Dossier : L'exploration poétique

Atelier poétique autour de "Polichinelle" de Pierric Bailly

Judith Rosenfeld, professeur de lettre / histoire-géographie

Dans le cadre du Prix littéraire lycéens et apprentis Rhône Alpes 2008/2009. Atelier mené par Raphaële Frey et Judith Rosenfeld.

Le projet dont il va être question ici ne devait pas à l'origine être un projet autour de la poésie, il l'est devenu en se construisant autour de quelques élèves d'une classe de première année baccalauréat professionnel. Il n'est donc pas inutile de commencer par là : comment une perche lancée par l'enseignant est-elle devenue un outil d'action ? Partant, comment le désir d'action a-t-il pu déboucher sur un travail de lecture et un travail d'écriture dans la perspective d'une rencontre avec un auteur ? Ou : comment l'enseignante, qui par définition est une brute, a-t-elle mis de charmants grincheux au pied d'un mur assez stimulant tout de même ? Et puisqu'on y était, autant en profiter pour ne pas garder tout ça pour nous. Ou : comment amener les élèves à passer d'une présence investie dans la classe à l'espace social ?

Genèse d'un projet

Le groupe

La classe de première baccalauréat dont il est question ici a débuté son cycle de formation dans des conditions particulières. Je connaissais déjà bien six élèves pour les avoirs suivis en BEP. Il s'agissait d'une "bonne classe" : les élèves ont bien réussi leurs examens et leur orientation. J'étais donc devant un groupe heureux. Nous avions travaillé avec la photographie, produit des nouvelles en atelier d'écriture, avions lu des oeuvres complètes, étions allés au théâtre, au musée... Mais, et peut-être parce que les élèves finissent toujours par nous ressembler un peu, j'étais en face de fortes têtes qui veulent d'abord comprendre pourquoi (quelle question !) on marche avant de se mettre en route. Et puis il y avait bien entendu beaucoup de nouveaux venus qui ont été très clairs : pas d'oeuvres complètes, ne vous fatiguez pas, on ne les lira pas. Bon, ça tombait bien, j'en avais prévu huit et en plus je ne les avais même pas choisis. Et je l'avais fait exprès.

Le prix littéraire lycéens et apprentis

Je les avais inscrits à la première édition du Prix littéraire lycéens et apprentis en Rhône-Alpes. Je répondais à une petite provocation de mes fortes têtes : "en classe, on lit ce que vous avez décidé de nous faire lire, c'est pour ça qu'on n'aime pas lire"... La remarque valait la peine d'être prise en compte. Elle était un peu décalée : ils avaient lu, tous. Parfois, certains, en traînant des pieds. Mais on aurait très bien pu continuer ainsi. Et d'ailleurs les enseignants sont passés maîtres dans cet exercice consistant à laisser grincer l'élève en plein effort pour lui donner le temps d'en être fier.

Je leur avais demandé de me proposer des oeuvres pour la rentrée, c'était un peu pervers à mon sens, on ne demande pas de savoir à quelqu'un qui apprend : ils le savaient bien. Et ils savaient aussi que la question implicite sous la remarque n'avait - n'a rien - de stupide : pourquoi ces choix ? J'ai déplacé la question autour du comment et du quoi.

Le prix littéraire tombait donc à pic pour clore le débat : je n'ai pas choisi. Ce qui ne signifiait en rien que nous n'allions pas introduire un "comment ?" Et encore moins que nous n'allions pas introduire un "pour quoi en faire ?". Et nous allions commencer par introduire une question sur la prescription. Sur le millier ou les plusieurs milliers de titres parus dans l'année, un comité choisit quatre bandes dessinées et quatre romans soumis à l'appréciation des lycéens, critères de choix, pertinence des choix. Vous avez chacun deux romans, six semaines pour les lire, on en reparle à la rentrée de la Toussaint, on travaille le roman que vous avez préféré. La première démonstration était très facile à faire : on a donc travaillé le roman préféré de ceux qui avaient fait le travail... c'est à ce moment-là qu'il a fallu changer tout le dispositif. Grâce à Julie R., j'y reviendrai.

