Dossier : L'exploration poétique

Bande dessinée et poésie

Gérard Belle-Pérat

Associer poésie et bande dessinée paraît inhabituel mais, de même que de nombreux romans ou pièces de théâtre ont été adaptés, certains poètes ont vu quelques unes de leurs oeuvres développées sous forme de récits en images.

Un éditeur, une collection

L'éditeur Petit à petit, s'est fait une spécialité des albums adaptés de poèmes, dans la collection Poèmes de ...en bandes dessinées. Plusieurs recueils sont déjà parus, sous forme d'oeuvres collectives, à partir d'une sélection de poèmes d'un même auteur. Cet éditeur a déjà publié des albums consacrés à Baudelaire (2001), Victor Hugo (2002), Verlaine (2003), Rimbaud (2004), Jacques Prévert (2006), Pierre de Ronsard (2006) et, dernièrement, Poèmes érotiques de la littérature (2009), dérogeant au principe, une bande dessinée, un auteur.

Chaque volume, composé de douze à quinze poèmes, est scénarisé et dessiné par des auteurs différents. Le travail est effectué par un collectif de dessinateurs plus ou moins connus (certains d'entre eux qui étaient débutants sont devenus des auteurs qui comptent aujourd'hui dans le milieu de la bande dessinée).

La variété d'auteurs permet une approche, une interprétation variées des textes. Chaque poème utilisé respecte scrupuleusement le texte original ; d'ailleurs, en début de séquence, celui-ci est reproduit, une introduction le replace dans le contexte de l'époque, la biographie du poète. Chaque vers est restitué sous forme de récitatif ou de dialogue, tout au long du développement des cases et des planches. Les oeuvres sélectionnées comprennent toujours plusieurs poèmes majeurs (ou tout au moins parmi les plus connus) et par conséquent, étudiés dans les manuels scolaires ou retenus dans les anthologies de poésie. Il peut, donc, être intéressant d'utiliser ces bandes dessinées en classe, avec les élèves.

A signaler, en outre, une collection complémentaire Chansons de ... en bandes dessinées, consacrée aussi bien à Georges Brassens, Jacques Brel, Bobby Lapointe que Barbara, Jacques Higelin ou Téléphone... Comme supports pour l'étude du texte poétique, ces recueils de chansons constituent une alternative large et variée.

Une utilisation possible

La bande dessinée peut permettre d'aborder un poète ou une oeuvre poétique de façon originale et d'en avoir, éventuellement, avec le dessin, d'autres lectures.

Voici un exemple possible à partir de Vieille chanson du jeune temps, scénario de Daniel Pecqueur (un des raconteurs d'histoires majeurs de la bande dessinée) et dessins d'Eric Nadal, pages 31 à 39 du recueil consacré à Victor Hugo. Les propositions qui suivent peuvent compléter le travail effectué sur le rythme, la versification, les sons...

Les auteurs ont pris le parti de représenter Rose et le poète sous forme animalière, en l'occurrence des lapins. Tout le récit est construit en flash back, illustrant l'alternance passé/présent, tout au long de l'histoire. Agé, le poète se souvient, avec nostalgie, de cette promenade dans la nature, avec Rose.

Les dessins proposent une représentation littérale ou interprétée des images basée sur des comparaisons, des métaphores...

J'étais froid comme les marbres ;
Je marchais à pas distraits ;
Je parlais des fleurs, des arbres...

(p.34, case 1)

Rose, petite lapine, porte une ombrelle, une jolie robe. Elle se penche sur les fleurs, observe les arbres, les animaux, alors que le poète, lapin, paraît ailleurs, indifférent, ne s'intéresse pas à la jeune fille. Le dessin léger, coloré, montre la beauté éclatante de Rose, son charme, son érotisme... comment donc le poète peut-il passer à côté de tels appels à l'amour ?

La rosée offrait ses perles,
Le taillis, ses parasols...

(p.34, case 3)

Au milieu des herbes, des arbustes, une petite souris, à l'abri des regards, prend une douche aux gouttes de rosées, tandis que passent les amoureux.

Les rossignols chantaient Rose
Et les merles me sifflaient....

(p.35, case 3)

Le dessinateur replace le poète à l'époque actuelle, à l'entrée de ce qui se révèlera être un cimetière où les merles ressemblent davantage à des corbeaux, oiseaux de mauvaise augure, créant une atmosphère lugubre, annonciatrice de malheurs ; l'impression est renforcée par des couleurs sombres.

Les planches (p34-35) montrent les déambulations de Rose et du poète dans un paysage bucolique, enchanteur, propice à la rêverie, à l'amour. Le dessin illustre ce cadre idyllique, à travers la végétation (variétés d'arbres, de fleurs...), une rivière... Les couleurs utilisées sont lumineuses, douces et renforcent la quiétude des lieux mais aussi l'attente amoureuse de Rose (son petit bras blanc, son petit pied dans l'eau pure).

La chute du poème,

Soit ; n'y pensons plus dit-elle.
Depuis, j'y pense toujours.

est conçue en quatre vignettes. Les auteurs en donnent une interprétation originale : la fuite de Rose en vélocipède, sa mort mettant un terme à cette idylle terminée avant de commencer. En outre, cette fin renvoie aux trois premières cases de la bande dessinée, les précise ; le poète, lapin, traverse le village pour se rendre au cimetière où repose Rose, petite lapine, tuée par un chasseur (explication très logique, concernant la vision animalière des auteurs, inédite pour le poème).

Il est, aussi, possible de rechercher les influences picturales (sans aucun doute volontaires) du dessinateur : Van Gogh (p35, case2), Monet et ses Nymphéas (p36-37).

Le scénariste et le dessinateur donnent leur propre lecture du poème de Victor Hugo, l'enrichissent par une représentation dessinée. S'appuyer sur cette bande dessinée permet une approche variée du texte poétique, un autre décodage possible, une étude différente, complémentaire de Vieille chanson du jeune temps de Victor Hugo.

Lire au lycée professionnel, n°63 (02/2011)

Lire au lycée professionnel - Bande dessinée et poésie