprentissage classique des notions de base (la forme des poèmes) mais plutôt dans une découverte plaisir de la forme et du fond avec une progression quotidienne et pédagogique.

Par ailleurs on peut lire sur chaque page une citation d'un poète célèbre sur la poésie : Aimé Césaire s'exprime sur le pouvoir des mots et leur mise en forme; Max Jacob conçoit le poète comme un imposteur; Paul Valéry livre sa conception de l'inspiration...

N'hésitez pas à utiliser cet ouvrage comme support pédagogique. Facilement maniable et transportable, il saura capter l'attention de nos lycéens et susciter en eux un goût nouveau pour cet art souvent " réservé à des initiés ".

Carine Miletto.

Le Langage des sigles
Patrice Cartier..
Éditions de La Martinière. 2009. 219 p.

Un petit livre rouge qui va attirer les curieux, petits et grands. Il donne envie de fouiner, de piocher, pour connaître une définition, l'explication d'un terme, d'un sigle, d'une abréviation.

En effet le langage quotidien et la presse regorgent de ces mots dont on ne sait pas toujours la définition.

Ce recueil unique en son genre propose d'explorer à travers plus de 360 signes un mode d'expression aussi vieux que l'écriture mais qui a pris beaucoup d'ampleur ces dernières années avec les nouvelles technologies de communication.

Depuis l'inscription INRI qui figure souvent sur les croix représentant la passion du Christ jusqu'aux SMS en passant par les TOC, les RSA/RMI, le SIDA et autres MST, voici un panorama des abréviations et sigles les plus utilisés et dans tous les domaines. Certains fantaisistes comme le FLNJ (Front de libération des nains de jardin) ou HARIBO (les bonbons bien connus) mais d'autres beaucoup plus sérieux : l'ECU et les explications économiques et financières qui l'accompagnent ou les sigles scientifiques comme RADAR, JIPEG ou LASER.

Certains sigles sont évidents comme WC ou VTT mais d'autres sont carrément farfelus : GCRQFP (Gros Camions Rouges Qui Font Pimpon) ou viennent de l'anglais : LOL (Laughing On Line ou Laughing Out Loud ou encore Laughing Of Laughs).

Parfois quelques explications viennent donner un complément historique ou scientifique intéressant. On y apprend la différence entre "sigle acronyme" et "abréviation" dont la plus fréquente est : "etc" (et coetera qui signifie : et le reste).

On s'initie également au langage SMS : Exemple : "G HT 2CD é 3 DVD" (j'ai acheté 2 cd et 3 dvd).

Les mots sont classés par ordre alphabétique. Un index permet de visualiser l'ensemble des sigles détaillés. Un petit livre compact en rouge et blanc, très visuel à mettre entre toutes les mains.

Une balade au pays des lettres et des mots qui traverse tous les univers et qui plaira aux ados, garçons et filles, à leurs enseignants et à leurs parents.

Christine Rivoire.

BD

Le cahier à fleurs
Laurent Galandon.
Tome 1, Mauvaise orchestration, 2010,48p.,Bamboo, collection Grand Angle
Shahid
Laurent Galandon.
Tome 1, Le fruit du mensonge, 2009, 48p., Bamboo, collection Grand Angle
Tahya El-Djazaïr
Laurent Galadon.
Tome 1, Du sang sur les mains, 2009, 48p. et tome 2, Du sable plein les yeux, 2010, 48p., Bamboo, collection Grand Angle
L'envolée sauvage
Laurent Galandon.
Tome 1, La dame blanche, 2006, 48p. et tome 2, Les Autours des palombes, 2007, 48p.)Bamboo. Collection Grand Angle

Nouveau venu dans le monde de la BD, Laurent Galandon a su s'imposer rapidement par son talent de conteur, les thèmes abordés dans les différents récits dont il est l'auteur. En quelques albums, ce scénariste a commencé à élaborer une oeuvre qui sort de l'ordinaire. En effet, en traitant des sujets historiques, la plupart du temps douloureux, difficiles, peu ou pas abordés dans la BD, il s'affirme comme un scénariste de qualité.

