Dossier : Enseigner la poésie !

De la difficulté à enseigner et évaluer la poésie

Vincent Massart-Laluc

Cet article rapporte un travail de réflexions mené autour de l'enseignement de la poésie dans le cadre de la formation des jeunes enseignants, il a été écrit avec leur accord et témoigne de leur expérience ainsi que de l'analyse commune qui a suivi. Il ne vise ni à juger ni à stigmatiser mais simplement à démontrer que la poésie n'est pas un objet facile à enseigner, et encore moins à évaluer. La poésie n'est pas que stylistique, histoire littéraire..., elle touche aussi à l'intime, au ressenti, ce qui peut mettre mal à l'aise les élèves, certes, mais aussi les enseignants.

Exemple d'un malentendu à analyser

Situation

Une classe de Terminale BEP, lors d'une séquence sur la poésie. La consigne était au cours précédent de réaliser un texte sur le modèle du poème acrostiche. En début de cours, l'enseignant qui a ramassé les différents textes, les rend corrigés à leurs auteurs, l'ensemble assorti de remarques orales et en marge.

L'élève que l'on appellera Yazim a reçu sa copie, a pris connaissance de sa note et du commentaire l'accompagnant puis ostensiblement, l'a roulée en boule et jetée à terre. L'enseignant s'en offusque et lui demande de défroisser sa feuille, Yazim refuse. Comme il refuse ensuite de sortir ses affaires pour se préparer au travail, l'enseignant lui ordonne de quitter la classe... S'en suit une altercation qui prend fin lors de l'intervention d'un CPE.

Texte de l'élève à partir de la consigne : "Ecrire un poème acrostiche".

Nul part ailleur
Grand et petit parleur
Avec ou sans chaleur
Dans nos cour
Hardcore pas encor
Non non
Jamais
Ilicite même aux
Minguette

Commentaire du professeur :

- Quand je demande "au propre", c'est sans rature et sur une feuille non déchirée !

- Il faut quand même que ça ait un sens

6/10

Remarque : L'enseignant a corrigé en rouge le mot "encore" orthographié "encor" et le mot "illicite" orthographié "ilicite", le mot "ailleurs" orthographié "ailleur", mais a laissé sans correction l'adjectif "nulle part" orthographié "nul part", "cours" / "cour", "Hardcore" / "Hardcord", "aux Minguettes" / "aux Minguette"

Tentative d'analyse

L'élève Yazim a visiblement hérité (ou mérité peu importe !) du statut de fauteur de troubles et, à ce titre, il semble que l'enseignant peine à en attendre une production écrite intéressante. L'enseignant ici ne paraît pas s'intéresser à la production écrite pour ce qu'elle est, le texte n'est qu'une copie prétexte à un jugement de valeur sur le sérieux de l'auteur.

Ce qui est dommage car la lecture du texte montre :

  • un texte versifié avec retour à la ligne.
  • le respect de la consigne et donc la production d'un poème acrostiche.
  • une invitation à entrer dans une forme d'expérience intime de l'élève-auteur, celle des "quartiers", de leur joute verbale, la tchatche...
  • une forme de dévoilement comme la pointe émergée d'une forme d'intériorité.
  • un travail, au final, sur le prénom en lien avec une parole consciente sur l'identité de celui qui s'exprime ainsi.

La première remarque du professeur porte sur une exigence de sens (!), le "quand même" indique combien l'enseignant dans son rapport au texte de l'élève ne conçoit pas de jeu sur le signifiant/signifié, ni ne supporte l'ambiguïté ou l'hésitation. Peut-être est-ce parce qu'il est dans l'impossibilité (statutaire ?) d'entendre, d'attendre une parole poétique sous le stylo d'un élève... ou bien parce que son rapport à la parole poétique est si peu nourri qu'il est dans l'incapacité d'en repérer l'émergence...

La seconde remarque porte sur la présentation du support. Il y a un implicite sur le devoir scolaire que l'élève doit rendre sur une feuille présentable. Cela pose la question du statut de ce texte demandé aux élèves : est-ce un essai d'écriture poétique avec la prise de risque afférente - on voit bien dans le texte de cet élève comment il prend un risque... - ou bien attend-on un texte formaté comme dans les manuels et l'écriture n'est qu'un exercice linguistique, une sorte de mise en forme, mise en page.

