Dossier : L'exploration poétique

L'opéra en lycée professionnel : le lycée André Argouges et les grandes oeuvres du répertoire

Carine Miletto, documentaliste,
Arnaud Voisin, chef de travaux des filières Métiers de la Mode et Communication Graphique,
Chantal Boy, enseignante Métiers de la Mode en LT et enseignante relais au musée de Bourgoin,
Sabine Lantz, enseignante Métiers de la Mode en LP et chargée du service éducatif du musée de la Viscose.

Il est rare que l'opéra soit le projet porteur d'un lycée professionnel. Nous sommes certes plus habitués à amener nos élèves au cinéma (dans le cadre de projet comme Lycéens au cinéma) qu'à l'opéra, art encore trop méconnu et peu accessible (même si le projet Lycéens à l'opéra donne à nos élèves l'occasion de découvrir cet art). Il est l'objet de nombreux clichés que nos élèves n'hésitent pas à employer faute de connaissance sur ce sujet. Malgré cela, c'est le choix que le lycée professionnel et son équipe pédagogique de la section Métiers de la Mode ont fait depuis l'année 2006. Un pari à relever, un challenge à mener et au bout ... Une réussite reconnue et appréciée par le plus grand nombre.

Les origines du projet

En septembre 2007, le lycée professionnel André Argouges et la section matériaux souples (Filière Métiers de la Mode) se lancent dans la grande aventure de l'opéra classique. Les élèves du lycée technique côtoient ceux du lycée professionnel, mais chaque élève à un rôle différent à jouer et chacun participe en fonction de son niveau et ses compétences. Les professeures, Mesdames Sabine Lantz, et Chantal Boy, coordonnent les travaux pratiques ainsi que les séances d'essayage et les rencontres avec les professionnels (metteur en scène ; acteurs ; chef d'orchestre ; directeur de salle de théâtre...)

Les origines de ce projet, à la fois pédagogique et professionnel, correspondent à l'inauguration de la Maison de la Culture (MC2) de Grenoble, après rénovations, par le chorégraphe Jean-Claude Gallotta. " Ce qui était déjà un challenge insurmontable à réaliser une fois et devenu un challenge annuel presque banalisé aujourd'hui, alors que c'est à chaque fois une prouesse, presque un miracle compte-tenu qu'il s'agit d'un travail dirigé avec un nombre important d'élèves (50 à 70 élèves selon les années et les classes). " Ce témoignage de M. Arnaud Voisin, chef de travaux souligne bien la complexité d'une telle manifestation. La couverture publiée alors dans la presse locale donne l'idée à Patrick Souillot, chef de l'Ochestre Universitaire de Grenoble, d'imaginer un projet de collaboration avec plusieurs établissements de l'agglomération grenoblois. Il s'agit d'utiliser les compétences enseignées dans les établissements techniques et professionnels et de coopérer avec les équipes pédagogiques volontaires et motivées afin de créer un spectacle " lyrique " inter établissement. En effet, si les costumes sont conçus et réalisés par les élèves du Lycée Argouges, les chanteurs lyriques sont coiffés par les élèves du lycée Jacques Prevert de Fontaine. Les séances de maquillages sont effectuées par les jeunes de l'Académy et les décors de l'opéra sont construits par les élèves de l'Institut des Métiers et des Techniques (CFA) de Grenoble. La production et la coordination sont assurées par Fabrique Opéra.

L'historique des projets " opéra "

Le premier projet spectacle La flûte enchantée de Mozart a été réalisé pendant l'année scolaire 2006/2007. L'opéra a été mis en scène par Gil Galliot. Les élèves se sont mobilisés de façon très énergique autour d'un projet concret dont ils étaient impatients de voir le résultat. Ce premier opéra a donné lieu au sein de l'établissement à un travail transdisciplinaire, notamment avec le professeure de lettres Mme Conti-Eymery et la documentaliste Mme Miletto. Les élèves ont présenté oralement des exposés sur les personnages de l'oeuvre ; les thématiques abordés et le contexte historique. Ces travaux d'élèves ont été exposés dans les vitrines du CDI afin de valoriser le travail des adolescents mais aussi afin de faire connaître le projet aux membres de la communauté éducative. Par ailleurs les élèves de la filière communication graphique ont réalisé l'affiche de ce premier opéra.