L'atelier artistique

Faire lire huit oeuvres complètes en baccalauréat professionnel, c'est téméraire. La témérité n'est jamais loin de la stupidité. Mon idée était donc presque stupide et j'avais organisé un dispositif pour sortir du mauvais pas dans lequel je m'étais tout à fait volontairement mise. Il n'était pas raisonnable de faire lire sans accompagnement et nous y reviendrons, et surtout il n'était pas question de faire lire sans aider l'imaginaire à se construire. J'avais tout d'abord pensé à un dispositif photographique autour de J'attends l'extinction des feux de Dominique Fabre. Il s'agissait de construire des images au fil de la lecture et donc de favoriser la construction d'images mentales bien utiles pour mieux lire. Avec ma collègue d'arts appliqués, Sylvie Eichenlaub, nous avions prévu de poursuivre le travail autour du Dernierfrère et d'autres médium. J'ai obtenu pour se faire une enveloppe d'atelier artistique liée au prix littéraire.

Et Julie a tout bousculé...

Mi-septembre, j'ai donc distribué à chacun deux romans, il fallait en lire au moins un et défendre un pour et/ou un contre à la rentrée de la Toussaint. À la rentrée, Julie est revenue très enthousiaste pour... Polichinelle de Pierric Bailly. Bien entendu, c'était très amusant.

Pour ceux qui n'ont pas suivi la petite affaire, il y a eu de très vives réactions à la sélection de ce livre plein de gros mots et dont l'écriture participe d'un travail poétique et romanesque, ou l'inverse et surtout les deux.

Et puis, Julie me bousculait exactement au bon endroit de mon bon ton professoral. Bravo ! Bien visé, les jeunes d'aujourd'hui sont tout à fait impertinents ! Le monde et beau ! Je n'avais pas du tout prévu ce cas de figure. J'avais bien vu que les garçons allaient aimer Lathéorie du panda, que quelques filles allaient fondre pour Le dernier frère, que certains allaient pencher pour J'attends l'extinction des feux parce qu'il s'agit de nouvelles, moins longues à lire mais Polichinelle, alors là, je n'y avais pas du tout pensé. Pourquoi ? Et bien parce que. Parce que les gros mots, parce que les images difficiles, parce que les implicites très cultivés et donc loin des élèves de lycée professionnel. Peut-être parce que, comme parfois au théâtre, lors d'un événement poétique... je dors, voilà. Et bien entendu, il s'est trouvé un élève pour réveiller ma propre lecture molle. C'était donc une très, mais alors très bonne nouvelle. Et Julie a bien défendu son choix, forcément, elle a un caractère bien trempé et l'esprit facétieux. Après un tour de classe, j'ai pu constater que l'enthousiasme manifeste penchait du côté de l'inattendu et que donc, on allait s'y mettre. Mais du coup, il a fallu tout changer.

À commencer par l'atelier artistique !

Le roman commence comme ça :

"Je suis très très chaude, nous crache Missy Elliot du poste de Johannes.
Je suis une tache d'huile dans un gobelet de Volvic. Demain je serai une tulipe dans un godet en bronze de gin tonic.
Missy éclabousse. Un bain de mousse, une cambrousse de coton. Je flotte, je bronze."

J'ai téléphoné à la Région, il y avait un petit souci côté travail sur l'image, on était dans le rythme, là. Et d'après les experts de mon entourage plutôt du côté rap mais pas que, il fallait aller se plonger dans U-Tube. Ah !

Le projet photographie est donc devenu un projet rythme grâce à la réactivité de la Région et à celle de Raphaële, "Ecriture en rythme" pour être précis, avec une spécialiste de la question du rythme, Raphaële Frey Maibach.

Nous nous sommes donné pour objectifs de montrer aux élèves les liens entre l'écriture de Polichinelle et quelques écritures poétiques contemporaines le temps de la première lecture raisonnée puis d'amener les élèves à écrire, à partir d'un extrait dont ils ont fait le refrain, un texte à dire en rythme.

