Dossier : Enseigner la poésie !

Quelle conception de la poésie et de son enseignement dans les programmes de Bac Pro ?

Du genre au langage poétique : lyrisme et travail des mots

Marie-Cécile Guernier

On le sait, et paradoxalement contre toute attente, la poésie est appréciée des élèves de lycée professionnel. Ils y voient un genre où peuvent s'exprimer les émotions et les sentiments, les rêves et les espoirs, les désillusions et les doutes. Ainsi pour ces élèves, comme d'ailleurs pour de nombreuses personnes de tous âges, la poésie est avant tout lyrique, et c'est sa dimension expressive qui lui donne de la valeur. Elle est le chant de l'individu qui ressent ; et nombreux sont les élèves de lycée professionnel qui la choisissent et s'essaient à son art pour dire et se dire. Ce faisant, ils s'inscrivent dans une tradition poétique établie depuis l'Antiquité et déployée pendant la Renaissance, puis exacerbée par les Romantiques, qui associe l'instrument d'Apollon et d'Orphée à l'inspiration poétique et à l'élévation spirituelle par le chant des mots.

Parallèlement, dès les années de la maternelle, l'école a fait découvrir à ces élèves que la poésie est aussi travail sur le langage. En effet, s'inspirant tout à la fois des conceptions structuralistes et / ou oulipiennes de la création et de la pratique des ateliers d'écriture, l'école a promu une approche de la poésie comme jeu sur le langage, voire comme expression de la subversion. Cet autre aspect de la poésie est également apprécié des élèves de lycée professionnel qui y voient une occasion de se libérer du carcan des écritures académiques et scolaires. L'engouement actuel pour le rap et le slam combine certainement ces deux approches. En s'essayant à ces formes poétiques plus récentes l'apprenti poète peut tout à la fois dire ce qu'il a sur le coeur et travailler la langue de manière personnelle, voire originale, et certaines fois provocatrice.

La valeur pédagogique de cette double conception de l'enseignement de la poésie est évidente. Elle permet de découvrir un des aspects majeurs du genre : le lyrisme ; et par le moyen de ces vertus expressives elle permet que certains élèves en rupture avec la langue, ou du moins avec une approche scolaire de la langue, aient l'occasion de la travailler et de se l'approprier. Sans compter qu'elle donne aussi des moyens d'expression à des élèves quelquefois mal dans leur peau, mal dans notre monde. On pourrait objecter que ces conceptions instrumentalisent la poésie et dérogent à la noblesse du genre. Je ne le crois pas. Selon moi, elles permettent au contraire que les élèves, à partir de leur propre expérience, accèdent à la spécificité même de l'expression poétique et ce faisant soient petit à petit en mesure de découvrir des poètes et des écritures diverses.

Yves Bonnefoy, lors d'une conférence intitulée Remarques sur l'enseignement de la poésie en lycée qu'il a donnée à Lyon en 1994 (voir Confluence(s), revue trimestrielle, n° spécial, mars 1995, p. 3-12), notait cette particularité essentielle de la poésie. Cette citation que je lui emprunte exprime avec justesse ce qui rend nécessaire l'enseignement de la poésie.