C'est un diptyque consacré à la Seconde guerre mondiale qui l'a imposé. L'envolée sauvage, dessinée par Arno Monin, aux éditions Bamboo (voir Livres en vrac, Lire au LP 57/58), traite du racisme, de la déportation. Le scénariste aborde les problèmes du point de vue de Simon, petit enfant juif. De ce fait, la politique de persécutions menée par Vichy, les camps de concentration, d'extermination constituent les thèmes principaux qui parcourent le récit.

Avec Tahya El-Djazaïr, développé aussi en deux albums, l'Algérie et la Guerre d'indépendance constituent la trame principale de l'histoire.

En 1954 (peu avant le début des " événements d'Algérie "), Paul Guénot, héros de la Résistance, rejoint la Casbah d'Alger, pour enseigner dans une école de quartier. Il retrouve Amine, ancien résistant et, comme lui, passionné de cinéma. Il tombe amoureux d'Asia, la fille d'Amine et, ensemble, ils ont un fils, Hocine. Alors qu'Asia s'engage aux cotés de la résistance algérienne, il refuse de prendre partie dans cette guerre, contraire aux idéaux pour lesquels il avait combattu mais Asia est massacrée, lors d'un raid meurtrier, revendiqué par le FLN. Pour la venger, Guénot s'engage dans l'armée française, mène des opérations de " maintien de l'ordre ", pratique la torture... En apprenant que ce sont des soldats français qui ont tué Asia, il rejoint les rangs des combattants du FLN... Le parcours de Paul Guénot se terminera tragiquement.

Laurent Galandon construit un récit avec la Guerre d'Algérie comme ressort déterminant de l'action ; la coopération, l'intégration, les attentats, la torture, la désertion, le ralliement aux fellaghas... constituent d'autres aspects abordés, suffisamment rares dans la BD, pour être soulignés.

Le dessinateur, A. Dan, bâtit des séquences fluides avec un dessin qui dynamise les rebondissements de l'histoire. L'utilisation d'une multitude de plans (gros plans des visages, particulièrement expressifs et extrêmement fouillés), d'angles de prise de vue différents, participe à la réussite de ces albums.

Une autre série, prévue en deux tomes, Shahidas, est consacrée au Moyen Orient et pose le problème du terrorisme.

Au Caire, le commissaire Sarraj enquête après la découverte du corps nu, d'une jeune femme ; ses investigations vont le conduire à s'intéresser à un réseau terroriste qui forme des kamikazes, en majorité des femmes, pour accomplir des attentats suicides. Ses recherches ne sont pas sans conséquences sur sa vie personnelle, sa femme étant une victime d'attentat...

Le scénario aborde, avec finesse, les problèmes du terrorisme, en relation avec le conflit entre israéliens et palestiniens, tout en conservant la trame policière.

Le dessinateur, Frédéric Volante, traduit avec réalisme les différentes facettes du récit.

Le cahier à fleurs, développé en deux volumes dont le premier vient de paraître, est consacré au génocide arménien.

A Paris, en 1983, à la fin du concert donné par un violoniste particulièrement brillant, un homme âgé s'écroule, en balbutiant des mots hachés, incompréhensibles ("... le cahier à fleurs... "). Le jeune concertiste, intrigué, se rend à l'hôpital où le malade, Dikran, lui raconte son histoire. En 1915, en Anatolie, sur ordre du gouvernement turc, accompagné de sa mère et de sa soeur (les hommes du village ont été massacrés par les soldats turcs), il commence une longue marche, dans des conditions extrêmement difficiles. Les exactions des soldats et gendarmes turcs se multiplient : brimades, humiliations, rationnement de la nourriture et de l'eau, vols, exécutions sommaires, viols, meurtres... Le calvaire du peuple arménien commence. Le scénariste décrit le génocide arménien, à travers les yeux d'un jeune garçon.

Le dessin de Viviane Nicaise illustre avec justesse, réalisme mais aussi beauté, cette histoire dramatique, consacrée à un épisode particulièrement tragique et méconnu du peuple arménien.