Nous aurions pu tenter de produire un travail articulé avec des images à la manière d'Anne Portugal ou en s'appuyant sur Je me jette de Pascal Doury et Charles Pennequin ou sur l'articulation des Chroniques d'Alferi et des images de Didier Grappe mais j'avais peur d'en demander un peu trop aux élèves, aux intervenants et à l'institution. Si le TDC 963, Poètesd'aujourd'hui était sorti six mois plus tôt, je pense que nous aurions trouvé une solution pour dégager des plages horaires longues (il faudrait deux fois 6 ou 8 heures ) nous permettant de mettre les élèves sur un projet rythme et image mais en l'occurrence, nous avons choisi une solution plus légère à mener.

Le déroulement de l'atelier

Première approche, lire en ouvrant ses oreilles (2 heures)

J'ai distribué un plan de séquence complet que je joins en annexe afin que les élèves apprennent à se repérer dans un travail mené en parallèle, la classe et l'atelier. Les élèves ont tendance à "prendre le cours comme il vient" et à ne pas se situer dans un projet général.

En cours, nous avons très classiquement travaillé la construction de l'horizon d'attente (l'anagramme initiale Lionel Elpiche/Polichinelle, le registre de langue des premières pages, les personnages, les enjeux attendus), la structure, les personnages et les thèmes majeurs pour tenter de préciser le genre romanesque de Polichinelle. Le travail a débouché sur une série d'extraits significatifs à lire à haute voix et un questionnaire destiné à Pierric Bailly. Une seconde séquence a porté sur la critique littéraire avec un exercice de synthèse d'articles de presse mis regard avec les critiques des élèves.

Premiers rythmes et quelques apports au sujet de la musique (3 heures)

En atelier nous avons commencé par travailler autour des morceaux et des musiciens cités dans le roman : Je suis chaude Missy Elliott, The chronic Dr. Dre, Outkast nous va si bien 48, Big girl et Driving Bow Wow, Fix up look sharp Dizzie Rascal, De pauvres riches TTC, Kiss kross JUMP, Everyone nose NERD, autant de morceaux qu'écoutent les personnages et que l'on peut entendre sur U-tube. Nous avons laissé aux élèves le soin d'aller écouter seuls ceux que les personnages n'aiment pas afin de se questionner sur les goûts d'une génération à l'autre autour d'une remarque d'un personnage : "Kurt Cobain, c'est de la musique de vieux, comme Sinatra".

Nous avons alors pu aborder un sujet très intéressant qui est la place de la chanson dans nos débats d'idées en nous appuyant, en complément des remarques assassines dans le roman à l'encontre d'Alain Souchon, sur un entretien de Daniel De Almeira avec Pierric Bailly dans Fluctuat. On peut lire dans cet article que "l'hypocrisie de Souchon l' (Pierric Bailly) agace, comme Obispo parce qu'il ne s'agit pas de culture populaire mais de produits populaires conçus par des cyniques" ce qui est très dur et mérite tout de même quelques précisons musicales sur ce qu'est la musique populaire et le produit culturel. Précisions apportées par l'expertise de Raphaële Frey autour de deux questions :

- Comment les musiques populaires (et d'ailleurs quels peuples ?) sont-elles devenues des musiques savantes ?

- Et comment ces musiques savantes deviennent-elles populaires ?

Questionnement mené à partir des morceaux écoutés par les personnages et cités plus haut, strictement dans le cadre d'une histoire des rythmes d'origine africaine dans la musique contemporaine, dont le rap, mais aussi dans les enjeux des contenus des chansons en s'appuyant notamment sur Pauvres riches de TTC. Ont pu alors être soulevées les questions relatives au sens - des positions plutôt que des goûts - à l'ironie, au "cynisme" et à la culture ( se sert-elle du commerce ou sert-elle le commerce ?) et aux diverses raisons que l'on peut avoir à utiliser un gros mot dans un écrit. Pour le dernier point, nous avons soulevé bien entendu toutes les excellentes raisons qu'il y a à ne pas tout dire avec les mots qui pourtant s'imposent au sens dans deux cadres : académiques et professionnels.