Ce projet a été suivi de La Traviata en 2008, de West Side Story en 2009 et de Don Giovanni en 2010. ces trois spectacles ayant été mis en scène par Jeanne Roth.

Chacun de ces opéras a donné lieu à un travail transdisciplinaire autour de l'oeuvre ; à des séances conséquentes d'essayages et de préparation de costume. Ces projets ont donné chaque année à l'établissement l'occasion de se mettre en avant de façon positive à travers les différents articles de presse et reportages télévisuels.

Chaque année le CDI met à disposition des professeurs et des élèves des ouvrages documentaires sur la mode, les costumes de l'époque concernée mais aussi sur la genèse de l'opéra.

Les élèves viennent travailler en petit groupe afin de réaliser des comptes-rendus qu'ils présenteront à la classe mais aussi pour engranger des informations nécessaires à la confection des costumes.

Le projet de cette année : Carmen de Bizet

Cette année les élèves vont travailler sur Carmen de Bizet, tirée de la nouvelle de Prosper Mérimée. Cet opéra va être mis en scène par une jeune metteure en scène, Raphaëlle Cambray, qui souhaite donner une vision nouvelle de l'Espagne en évitant la caricature.

L'équipe pédagogique (Chantal Boy pour le lycée technique et Sabine Lantz pour le lycée professionnel) et Raphaëlle Cambray et Patrick Souillot ont préparé en amont, au mois de juin l'organisation du projet qui a été lancé en septembre 2010 par trois journées de présentation. Tout d'abord Raphaëlle Cambray et Patrick Souillot ont été présentés aux élèves, ils leur ont expliqué ce qu'est un opéra, quelles sont les fonctions d'un chef d'orchestre et d'un metteur en scène, ils leur ont parlé de Carmen et leur ont dit la vision qu'ils en avaient et dans quelle direction ils veulent travailler. Ensuite Raphaëlle Cambray est passée dans les classes pour commencer, avec les élèves, la réflexion sur les costumes. Elle leur a expliqué qu'elle souhaite que le costume disparaisse au profit de l'oeuvre, le costume devant être au service de l'oeuvre. Les élèves ont surtout retenu qu'ils peuvent faire des propositions, que rien n'est fermé et que le projet doit se construire avec eux. Le metteur en scène leur a dit qu'elle compte avant tout sur l'esprit d'initiative des adolescentes et sur leurs capacités d'adaptation et d'autonomie. Elle leur a expliqué qu'elle viendra régulièrement les rencontrer et valider les prototypes des costumes. Raphaëlle Cambray et Patrick Souillot ont ensuite rencontré l'équipe pédagogique afin de définir le calendrier (prototypes, prises des mesures, réalisation, essayages) qui doit correspondre à la fois au planning de l'Opéra et à la progression pédagogique sur l'année puisque l'objectif de ce projet est de d'intégrer au maximum les apprentissages. Les différentes tâches sont réparties de la façon suivante : en général les élèves de BTS réalisent les costumes des solistes (travail sur mesure et à l'unité) et les élèves de Bac professionnel ceux des choristes (prêt-à-porter en série).

L'intérêt de ce projet pour le lycée

L'intérêt du projet pour le lycée est triple, il constitue un encrage pédagogique pour les élèves et une ouverture vers un univers inconnu, il permet une meilleure cohésion d'équipe pour les enseignants, il est enfin un projet phare pour l'établissement.