"Je vois bien, aujourd'hui, que ce que j'aimais dans la sorte d'enseignement dont je parle, et ce qu'il favorisait, aussi bien, ce qu'il gardait au centre de ses préoccupations, c'était un souci du langage, ou pour mieux dire peut-être, de la parole. Ce qu'on nous apprenait, par le recours à quelques grands écrivains, c'était à rencontrer la parole là où elle avait employé les ressources de la langue de la façon la plus riche, la plus différenciée qui fût possible. [...] Et ce qu'on attendait de la poésie, bien que confusément, quelquefois, c'est qu'elle inquiétât les emplois ordinaires de la parole, mais non pour disqualifier celle-ci, bien au contraire pour rappeler que le langage avait, au-delà de la communication quotidienne, une fonction difficile à délimiter mais que l'on sentait indispensable, en marge de la pensée mais comme encore une forme de connaissance. Dirai-je cela autrement ? C'était considérer le langage non comme le fait de société que l'on peut analyser par les moyens, et au profit, d'une recherche de vérité qui prendrait appui sur ses seuls concepts - vérité comme en cherchent les psychologues, les sociologues, les linguistes, les politiques - mais comme l'instrument de musique, quand on le prend en main pour cette musique, justement, quand on ne l'étudie que par désir d'y recommencer la musique, quand on pense aux techniques de cet emploi plutôt qu'aux lois acoustiques, quand on n'attend de ces techniques que le beau son qu'elles peuvent restituer aux partitions des grands maîtres ou de quelques contemporains. En somme, cette sorte d'enseignement s'intéressait au langage pour ses pouvoirs - les plus hauts de ceux-ci étant artistiques - et non pour ses lois de fonctionnement. Et il désignait de ce fait une expérience de participation à l'être du monde, qu'on devinait essentielle, au lieu d'étouffer cette dimension en plus dans les formulations, souvent véridiques mais toujours partielles - et donc sans valeur pour la vie vécue, qui est synthèse - des descriptions linguistiques."

La poésie dans les programmes de baccalauréat professionnel

La conception des nouveaux programmes de français pour les classes de baccalauréat professionnel sous forme d'objets d'étude aboutit à ce que la poésie soit intégrée à ces objets et présentée essentiellement à travers les problématiques qu'ils formulent. Ainsi le genre et l'expression poétiques n'apparaissent plus pour eux-mêmes mais inscrits dans ces objets et ces problématiques. C'est le premier constat qui s'impose. Remarquons toutefois qu'il en est de même des autres genres et autres formes de discours : le roman et le théâtre, le récit, la description et le portrait, le discours argumentatif. On est donc passé d'une étude du français par l'analyse des discours, dont le discours littéraire, à une étude du français par des problématiques soit littéraires : la question du goût, la notion de personnage, les expressions imaginaires, la parole en spectacle ; soit thématiques : le combat contre l'injustice au temps des Lumières, l'homme et le progrès technique et scientifique, l'identité et la diversité.

On trouve ainsi la poésie à deux moments du cursus :

  • en classe de seconde dans l'objet 2 "Des goûts et des couleurs, discutons-en !". Deux périodes sont privilégiées : (1) la Renaissance et plus particulièrement le mouvement de la Pléiade et (2) la Modernité et l'Esprit Nouveau. Elles doivent illustrer la notion de rupture esthétique. Il s'agit donc de travailler les notions de canons et de modes, de réfléchir au rapport entre individualité et universalité et de mettre en rapport les oeuvres poétiques avec le contexte dans lequel elles sont produites.
  • en classe de première dans l'objet 1 "Du côté de l'imaginaire". La période privilégiée est le Surréalisme. Il s'agit cette fois de réfléchir à la question de la représentation de la réalité par l'imaginaire et à la force évocatrice de ce procédé.

Étude de la poésie et enseignement de notions littéraires

Dans cette perspective la poésie est envisagée prioritairement comme un objet littéraire à travers lequel il est possible de construire des notions spécifiques de ce champ : rupture esthétique, tradition et modernité, voire avant-garde, représentation artistique de la réalité. Ces notions ne sont pas mentionnées de cette manière dans le programme mais ce sont elles qui sont effectivement en jeu dans ces deux objets d'étude.

Ce choix de privilégier le "littéraire" dans ces nouveaux programmes pour les classes de baccalauréat professionnel est conforme à leur inscription dans le socle commun de connaissances dont un des aspects vise à "l'affirmation d'une identité culturelle fondée sur le partage de connaissances, de valeurs et de langages communs" (voir l'introduction à ce programme). Dans cette perspective, la littérature occupe une place centrale, d'autant que comme le considèrent les concepteurs de ce programme : "parmi les pratiques culturelles, la lecture de textes littéraires offre à chacun une confrontation avec les idées, les valeurs, les sentiments qui ont marqué la pensée humaine" et "les lectures de textes littéraires [...] sont le creuset d'une réflexion essentielle sur le monde et sur soi." (voir le paragraphe "finalités" de ce programme). Il paraît donc essentiel que le cours de français ait pour objectif de faire découvrir ou redécouvrir aux élèves de baccalauréat professionnel le patrimoine littéraire francophone, et au sein de celui-ci la littérature poétique.