Dans la mesure où les élèves avaient effectivement entendu les oeuvres avant d'arriver en cours sur la base d'une liste de liens adressée par mail à chacun d'eux, le travail a été rapide mais je doute qu'il puisse toujours l'être et pour des classes de 24 élèves, il me semble prudent de vérifier avant la rencontre que les premières écoutes aient bien été faites.

Lire des extraits en rythme (2 heures)

À partir d'une première séance de rythme, Raphaële Frey Maibach a conduit une mise en voix d'un ensemble d'extraits de Polichinelle notamment celui-ci, page 41/42, mis en forme pour le travail de mise en voix, lu en rythme :

"Le problème c'est qu'on se mélange.
On pourrait se contenter de disjoncter dans les chouilles pour faire marrer les potes et pour draguer ;
Dans la rue, les rôles ne sont pas définis. On est des gens et puis voilà.
Personne n'a pris sa place. On n'est pas au théâtre.
Il n'y a pas de scène et il n'y a pas de salle.
Et quand t'es peinard dans ton siège et dans le noir, tu ne demandes que ça des déjantés de la vie.
Par contre, dans la rue, si t'en croise un, tu réagis bouah c'te crainte. Trop la honte, le gars.
Alors que si tu mates un film, jamais tu gueules à Mike Myers trop la honte.
Si on était des rock stars, les barbares de la Foncine ils nous auraient en poster dans leur chambre.
Peut-être qu'ils seraient notre fan club.
Et ils diraient qu'on est des stars simples, d'une rare humilité, on se produit pour rien, juste pour vous amuser et pour nous amuser nous.
On ne se prend pas au sérieux. On prend la musique au sérieux alors on a le droit de jouer.
Une rock star en représentation gratuite c'est toujours avec la conscience de la distance,
Il n'y a pas d'ironie, nous on y croit.
Le second degré c'est à partir du lycée, non ?
Ces soirées avec tes potes où tu regardes des programmes télé débiles en te foutant de leur gueule
C'est le second cycle, oui. Niveau d'études secondaires."

Il est possible de lire bien des textes sur un rythme de rap, testez avec la grande tirade de Phèdre pour vous en convaincre, ou avec Roman de Rimbaud. Comment cela se fait-il ? Sur quoi insiste-t-on ? Et avec les autres passages de Polichinelle ? Et du coup, on entend quoi ? Pouvez-vous reprendre, je n'ai rien entendu. Tiens, faîtes-le donc avec votre voisine et vous deux faîtes le rythme, hop ! on avance.

Passer à l'acte les oreilles assouplies (3 heures)

Les élèves avaient alors en tête les rythmes et les boucles rythmiques que Raphaële Frey souhaitait utiliser. Elle leur a demandé de se présenter dans un texte très court commençant par "je m'appelle" qu'ils ont mis en voix sur une boucle rythmique.

Les textes pouvaient être très courts : "je m'appelle Nezha, j'habite à Villeurbanne et je suis ici, voilà, voilà" ou plus élaborés et plus longs atteignant cinq lignes pour les élèves qui écoutent beaucoup de musique. L'objectif était alors moins qu'ils produisent un texte long qu'un texte qu'ils soient prêts à dire en même temps qu'ils jouaient une boucle rythmique avec les autres élèves de la classe. Produire une boucle rythmique en groupe n'est en soi pas simple, la musique d'ensemble est un apprentissage et il est particulièrement difficile de coordonner des rythmes pour les dys et parfois les gauchers. Associer le rythme frappé sur le torse, les cuisses, dans les mains en prenant son corps comme instrument tout en se présentant et en disant/chantant un texte est encore plus difficile et nécessite un investissement de chacun pour le projet de groupe. Si produire un texte à partir d'un rythme de rap aurait été possible en classe, le mettre en voix aurait été impossible sans une musicienne.

Chaque élève a ainsi commencé à rédiger un texte, mis en rythme et s'est présenté à son tour lors de la rencontre avec Pierric Bailly en décembre 2008.