Laurent Galandon est un scénariste particulièrement intéressant pour les histoires qu'il propose ; en effet, ses récits de fiction reposent sur une réalité historique, relevant d'événements, de faits, de situations que les auteurs de BD abordent peu. Une documentation rigoureuse lui permet de replacer l'action dans le contexte le plus exact possible, de présenter des ambiances, un environnement, des personnages représentatifs des époques et périodes concernées. Il s'intéresse, plus particulièrement, aux sujets oubliés, délicats, douloureux de l'Histoire (Shoah, guerre d'Algérie, terrorisme, génocide...). Mais, cet auteur aborde toujours avec délicatesse et humanité, les problèmes, péripéties dont il se sert pour développer ses récits. Les faits historiques sont rapportés, analysés sans schématisme, objectivement possible ; ils s'inscrivent, naturellement, dans le déroulement du récit.

Gérard BELLE-PERAT.

Période glaciaire
Nicolas De Crécy.
2005. Musée du Louvre Editions et Futuropolis. 76 p.
Les Sous-sols du Révolu
Marc-Antoine Mathieu.
2006. Musée du Louvre Editions et Futuropolis. 62 p.
Aux heures impaires
Eric Liberge.
2008. Musée du Louvre Editions et Futuropolis. 72 p.
Le Ciel au dessus du Louvre
Bernard Yslaire et Jean-Claude Carrière.
2009. Musée du Louvre Editions et Futuropolis. 80 p.
Rohan au Louvre
Hirohiko Araki.
2010. Musée du Louvre Editions et Futuropolis. 128 p.

Les éditions Musée du Louvre et Futuropolis ont publié, conjointement, cinq albums de bande dessiné, depuis 2005. Chacun d'eux est scénarisé et dessiné par des auteurs différents dont la seule contrainte est d'utiliser le Louvre comme point de départ du récit. De grands auteurs de BD, contactés par les responsables de la collection, ont relevé favorablement le défi.

Nicolas de Crécy est le premier auteur publié avec Période glaciaire.

La terre connaît une nouvelle glaciation qui a recouvert l'Europe d'une énorme calotte de glace ; toute trace de civilisation a disparu mais une expédition de chercheurs va découvrir par hasard un bâtiment où de " grandes images " sont accrochées aux murs. En suivant le parcours des savants, le lecteur participe à une visite du musée du Louvre et découvre des tableaux, des sculptures, des objets exposés dans le musée, les plus célèbres comme ceux de moindre importance (l'auteur assume pleinement ses choix subjectifs) ; un des intérêts de cet album est de confronter notre connaissance des oeuvres avec les hypothèses, l'analyse, l'interprétation proposées par des visiteurs qui les voient, plusieurs siècles plus tard, sans rien savoir de l'auteur, du contexte, de l'histoire... (pour eux, une série de toiles de nus féminins évoque une maison de plaisir, " E. Delacroix ", le nom d'un établissement, ce grand nombre de tableaux, une civilisation qui ne connaît pas l'écriture).

L'auteur confronte chaque lecteur à sa propre connaissance de l'art, l'oblige à s'interroger sur ses réactions en face d'un chef d'oeuvre.

C'est le Louvre des sous-sols que choisit d'évoquer Marc-Antoine Mathieu, dans le second album, de la série bandes dessinées consacrée au Louvre.

A partir des restes des fondations de la forteresse de Philippe Auguste, le dessinateur entraîne le lecteur à parcourir le Louvre du " dessous " ; c'est une visite inversée en quelque sorte, les personnages s'enfoncent de plus en plus profondément dans les sous-sols, parcourant des salles de plus en plus grandes. C'est l'occasion de découvrir les infrastructures, les coursives, galeries qui abritent tuyaux, canalisations, câbles, nécessaires au fonctionnement du musée (il y a même une galerie inondée, correspondant aux arts pompiers...). Puis les ateliers de restauration des vestiges archéologiques et des peintures, le secteur de l'encadrement sont successivement traversés pour arriver à la salle de l'icône où se trouvent plusieurs versions de la Joconde (le lecteur ne les verra pas). Les tableaux, exposés à tour de rôle dans la Grande Galerie du musée, ont de si subtiles variations, que les visiteurs ne s'en rendent pas compte et, ne voyant pas le même sourire, comme l'explique un Léonard de Vinci, à l'allure patriarcale, donnent des interprétations nécessairement différentes. Le dessinateur donne un titre énigmatique au tableau le plus célèbre du musée, " Muse, louve du réel " qui renvoie au musée du Louvre.