Poésie et rupture esthétique

Et de fait, au cours de l'étude de ces deux objets, les élèves vont pouvoir appréhender des aspects essentiels de la création littéraire, et plus généralement de la création artistique. La problématique de la rupture doit ainsi leur permettre de prendre la mesure du rôle du contexte dans l'élaboration des textes et des discours, et donc d'en percevoir la dimension socio-historique, sans la prise en compte de laquelle il ne peut y avoir de compréhension aboutie. Cependant, avec des élèves qui maîtrisent mal l'histoire en général et l'histoire littéraire en particulier, et qui connaissent peu les oeuvres patrimoniales, il parait nécessaire, pour que la leçon porte réellement, d'étendre cette problématique à la période contemporaine et à d'autres discours afin qu'ils puissent en mesurer tous les enjeux. Ainsi dans la perspective d'évoquer des faits que les élèves peuvent appréhender dans leur quotidien, on peut par exemple s'intéresser aux modifications relatives à l'irruption de l'image fixe et mobile dans la création de récits de fiction. En effet en la matière, si aujourd'hui le roman est encore un genre dominant, son étude ne peut être dissociée de celle de la narration par la bande dessinée et de l'art cinématographique, voire télévisuel. Les évolutions technologiques ont eu des incidences importantes sur les modes d'expression et de diffusion et partant sur l'art de raconter.

La problématique de la rupture est intéressante aussi dans la mesure où elle peut faire découvrir aux élèves que l'expression poétique peut être un lieu de renouvellement du langage et des expressions, et donc en conséquence de renouvellement de la pensée et des idéologies. L'impact du surréalisme en constitue une preuve indéniable. De ce fait, ce pouvoir transformateur de la parole poétique aurait peut-être été plus palpable à partir de l'étude de ce mouvement ou encore du mouvement romantique qu'à partir de la Pléiade ou de la Modernité, comme le propose le programme. Mais soit. Et rien n'empêche de déborder de son cadre. Envisager ainsi le langage poétique comme lieu et moyen de rupture peut permettre aux élèves de découvrir ce qu'Yves Bonnefoy dit avoir découvert dans sa jeunesse, à savoir que la poésie révèle et construit le langage comme une parole et non comme un strict instrument de communication. On rejoint là l'intérêt des élèves pour la dimension expressive et lyrique de la poésie, mais en la dépassant pour en montrer le rayonnement culturel et universel. Ce faisant, on peut alors envisager que les élèves élargissent leur point de vue et dépassent l'enjeu individuel de leur expression personnelle, pour inscrire leur parole dans un discours plus universel.

Poésie et imaginaire

La seconde problématique qui s'inscrit dans l'objet intitulé "Du côté de l'imaginaire" (classe de première) porte aussi en elle un intérêt majeur du fait qu'elle doit permettre aux élèves de s'interroger sur les manières de représenter le réel et donc de l'appréhender. Cependant là aussi, il n'est pas certain que l'art surréaliste ne leur paraisse pas trop déroutant, voire incompréhensible. Il est certes important qu'il leur soit connu, dans la mesure où les principes et recherches surréalistes ont eu et ont encore de formidables échos dans la production littéraire et artistique qui l'a suivi. La question des représentations imaginaires de la réalité est essentielle dans notre société, en raison non seulement de l'emprise des images dans tous les modes d'expression et de communication (artistiques mais aussi informationnels, commerciaux, professionnels etc.), mais aussi de l'intérêt pour les recherches scientifiques sur la conscience et la perception, les capacités cérébrales de l'homme. Ainsi la frontière entre réalité et virtualité s'est petit à petit déplacée, et chacun aujourd'hui peut le percevoir quotidiennement. De ce fait, et pour que les élèves puissent mieux saisir cette question de l'imaginaire, et surtout qu'ils mesurent en quoi elle est cruciale et les concernent au premier chef, il paraît nécessaire de ne pas la cantonner au champ littéraire et artistique, mais de l'observer dans le monde actuel et à partir de productions culturelles qu'ils apprécient : cinéma, jeux vidéos, images de synthèse, ou en 3D.