La rencontre avec Pierric Bailly (2 heures)

Nous avons accueilli Pierric Bailly en classe avec ce premier travail. La préparation d'une rencontre avec un écrivain est chose délicate. On a nécessairement un peu peur que les élèves soient intimidés, n'aient plus de question à poser ... Pour l'enseignant, rencontrer un auteur n'est pas simple non plus : bonjour, votre livre me serait tombé des mains si les deux jeunes filles du fond ne m'avaient rappelé à l'ordre...autant prendre les choses en amont. Enfin, c'est la solution que j'ai choisie. J'ai adressé mon plan de séquence à l'auteur avec mes axes de lecture de manière à ce qu'il puisse me démonter tout ça sur le mode du "ah bon tu le vois comme ça toi ?". J'ai évité le vidéaste de la Région, c'était trop tôt, pas le moment, trop stressant. Par contre la présence de Claire Fillot pour la Région a été précieuse pour boucler la séance "qui trie les livres que nous lisons ?"

Pierric Bailly est donc venu, les élèves se sont regroupés et présentés puis ils ont présenté le projet d'écriture. Raphaële et moi nous sommes effacées autant que nous le pouvions et nous avons bien fait. Ils étaient très intimidés par le jeune âge de l'auteur, 27 ans, sa casquette et son livre ... et l'élégante couverture des éditions P.O.L. Il fallait tout de même s'en mêler un peu.

Pierric Bailly est reparti mais à chaque étape du travail, il a pris connaissance de ce qui se passait en atelier, a encouragé les élèves et je crois que sa présence a vraiment soutenu le groupe comme un lien avec le monde (le vaste) et un lien avec l'artiste. Pierric Bailly a été généreux en ce sens qu'il ne s'est pas contenté de parler de son travail mais a ouvert d'autres échos en poésie contemporaine avec Tarkos, Cadiot ... et qu'en le faisant, il nous a permis de continuer un travail autour du rap sans enfermer son livre dedans. Je me suis maudite au passage de n'avoir pas pensé à me munir de l'enregistrement du Petit bidon de Tarkos ni du Je me jette De Doury et Pennequin, c'était idiot. En deux heures de rencontre, deux heures et demie, on pouvait faire une présentation des travaux d'atelier, un échange autour du livre et un écho. Et c'était à mon sens plus malin de procéder ainsi, terminer autour d'une réception et d'un échange.

Travail d'écriture et de réécriture ( 4 heures)

Nous sommes ensuite passés à la seconde phase du travail. La sélection de l'extrait refrain a été assez rapide et largement amenée en amont. Nous nous sommes donc arrêtés sur un extrait de la page 36 :

"Je ne me suis pas suicidé à 17 ans.
Je n'ai pas le choix, il faut que je devienne une légende, un mythe, c'est la solution.
Que la terre soit mon parc d'attractions.
Des enfants, des icônes, des symboles, sans les parents.
Une famille de dieux. Comme une famille royale. Comme une famille d'acteurs.
Etre un personnage, avec son caractère bien défini. La totale liberté d'un personnage.
Avec son audace, son truc en plus. Si je ne veux pas grandir. Etre une star des papiers glacés.
Et monter les tapis rouges, c'est ça. Il faut tous les niquer.
J'avais entendu un mec à la radio qui disait que l'adolescence c'est l'invention du XXè siècle.
C'est ça, c'est le rock'n'roll et les mangas, le rap etc...
Et voilà la jeunesse des poèmes, aujourd'hui, voilà."

Et nous avons ensuite trouvé des consignes :

  • le thème est " à 17 ans "
  • on tente d'être cohérent avec le contenu du refrain
  • la censure c'est le " mute "
  • vous travaillez en rythme
  • on le présente aux autres, on retouche, on le fait en filage

Nous avions en classe travaillé autour d'une sélection de textes autour du thème incluant Roman de Rimbaud que les élèves ont ajouté comme un dernier couplet lors de la captation vidéo.

Premier couplet (Franck, Elisa et Nazha)

Avoir dix-sept ans faut apprendre à cuisiner, mettre la main à la pâte, pour mieux déguster.
Espérer d'aller moins vite dans cet univers inconnu, il faut ralentir au risque de renverser la vinaigrette dans le fond du couvercle.
À chacun ses goûts, ses choix et ses aventures sur ces plats assaisonnés

C'est l'âge où l'on découvre la face cachée côté lune d'un monde divers(e), d'un monde profond.
Des sensations de frisson. D'un monde de désirs
De ses envies
J'ai faim. Faut que j'attrape le lapin.