L'album s'inscrit pleinement dans l'oeuvre de Marc-Antoine Mathieu : dessin en noir et blanc, importance de l'architecture, multiples angles de vues en plongée, situations développées souvent jusqu'à l'absurde...

Aux heures impaires, d'Eric Liberge, illustre un récit étrange, surprenant, déroutant.

Fu Zhi Ha, surveillant de nuit au musée, rencontre Bastien, jeune malentendant, à la recherche d'un stage. Cet étrange gardien veille sur les âmes des oeuvres d'art, conservées au Louvre (pour lui, chaque artiste a mis une grande part de lui-même, de sa vie, de ses joies, de ses peines dans le tableau présenté). Les oeuvres enfermées dans leur cadre ou la matière dont elles sont faites doivent " subir " les visiteurs (commentaires appropriés ou remarques désobligeantes, indifférence ou intérêt passionné...). Il est alors indispensable, pour leur conservation, qu'elles se libèrent, en quittant le carcan qui les enferme. Le gardien, pour les soutenir, arrête le temps aux heures impaires, à l'aide d'instruments de musique au timbre puissant. Les tableaux prennent alors vie et dévoilent les sources qui conditionnent leur création. Les oeuvres quittent les murs du musée et s'installent dans la rue.

Le dessin magnifique, la flamboyance des planches apportent un éclat particulier à cet album insolite.

C'est le peintre David qui est le personnage principal de l'album, Le ciel au dessus du Louvre.

Le 8 août 1793, le musée du Louvre, premier musée de la Nation, est inauguré ; un des artistes majeurs de l'époque, le peintre David, propose, à la Convention, de faire le portrait posthume de Marat qui vient d'être assassiné par Charlotte Corday. Robespierre réfléchit à l'organisation d'une fête, celle de l'être suprême, pour contrer l'influence religieuse de l'église. David est chargé de soumettre un projet de représentation graphique du culte de la Raison.

Parallèlement, la Révolution poursuit sa marche, politique de la terreur, affrontement Danton-Robespierre, élimination de Danton puis de Robespierre ; David deviendra le peintre officiel de l'Empire.

Le dessin précis de Bernard Yslaire conserve une partie des crayonnés ; les couleurs utilisées couvrent la palette complète des ocres et marron, tâchée de rouge sang, associé à la violence et à la mort.

Dans Rohan au Louvre, le mangaka japonais, Hirohiko Araki propose une histoire fortement imprégnée de fantastique.

Rohan, le héros, auteur de mangas, est à la recherche d'un tableau, hors du commun (il est peint totalement en noir, à partir de la sève d'un arbre, vieux de mille ans). Cette peinture, enfouie dans les réserves du Louvre, possède un pouvoir maléfique ; la haine que son auteur, ivre de vengeance, a inclus dans le dessin, s'en prend au visiteur à travers ses souvenirs, les plus dramatiques. La recherche de la toile sera difficile pour le héros et les autres personnages dont beaucoup disparaîtront dans de dramatiques circonstances...

L'album, représentatif du manga (force du mouvement, étirement de l'action, expressions des visages simplifiées, montage télescopé des vignettes...), se caractérise, cependant, par un dessin magnifique, des couleurs (bleu, turquoise, rose...) qui se complètent et se mêlent harmonieusement.

L'ensemble de ces albums célèbre le Louvre, véritable institution nationale. C'est l'art qui entre dans la BD. Chacun des auteurs propose sa vision du musée, de l'art, s'interroge sur leur rôle.