Au départ, la vision que les élèves ont de l'opéra c'est : "des gens qui crient et qui chantent bizarre!". La méconnaissance de l'art lyrique fait ressortir tous les clichés communs. Mais l'essentiel est que leur vision n'en reste pas là et qu'ils comprennent au fur et à mesure du projet ce qu'est réellement un opéra. Ils tissent de vrai lien avec les artistes, les techniciens, les professionnels (chanteurs solistes).Une véritable complicité naît autour de la réalisation commune. Pendant la représentation les adolescents endossent un vrai rôle de composition, ils sont, tour à tour, habilleurs, retoucheurs, et deviennent "fan" pour certains...On touche afin le projet du bout des doigts, l'aventure se vit intensément au fil des représentations. "L''intérêt des élèves va croissant et suit la pression qui monte!" dit Madame Lantz. On est dans la vraie vie ! L'aventure se place sur un plan humain autant que professionnel...Certaines classes ne confectionnent ainsi que très peu de produits destinés au magasin du lycée mais réalisent plutôt des vêtements destinés à être porté sur scène où ils vont pouvoir les voir et seront ensuite valorisés en exposition...

Nos impressions, en tant qu'enseignant, sont un enrichissement personnel et professionnel, et surtout une fierté du travail accompli lorsque les élèves saluent sur scène avec les artistes...

Même si, ne nous le cachons pas, il s'agit d'un énorme investissement personnel, en quantité d'heures et d'amplitude horaire... Par exemple en mars, les matins des spectacles, nous faisons cours, le soir habilleuses, puis nous raccompagnons les internes au lycée à point d'heures...

L'administration rend plus aisé les mouvements et changements légèrement "border line"! Et on l'en remercie...Les professeurs s'engagent donc au-delà des limites du raisonnable et encadrent leurs élèves jusqu'à l'aboutissement du projet. Se crée alors un lien fort entre les élèves et l'équipe pédagogique. A travers ce projet c'est l'image de l'établissement qui est revalorisée ainsi que le savoir faire de nos élèves qui est mis en avant. C'est une publicité culturelle très appréciée de l'institution qui montre à la fois l'investissement des équipes pédagogiques stables, les moyens attribués aux établissements mais aussi les partenariats possibles avec les organismes culturels de proximité. En interne, la communication est aussi axée sur le projet à travers des expositions, notamment lors des journées Portes Ouvertes qui ont lieu en mars. Aux dernières Portes Ouvertes, nombreuses sont les familles ayant vu ou entendu parler du projet.

Le chef de travaux témoigne également de cette expérience originale et fédératrice. De son point de vue, "c'est une chance incroyable d'avoir des enseignantes motivées (Mmes Lantz et Boy) et assez " folles ", impulsives et passionnées pour se lancer dans une tâche aussi pharaonique, à l'échelle d'un établissement scolaire, chaque année. C'est un point très valorisant pour le lycée de part le rayonnement de cet évènement bien au delà de l'agglomération grenobloise. Les conséquences sont mesurables depuis plusieurs années avec une amélioration de la qualité de recrutement en bac professionnel (1er voeux). Mais également, nous rencontrons de plus en plus de jeunes qui citent le projet, dont ils ont entendu parler ou qu'ils ont pu voir, comme un élément décisif dans leur choix d'orientation. C'est surtout une occasion rare de rassembler autant de filières professionnelles isolées dans leurs centres de formation (mode, coiffure, esthétique, décors) et l'investissement personnel de tous ces jeunes est exemplaire. C'est vraiment bien de pouvoir mettre en valeur l'enseignement professionnel qui n'est pas toujours perçu comme une orientation choisie".

Le point de vue de la metteure en scène : Raphaëlle Cambray

Pour Raphaëlle Cambray c'est une grande première, elle n'a encore jamais réalisé d'opéra. Musicienne à la base, elle est ravie de travailler avec des lycéens et étudiants et d'avoir carte blanche sur le projet Carmen. Elle souhaite développer une relation de confiance avec les élèves afin qu'ils puissent laisser libre cours à leur imagination et leur créativité.

Lire au lycée professionnel, n°63 (02/2011)

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