À dix-sept ans c'est les débuts des emmerdes, des moments de bonheur, les premiers amours.
Manque d'une liberté totale dans ce monde que je ne comprends pas. Obligé de subir la petite vie au lieu de profiter des bons moments.

Trop peu réfléchi pour l'avenir et vivre à l'heure actuelle, s'ouvrir aux autres, être soi au quotidien, c'est pas évident, faut savoir montrer les dents face à cette société qui pense qu'à nous diriger et à nous dévorer
À dix-sept ans faut savoir s'imposer

Second couplet (Antoine, Sébastien, Zora, Charley)

Laissez-moi passer
Je suis pressée d'arriver
Mais je veux pas qu'on me poursuive
Laissez-moi pousser
Je suis pressée d'accoucher d'un nouveau titre
Mais je ne veux pas que mon enfant naisse sans fond
Vas-y pas si vite
Au bout de cette route flashée de lumière
Tout s'illumine, les étoiles m'aveuglent

Enfin arrivé, je sors de ma caisse
Et la fête commence
Fais péter le gros Malibu coco
T'as pas le look coco !
La matraque m'excite, me traque
J'ai le trac, je me braque
La monotonie s'estompe
Ça y est, je sens la vie qui monte
La voiture conduit ma route
Les air-bags encaissent les chocs
Je sors la tête de ce trou
Je sens que c'est rouge
Elle crie que c'est fini
Merde, plus de permis !

Troisième couplet (Chahinez, Sabrina, Jean-Eudes, Timothée)

Avoir dix-sept ans c'est trainaver au quartier
J'sors les pecs, j'accroche les chneks en mini jupettes
Rouiller et fumer et draguer toute la journée
C'net. Les blondinettes qui s'la pète on va leur "mettre" (bip)

Et voilà avec mes srabs on va t'allumer
Ramdec' vl'à les decs, cache la plaquette y'a boulette
Arrête de jouer le mec OK, t'es cramé
Y'a que des chiens d'la casse pour ces fillettes

Le tiers-quart, c'est triquard
Affiche la Lacoste, low-cost
J'suis juste beau gosse

Bling bling et fantaisie (mute, mute, mute)
Karcher fouquet's et compagnie
Putain c'est la sermi

Quatrième couplet (Alyssa, Massa, Fanny, Julie)

Une fois le bahut terminé
Usées du lycée
On fait que d's'amuser
Clic un coup de souris
Et p'tite discute entre amis
A minuit toujours scotché à l'ordi
Hop, on se tient encore compagnie

Waouh, ce jeu déchire
Clic un coup de souris
J'me créé une seconde vie
Ça fait vraiment plaisir
J'suis pas près de finir

Clic clic boom, un email vient d'arriver
Pour m'annoncer une soirée branchée
On va tous se déhancher
Sur un petit pas de coupé décalé
Et tout l'monde est prêt pour rouler

Hop, hop, hop retour à la réalité
Voilà qu'la nuit est d'ja passée
Double clic on doit tous s'arrêter.

Il y a un très grand écart entre le projet du refrain et les textes, l'aventure n'est pas dans l'horizon des élèves. Nous avons décidé de ne pas le relever. Par contre, nous avons ajouté quelques mots, tiré du couplet trois à notre liste de mots nouveaux avec leur sens et à ne jamais utiliser dans une copie. Ils n'avaient rien à ajouter, les textes ont pu êtres travaillés en voix.

Mise en voix et prise de son et d'images (4 heures)

Nous avons procédé en deux phases de mise en voix à partir d'un travail de rythme puis de diction. Puis nous avons enchaîné les couplets jusqu'à ce que les élèves aient pu dire tout le texte. Le refrain a été repris par l'ensemble du groupe et les couplets par un, deux, parfois trois élèves en fonction de la structure de leur texte.