Se plonger dans ces BD n'est pas simple. Les histoires sortent des scénarios traditionnels ; actions réduites, rebondissements rares mais beaucoup d'incitations à la réflexion peuvent paraître comme des handicaps insurmontables pour les élèves.

La collection pose de nombreuses questions, à propos de l'oeuvre d'art : son rôle dans la société, son accessibilité (faut-il la cantonner dans des lieux spécifiques, le musée, ou doit-elle s'installer dans la rue ? Aux heures impaires). Les différents dessinateurs s'interrogent aussi sur les circonstances qui président à sa conception, sur les influences qui relèvent de la vie, de l'expérience de l'auteur et celles dues au monde extérieur (Le ciel au dessus du Louvre). Comment tous ces chefs d'oeuvre seraient-ils perçus, compris, si, dans des siècles, ils étaient découverts comme des vestiges archéologiques, sont-ils éternels (Période glaciaire) ?

Ces albums s'abordent plutôt comme des livres d'art que des BD traditionnelles mais par le dessin, l'utilisation de la couleur, ils rendent hommage à la peinture, à la sculpture et montrent que la BD a largement sa place dans l'art contemporain.

Gérard Belle-Pérat.

Destins
Frank Giroud, Frank et Michel Durand..
Glénat, 2010.

Après le Décalogue, puis Secrets, l'auteur Franck Giroud lance une nouvelle série, rassemblant plusieurs dessinateurs et scénaristes. Le projet doit se développer en quatorze albums, édités en deux ans (parution échelonnée de janvier 2010 à janvier 2012). Comme scénariste, Giroud assure la rédaction du premier et du dernier album de la série mais assure la coordination de l'ensemble de la saga. L'histoire doit prendre en compte les vies et destins parallèles des personnages, développés tout au long des différents albums et se rejoignant dans le dernier.

Dans sa jeunesse, Ellen Baker, membre d'un groupe révolutionnaire extrémiste, aux Etats-Unis, participe à l'attaque d'une banque qui tourne mal (un gardien est tué, son complice meurt des suites de blessures). Jane, ardente militante de la cause révolutionnaire, bien qu'innocente, est accusée d'avoir participé au hold-up ; arrêtée, elle est libérée grâce à un faux alibi. Quinze ans après, elle est de nouveau arrêtée et condamnée à mort (le témoin complaisant est revenu sur son témoignage). Ellen, jamais inquiétée pour ce forfait, a construit sa vie en Angleterre (mariage, enfants...) ; elle est devenue responsable d'une importante association humanitaire qui lui a apporté reconnaissance et célébrité aussi bien sur le plan national qu'international. Elle se trouve face à un dilemme : se taire ou se dénoncer, laisser mourir une innocente ou la sauver... (son destin sera totalement dissemblable, selon son choix)

C'est là que se met en place l'originalité de la série. Les albums deux et trois développent, chacun, une des possibilités offertes à la fin du premier : deux choix, deux scénarios différents, pour deux destins opposés. De même les volumes cinq et six explicitent deux voies proposées au terme du second. Les différents récits vont ainsi se multiplier et s'entremêler dans un premier temps, avant de se resserrer et se rejoindre dans la dernière Bd. Cette nouvelle série de Franck Giroud traduit une tentative de renouvellement, en terme d'édition, d'une histoire à rebondissements, publiée en un nombre conséquent d'albums.

Destins présente d'indéniables avantages. Pour le lecteur, l'ensemble de la série est publié dans un délai très court (une année, au moins, est, en général, nécessaire aux auteurs pour réaliser un album). Cela correspond à une demande forte des lecteurs, ne plus attendre une dizaine d'années ou plus, pour connaître le dénouement d'une longue épopée (les albums six et sept sont annoncés prochainement). Ce procédé constitue une initiative intéressante pour distinguer une série dans une production qui met sur le marché une pléthore d'albums. D'autre part, multiplier le nombre d'auteurs célèbres et débutants permet à de jeunes dessinateurs, scénaristes de participer à un projet ambitieux, auquel ils n'auraient pu accéder sans une certaine notoriété.