Mais on ne demande pas impunément d'écrire un poème acrostiche avec les lettres d'un prénom. C'est se méprendre et sous-estimer gravement les enjeux contenus dans l'acte d'écrire.

La note attribuée ne paraît pas se justifier selon des critères objectivés et identifiés. Là encore, elle vient moins évaluer la qualité d'un écrit que conforter cette vision que l'enseignant a de son élève confirmé dans une médiocrité à laquelle il paraît condamné... Lui-même, reçoit cette note comme une injustice. Et sa réaction dit combien il s'attendait à une autre évaluation.

Aucune remarque, aucun commentaire sur l'intérêt de ce texte, sur la richesse des sonorités et l'intérêt de l'ambiguïté de certains choix de mots : "Hardcord" dont l'orthographe voisine avec "accord"... "Accord pas encore". Nulle part n'est relevée l'opposition, ou le rythme, entre le "cour" et le "corps" présents dans des syllabes. Ni n'est soulignée l'implication du locuteur dans son poème : le prénom et l'espace où se conjugue le présent du sujet qui écrit... au pluriel : "nos cours".

Que va-t-on enseigner ?

Or ce même enseignant, à la question : "Ces poèmes vous poseraient-ils une difficulté ?" à propos de La Môme néant de Jean Tardieu et de Premier jour de Jacques Prévert, affirme ceci : "Je ne vois aucune difficulté car mes élèves sont intéressés quand la séance leur pose un problème, quand quelque chose les surprend. Au contraire cela crée une émulation."

Peut-être peut-on y lire ce décalage entre un discours général tenu sur l'étude de la poésie en classe et l'approche concrète des textes poétiques.

Ce discours général a priori sur les bienfaits et la nécessité de la poésie se retrouve lors de discussions avec des enseignants en formation. A la question "Qu'est-ce que la poésie ?", voici un court échantillon des définitions proposées :

- Professeur 1 : "La poésie est une hésitation entre le son et le sens. Elle ne sert à rien, elle est rigoureusement inutile, elle est donc rigoureusement indispensable."

- Professeur 2 : "La poésie est une autre façon d'utiliser le langage qui permet d'exprimer différents sentiments de manière imagée, rythmée et musicale. Elle dit la même chose que la prose mais parle plus à notre imagination, notre subconscient, nos sens, notre âme. C'est jouer avec les mots, les sons, le sens pour nous atteindre."

- Professeur 3 : "Prendre sa liberté : se dédouaner d'un mode de communication établi et formel.

[Elle sert à] toucher les autres, solliciter l'émotionnel."

- Professeur 4 : "La poésie est une manière particulière, de façon détournée, pour parler du monde, de soi, des autres, de tous les sujets en fait... La poésie sert à se faire du bien, à découvrir la valeur des mots."

- Professeur 5 : "La poésie c'est avoir l'impression qu'à un moment l'ordre de fonctionnement du monde est changé, n'a plus la rationalité habituelle. La poésie ne sert à rien, n'a pas de raison d'être sauf que tout peut être poésie, une scène dans la rue..."

Ces cinq essais de définir ce qu'est la poésie rédigés par cinq enseignants en formation à l'iufm sont révélateurs d'une relation périphérique à la parole poétique1. S'y dit la conviction de l'importance de l'existence de la poésie mais une conviction qui peine à sortir des clichés scolaires :

  • "exprimer différents sentiments de manière imagée",
  • "solliciter l'émotionnel",
  • "la poésie ne sert à rien" (deux fois).

Dans trois des cinq définitions, les enseignants insistent sur l'aspect linguistique de la poésie, il s'agit pour eux de dire autrement :

  • "manière détournée pour parler du monde",
  • "se dédouaner d'un mode de communication établi",
  • "autre façon d'utiliser le langage [et] jouer avec les mots".

Il ne s'agissait pas d'arriver à une définition ad hoc qui satisfasse tout le monde, mais de toucher du doigt le type de relation qui unit l'enseignant (qui doit enseigner "la poésie") et la parole poétique... Or il apparaît que cette relation est tout sauf assumée. Il est remarquable qu'aucun de ces cinq enseignants ne s'exprime à la première personne. La poésie est son propre sujet : "elle est une hésitation entre le son et le sens" ou se définit à l'aide d'un impersonnel infinitif : "prendre sa liberté".

Dès lors, il est difficile d'attendre de ces enseignants un enseignement sur le texte poétique qui aille au-delà des études de texte convenues.

Comment peut-on l'enseigner ?

