Pistes de lecture

La tête en friche. Rouergue
Marie-Sabine Roger.
(La brune), 2008. 224p.

Germain, un jeune gars costaud et tout gentil qui n'a pas eu beaucoup de chance côté famille et instruction rencontre une petite dame âgée et fragile sur un banc du square. Il s'attache à elle. "J'ai décidé d'adopter Margueritte. Elle va bientôt fêter ses quatre-vingt-six ans, il valait mieux ne pas trop attendre. Les vieux ont tendance à mourir." jusque là, Germain n'a connu que les méchancetés de l'instituteur, les moqueries de sa mère qui le baptisait "le grand con" et ne voulait pas être appelée "maman", et les jugements de l'armée le cataloguant comme analphabète, "nom dans lequel on entend le mot bête, qui résume très bien ce qu'on pensait de moi." Avec Margueritte, Germain partage l'amour des oiseaux et les compter les occupe beaucoup. Et, un peu à la manière du Petit Prince et du renard, ils vont s'apprivoiser "L'affection, ça grandit sous cape...Si je ne la retrouvais pas assise sur le banc, je me demandais ce qu'elle pouvait bien faire au lieu d'être avec moi." Margueritte a toujours un livre qui l'accompagne. Petit à petit elle transmet à Germain son goût de la lecture, elle lui lit des passages des romans de Camus, de Gary, de Sepulveda. Pourtant dans le milieu de Germain, "c'est pas très bien vu, les livres" et lorsque Margueritte lui offre un dictionnaire, il a peur qu'on le voie avec "Je planquais ce dico comme un livre de cul, tellement j'avais honte". Mais au fil des rencontres, tous ces mots, ces phrases réveillent l'esprit du jeune homme, "je me pose des questions sur la vie, et puis j'essaie de me répondre, en réfléchissant, sans tricher." Il réfléchit sur l'inné et l'acquis. "Je pense à l'existence. A ce qu'on m'a donné au départ, à tout ce que j'ai pu dégoter par moi-même, après coup." Il revisite son enfance, son éducation et repense à ses envies et sa curiosité d'enfant, à la façon dont on le traitait "va jouer, fais pas chier avec tes questions". "C'est dingue tout ce que ça te fait revenir du passé, un bouquin." Margueritte lui fait comprendre que "lire, ça commence par écouter", et ainsi la réflexion s'installe dans sa tête et dans son coeur... "ça m'a fait voir ma mère d'un autre oeil. L'aimer, peut être pas, faut pas pousser non plus. Mais la plaindre, ça oui".Avec Annette, sa copine, il ne "baise" plus il "fait l'amour", son regard sur ses copains change et les conversations de comptoir prennent un autre ton et surtout tout ce qui reste à découvrir ! "J'entretiens mon intelligence". De lecture en lecture, la "tête en friche" de Germain se transforme en "jardin potager" ! Et puis il arrive un moment où les rôles s'inversent et la lecture devient un vrai partage. Ce roman est un vrai conte de fées ! Un hymne à la lecture. Avec une étude fine de tous les mécanismes qui se mettent en place pour l'acquisition de la lecture "Un mur oui, un mur à s'y casser la tête !" et une description d'une visite à la bibliothèque d'anthologie ! On ne demande qu'à croire à cette magie et chacun se sentira touché par cette double rencontre : deux solitudes qui découvrent la complicité, l'affection, et la plongée dans l'univers des mots et la lecture. Un texte simple avec des chapitres courts, des dialogues plein d'humour et le langage parlé, imagé, de Germain qui nous fait rire. Il dit tout haut ce que d'autres pensent tout bas, car il se méfie "des mots tout en guirlandes et poils de cul"! Un livre profond et léger à la fois qui réconcilie avec la lecture.

Christine Rivoire.

Lire au lycée professionnel, n°62 (03/2010)

Lire au lycée professionnel - La tête en friche. Rouergue