Dans une seconde phase nous avons fait un enregistrement, ce qui est en fait assez lourd à faire et nécessite un espace plus isolé du bruit qu'une salle de classe. Lors de l'enregistrement nous avons effectué quelques fragments de vidéo et des photographies. Nous est impropre, Gérard Frey a capté le son et Didier Grappe a capté l'image. Merci à eux. Élie Grappe, 15 ans et bien plus savant que nous en matière de gestion de ce type de matériaux a concocté le film de compte-rendu et la musique de fond.

Chaque élève a ainsi pu disposer d'une trace d'ensemble, en plus de la simple bande son envoyée par courriel. Je pense qu'il était important de le faire parce qu'il est difficile d'apprécier ce que l'on est en train de faire au moment où on le fait et que les élèves avaient besoin de cette écoute à distance. Le disque, qu'il soit audio ou vidéo reste un support de cours inhabituel et l'objet a le mérite de s'intégrer au classeur tout en restant décalé.

Le compte-rendu a pu être adressé à la Région avec un compte-rendu écrit à Pierric Bailly. Nous l'avons diffusé dans l'établissement et il a servi de support pour présenter le projet aux élèves de seconde baccalauréat professionnel en trois ans. J'ai ainsi pu investir cette année une classe prévenue. Nous avons proposé au vidéaste de la Région, Fabrice Finotti les fragments filmés qu'il a ainsi pu utiliser pour la vidéo-trace du projet Prix littéraire. Enfin, la vidéo a été montrée lors des rencontres.

Nous avons ainsi évité des tensions qui nous semblaient de trop : présence de caméras (nous ne connaissions pas encore Fabrice Finotti, auquel nous aurions dit oui) et nécessité de présenter le travail sur scène devant les quelque six cents participants au prix. Je ne voyais pas et ne vois pas l'intérêt de mettre les élèves en situation de panique et les auditions, les spectacles sont des choses très éprouvantes. La vidéo, c'est très bien, dans la boîte et la regarde qui veut et prend le temps de le faire. Les réactions sont à chaud et à froid et à distance, intervient alors qui veut, en son nom et non caché dans la foule, c'est un plus, il faut avoir quelque chose à dire.

Petite conclusion

Le projet s'est avéré très porteur en termes d'ouverture culturelle. Ont pu être abordés la poésie dans le roman, la poésie tout court en groupement de texte, la poésie contemporaine et ses formes, les textes dans les chansons contemporaines. C'est beaucoup. Nous avons pu nous poser des questions d'esthétiques dans l'écriture romanesque et nous donner beaucoup de liberté dans les tentatives en classe. Le travail rythmique a été essentiel, en termes d'apprentissage bien entendu mais aussi pour aider les élèves à être ensemble, ce qui n'était pas aussi évident que je ne le pensais. Ils étaient loin d'une coordination à quinze. L'atelier avait lieu "hors cours", il n'a donc à aucun moment été un poids dans la progression du cours de Lettres et l'a en fait stimulé comme un fil structurant, certainement aussi parce que les élèves n'étaient pas très nombreux et qu'il s'agit d'une bonne classe, qui râle mais avance. Celui qui a le moins lu a lu six livres, dont deux romans et plus des deux tiers de la classe a tout lu, si tout cela pouvait entrer dans les habitudes, nous aurions avancé. Les élèves ont été fiers d'eux, d'avoir lu, d'avoir travaillé la musique, d'avoir appris plus sur l'univers musical qui est le leur. Ils ont été fiers et rassurés de rencontrer un écrivain qui fait référence à la même musique, s'appuie dessus pour créer. Partant, ils ont accepté plus facilement d'entrer dans une littérature qu'elle soit romanesque ou poétique qui leur semblait "réservée" en acceptant peut-être qu'il faut aussi prendre le temps de s'interroger sur "comment entrer" et donc être disponible. Nous ne le sommes pas toujours, autant réserver notre jugement au moment où nous serons prêts à être surpris.

Lire au lycée professionnel, n°63 (02/2011)

Lire au lycée professionnel - Atelier poétique autour de "Polichinelle" de Pierric Bailly