A la question : "Que pourrait-on faire étudier dans le texte de J. Prévert, Premier jour, voici quelques unes des réponses données par les mêmes enseignants en formation.

- Professeur 1 : "Je préférerais travailler seulement avec le poème de Prévert, mais j'ai réalisé après réflexion que les deux poèmes peuvent être réunis par un thème commun.
Proposition d'activités : à la manière de Prévert, écrire un poème ayant pour titre "le dernier jour"."

- Professeur 2 : "Etudier : phrase nominale, anaphore, reprise de termes, effet de zoom, symbolique couleur blanc / rouge / nuit / noir, "le système" de poupées russes (dans... dans...). Je prendrais peut-être le poème de Prévert car il est assez compréhensible pour des 2nde BEP."

- Professeur 3 : "J'aime bien ce texte et on peut y faire beaucoup de choses. Mais, je ne le ferais pas avec mes élèves car j'ai peur que le sujet ne les touche pas. Bref, je préfère prendre des textes sur des sujets qui les intéressent et qui me plaisent."

- Professeur 4 : "Compréhension / sens, groupes nominaux (pas de verbes), premier jour / dernier jour"

- Professeur 5 : "Opposition vie / mort, pas de verbe, même figure de style "dans"... ?"

- Professeur 6 : "Pas de verbes + liberté d'expression."

- Professeur 7 : "Implicite dans la poésie : le lecteur construit le sens du texte = interprétation(s), liberté d'écriture (pas de verbes), reprise des mots (pas de ponctuation)"

En classe : Séance Poésie.

Situation

Une classe de Terminale BEP, lors d'une séquence poésie. Après le poème acrostiche, l'enseignant enchaîne sur la lecture méthodique du poème de Jacques Prévert, Premier jour. La problématique affichée s'intitule : "Le questionnement lié à la poésie".

Supports

Le texte et un questionnaire :

Premier jour

Des draps blancs dans une armoire
Des draps rouges dans un lit
Un enfant dans sa mère
Sa mère dans les douleurs
Le père dans le couloir
Le couloir dans la maison
La maison dans la ville
La ville dans la nuit
La mort dans un cri
Et l'enfant dans la vie.

Premier jour Jacques Prévert

Questionnaire :

  1. Combien y a-t-il de phrases ?
  2. La lecture de ce texte est-elle facile ? Pourquoi ?
  3. Que raconte ce texte ?
  4. Peut-on parler de poésie ? Justifiez votre réponse.

L'enseignant demande à un élève de lire le poème de Prévert - "Pervers" selon un élève ! Quelques réactions suite à cette lecture :

  • "c'est quoi ce truc ?"
  • "ah ! C'est un jeu de mot, le dernier mot qui finit dans une phrase est repris au début de l'autre."
  • "Non, pas toujours."

QuestionsDialogue élèves/professeur
Combien y a-t-il de phrases ?E. 10 phrases
P. Non, je ne suis pas d'accord !
E. Il y en a qu'une seule...
P. Eh ! oui parce qu'il n'y a qu'un seul point... on a donc 10 vers mais une seule phrase.
La lecture de ce texte est-elle facile ?
Pourquoi ?
E1. On peut avoir des opinions différentes, on peut dire qu'il est facile à lire parce que les mots sont souvent repris ?
P. Oui, bien sûr !
E2. C'est facile parce que c'est quelque chose qui est dans quelque chose et qui est lui-même dans quelque chose.
E3. Il y a des jeux de mots...
P. Oui, mais d'habitude les jeux de mots compliquent la lecture...
E4. Il y a des répétitions...
E5. Et les mots ne sont pas trop durs !
Que raconte ce texte ?E1. Je sais, la mère est morte dans un accouchement !
E2. La mort dans un cri.
E3. Ce n'est pas la mère qui est morte, c'est l'enfant ?
E1. Ne dis pas n'importe quoi, c'est la mère qui meurt...
E3. C'est ce que je dis !
E4. L'enfant quand il vient au monde, il crie.
E5. C'est la mort d'un nouveau né.
E1. C'est une femme qui accouche...
E6. C'est l'attente du père.
P. C'est normal quand une femme accouche, le père attend toujours
E7. Moi, à mon avis les pères n'attendent pas !
Peut-on parler de poésie ?
Justifiez votre réponse.
E1. Tout texte est un poème...
E2. Oui, parce qu'il y a des jeux de mots !
L'enseignant écrit au tableau et demande aux élèves de recopier dans leur classeur : "C'est de la poésie car, il y a des vers, des rîmes, des jeux sur les mots."
Puis, il rajoute en dictant :
P. La poésie n'a pas forcément une seule interprétation...
E1. (en aparté) Ca saoule
P. Il y a autant d'interprétations que de lecteurs.
E3. C'est le lecteur qui interprète !