Cependant, une telle opération présente un certain nombre de risques. Le scénario, à force de complications, de rebondissements, de développements en arborescence, peut devenir difficile à suivre pour le lecteur, surpris par la profusion des situations et pistes explorées. L'utilisation systématique du procédé fait courir le danger de tomber dans l'exercice de style et pourrait réduire, de ce fait, l'originalité du récit. Les différences de style graphiques des dessinateurs peuvent nuire à l'unité de l'ensemble, paraître trop hétéroclites, dérouter le lecteur qui ne retrouve pas " ses " personnages d'un album à l'autre (ce n'est pas l'impression que donnent, pour l'instant, les cinq ouvrages déjà publiés).

Les parutions actuelles permettent de se faire une bonne idée du projet de Franck Giroud (explorer des choix réalisables pour les personnages détermine des destins pour chacun d'eux, multiplie les points de vue possibles...). Cela traduit les débuts d'une série de qualité et prometteuse.

Tous parus en 2010 aux éditions Glénat :

  • Le Hold-up, Giroud, Franck Durand, Michel
  • Le Fils, Giroud, Franck Greinier, Virginie Collignon, Daphné
  • Le Piège africain, Giroud, Franck Christin, Pierre Lecossois, Yves, Brahy, Luc
  • Paranoïa, Giroud, Franck Mangin, Valérie Hulet, Daniel
  • Le Fantôme, Giroud, Franck, Corbeyran, Espé.

Gérard Belle-Pérat.

Les Bidochons (tome 20)
Binet.
Fluide glacial, 2010. 47 p.

La famille Bidochon se lance dans l'achat compulsif ; c'est plutôt Robert qui est pris d'une fièvre acheteuse, pour une série d'objets aussi délirants, bizarres qu'inutiles, choisis dans un catalogue de gadgets.

Le progrès (dixit Robert) entre dans la vie des Bidochon : avancées technologiques déterminantes, au petit déjeuner, que la "pincitoasts ", le " ramolibeur ", le " refroidibeur ", le " themo-cuisson "... Est-il possible de vivre, aujourd'hui, sans le " repousse-chiens ", l' "estimateur de distances ", la fausse cheminée électrique qui envoie de l'air frais l'été... Tous ces magnifiques objets peuvent ne pas vraiment remplir leur rôle ou se dérégler : voir les aléas de fonctionnement du " pousse-bouchon " ou de la " balance parlante ".

Le dessinateur met en place des séquences ubuesques où chaque situation tourne à la confusion de Robert Bidochon et déclenche le rire du lecteur. Il dénonce et tourne en dérision la surconsommation dont nous sommes, facilement, les victimes consentantes. Qui parmi nous ne s'est pas laissé tenté par le gadget miracle, absolument indispensable et révolutionnaire pour la cuisine, la salle de bain, le garage...? Combien de ces objets, outils, ustensiles qui devaient transformer notre vie, sont oubliés au fond d'un placard, pratiquement dans leur état d'origine ayant peu ou pas été utilisés ?

Cette Bd d'humour, particulièrement réussie, permet au lecteur de s'interroger sur ses pratiques de consommateur, trop facilement influençable et influencé ; il s'agit bien d'un album nécessaire et salutaire.

Gérard Belle-Pérat.

Page noire
Ralph Meyer, Franck Giroud, et Denis Lapière..
Futuropolis.2010. 104p.

Kerry, jeune critique littéraire, doit tout mettre en oeuvre pour rencontrer Carson Mc Neal, écrivain américain célèbre, qui préserve son anonymat (il refuse photos, interviews...). Personne ne connaît cet homme, à la vie et au passé obscurs. Sa persévérance finit par payer, elle découvre son refuge, sympathise avec lui et, paradoxalement, il la charge d'écrire sa biographie. Cet homme mystérieux porte un lourd secret: soldat dans l'armée israélienne, il a participé au massacre de civils dans un camp de réfugiés, pendant la guerre du Liban. Pour se libérer de ses cauchemars et remords, il en fait le thème de son dernier livre. Parallèlement, Afia Mansour, jeune libanaise, rescapée de cette tuerie, recherche le responsable de l'assassinat de ses parents, frères et soeurs...