Tentative d'analyse

  • L'enseignant reste sur une lecture qui peine à s'émanciper de la forme, ou plutôt qui semble se limiter à constater la forme sans parvenir à l'interroger pour amener à la production du sens. Ainsi la première question sur le nombre de phrases : la question aurait pu donner lieu à une interrogation sur ce que ce point final apportait au texte, sur l'indication que celui-ci pouvait constituer dans le cas d'une lecture récit du poème en assurant la cohérence de l'ensemble des vers... Ici, l'enseignant en reste au constat et clôt le débat potentiel qui aurait pu surgir.
  • A la question 2, les élèves se montrent extrêmement sensibles à l'agencement du texte, à ces emboîtements de mots qui désignent - peuvent désigner - des symétries au niveau du sens. Mais là encore, l'enseignant ne les accompagne pas dans leur tentative de lecture et réduit l'interprétation à un "jeu de mots". "Répétition", "quelque chose qui est dans quelque chose"... tout est dit, la perception du cycle, l'alternance de la vie et de la mort, le contenu appelé à devenir contenant... C'est là ! Il ne faudrait pas grand-chose pour que l'intuition se verbalise et se frotte au texte pour s'y adosser mais on en reste au "jeu de mots" qui semble constituer l'ultime horizon de la compréhension poétique. C'est d'ailleurs l'un des critères constitutif de la définition finale rédigée au tableau.
  • La question "Que raconte ce texte ?" est centrale. De sa réponse devrait dépendre la compréhension que vont élaborer les élèves du texte. Et la parole des élèves fuse tout azimut... Ils s'immergent dans le texte et entrent en dialogue les uns avec les autres. C'est peut-être là que l'on attendrait une méthodologie un peu éprouvée pour organiser, structurer et finalement confronter et consolider les différentes interprétations que les élèves font du texte. La question est de savoir pourquoi l'enseignant ne se saisit pas de ce moment pour faire de la poésie ? Pourquoi ne se saisit-il pas de ce qui se joue et affleure du rapport que les élèves entretiennent à ce moment-là avec le texte de Prévert comme éminemment en lien avec la vie. (Les élèves ne s'y trompent pas : "L'enfant quand il vient au monde, il crie" et "à mon avis les pères n'attendent pas !")

Peut-être tout simplement parce qu'il n'y a pas de place dans la séquence poésie pour l'expression authentique de la vie. Peut-être parce qu'au fond, les définitions proposées ci-dessus pour la poésie pourraient correspondre à celles que l'on donnerait pour définir la publicité, "manière détournée pour parler du monde", "se dédouaner d'un mode de communication établi", "autre façon d'utiliser le langage [et] jouer avec les mots" ; ce langage plaqué sur les abris bus qui parle toujours d'autre chose que de soi. Peut-être encore parce qu'écrire en rouge "Il faut quand même que ça ait un sens" sur le poème écrit autour d'un prénom, c'est renvoyer de façon brutale le porteur du prénom à son identité floue qui se cherche - normal pour un adolescent -, c'est passer à côté de sa tentative courageuse d'en esquisser les contours. C'est avoir oublié que le premier rôle de la poésie c'est de porter - d'apporter - l'être au langage. C'est aussi peut-être la conséquence de l'absence d'outils méthodologiques et conceptuels pour appréhender le fait poétique et de recul pour analyser sa propre expérience poétique...


(1) Il est remarquable que seule la moitié des stagiaires en formation a tenté de répondre à la question : "qu'est-ce que la poésie ?". La moitié restante s'est gardé de prendre le stylo faute de savoir y répondre ou ayant peur de ne pas disposer de la bonne réponse, - celle que le formateur attendrait ! Dans un autre cas de figure, au cours d'un atelier d'écriture, un bon tiers des stagiaires exprime littéralement une forme de panique devant l'obligation d'écrire de la poésie : signes d'énervement, blocage devant la feuille blanche, refus tout net d'écrire, etc.

Lire au lycée professionnel, n°62 (03/2010)

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