Ce récit dont les clés sont apportées progressivement au lecteur, repose sur une mise en abyme impressionnante ; par ailleurs, il aborde de nombreux thèmes intéressants. La guerre du Liban constitue la toile de fond de cette histoire et les événements tragiques rapportés expliquent les comportements des personnages. La quête vengeresse d'Afia, les remords de Mc Neal composent les principaux ressorts de l'action ; déterminants dans le déroulement du récit, ils se rejoignent pour préparer sa chute.

Avec le personnage de Mc Neal, auteur de romans, les scénaristes abordent la question des sources d'inspiration de l'écrivain ; pour Mc Neal, ce nouvel ouvrage s'appuie sur des événements survenus dans sa vie mais lui permet, aussi, d'exorciser ses remords (par l'écriture, il remplit la page blanche de l'écrivain, des noirceurs de ses actions passées). A l'opposé, le personnage d'Afia déchire la page noire de ses souvenirs refoulés et, en se souvenant, les révèle à la lumière. Le dessinateur alterne des planches différentes selon les situations : dessin, plutôt ligne claire, avec des couleurs claires (vert d'eau, bleu turquoise...) pour le récit dont Mc Neal et Kerry sont les acteurs ; en opposition, les séquences autour d'Afia se caractérisent par un trait plus flou, aux couleurs sombres (noir, marron, ocre, plus ou moins accentués...).

Histoire surprenante captivante pour un bel album.

Gérard Belle-Pérat.

Kraa, la vallée perdue
Benoît Sokal.
Casterman, 2010. 94 p.

L'auteur de la célèbre série, Canardo (personnage d'enquêteur déjanté, dans des récits se déroulant en milieu animalier ; 19 albums parus), propose, avec Kraa, un album magnifique.

Au Canada, dans la région du Klondike, au dix-neuvième siècle, un grand aigle, à la force colossale, a imposé sa loi dans sa vallée natale ; parallèlement, il développe des liens privilégiés avec un jeune indien dont la tribu vient d'être massacrée, (chacun lit les pensées de l'autre, ressent ses émotions). La région, aux importantes richesses du sous-sol, est envahie par les blancs, surtout préoccupés de progrès et des profits qu'il peut générer (construction d'un barrage, développement de mégapoles, pillage des ressources, destruction des milieux naturels...). Le territoire et ses habitants sont menacés. Le jeune garçon et l'aigle, pour préserver leur vallée, ne peuvent que s'opposer aux intrus dont les comportements violents et irrespectueux de la nature, mettent en péril cette région jusqu'alors privilégiée.

Ce récit, fortement imprégné d'écologie et de surnaturel, s'avère fort prometteur. Il se développe à partir du point de vue du jeune aigle qui apparaît comme un animal froid, pragmatique (tuer pour se nourrir, défendre son territoire) mais capable d'analyser et, en fonction de la situation, d'adapter son intervention. C'est aussi l'histoire de la vengeance de Yuma, le jeune indien.

L'album, dessiné en couleurs directes est particulièrement réussi ; les espaces enneigés du Grand Nord canadien plongent le lecteur dans une nature sauvage et singulièrement belle. Le vol majestueux de l'aigle, très imposant (l'auteur indique que, volontairement, il l'a dessiné plus grand que nature pour accentuer sa puissance ; DBD n°46, septembre 2010), dégage une impression de force, d'invulnérabilité ; les planches sont, alors, très spectaculaires et d'une grande beauté.

Benoît Sokal montre ses grandes qualités de dessinateur et de coloriste de la nature, du monde animal, dans ce récit prévu en deux volumes.

Gérard Belle-Pérat.

Lire au lycée professionnel, n°63 (02/2011)

Lire au lycée professionnel - Livres en vrac