En reliant ainsi les études littéraires aux expériences culturelles des élèves, on en montrera la pérennité et on fournira aux élèves des éléments pour mieux comprendre les oeuvres et les productions culturelles et artistiques qu'ils fréquentent quotidiennement. Ce qui suppose de ne pas s'empêcher de déborder du cadre que le programme a tracé, comme cela est précisé au paragraphe "lecture" : "Ces références ne constituent pas un cadre de lectures et d'activités exclusif qui interdirait la lecture de textes et l'étude d'oeuvres appartenant à d'autres périodes ou à d'autres mouvements littéraires".

Et le XX° siècle ?

Cependant il n'en reste pas moins que les objets d'étude, les problématiques et leur délimitation historique et esthétique construisent des orientations précises et relativement contraignantes, puisque programmatiques, qui, si on les lit à la lettre, en inscrivant la poésie dans deux objets d'étude spécifiques, conduisent à en restreindre la découverte à seulement trois mouvements : la Pléiade, la Modernité et le Surréalisme. Ainsi à l'issue de leurs trois années d'étude on peut craindre que les élèves n'auront qu'une vision restrictive de l'expression poétique entrevue partiellement à travers trois mouvements et trois moments. Certes il ne paraît pas possible, ni même certainement souhaitable, qu'en trois ans toute la littérature ni même toute la poésie, ne soit abordée. Des choix sont nécessaires, c'est incontestable.

Pour autant on ne peut être que surpris de constater que, sauf le mouvement surréaliste, la poésie du XX° siècle est largement négligée : la poésie engagée (Aragon), la poésie dite du quotidien (Prévert), la poésie des choses et des objets (Ponge), et la poésie d'aujourd'hui : poésie sonore, poésie chantée etc. Ainsi les langages poétiques d'aujourd'hui, c'est-à-dire ceux dans lesquels les élèves pourraient se reconnaître ne sont pas proposés à leur découverte. Ce sont pourtant aussi ceux par lesquels les élèves pourraient le mieux mesurer la spécificité de cette parole.

Et le lyrisme ?

Enfin, il faut aussi remarquer que ces choix programmatiques ont abouti à la presque disparition de la poésie d'essence lyrique. Et ceci en raison du fait que des pans entiers de la poésie française sont passés sous silence, et qu'il s'agit justement de celle où s'est développée cette expression lyrique, c'est-à-dire en particulier la poésie romantique (Hugo, Lamartine), la poésie symboliste, et toute une partie de la poésie du XX° siècle autre que celle du mouvement surréaliste : Valéry, Claudel, Césaire, Senghor, Saint John-Perse, Supervielle, etc.

Dans le même ordre d'idées, on remarque que l'activité d'expression poétique elle-même n'est pas mentionnée. En effet, au chapitre "démarches", la poésie est citée dans la compétence "lecture", mais elle n'apparaît pas dans les compétences "écriture" ni "oral". Bien évidemment, rien n'empêche de proposer des activités d'expression poétique à différents moments de l'année et de la progression. Cependant les recommandations programmatiques n'y incitent pas. Ainsi la dimension expressive de la poésie, c'est-à-dire celle que les élèves apprécient le plus et celle par laquelle on peut les initier au langage poétique et au langage en général, n'est pas privilégiée.

Ainsi s'il est indéniable qu'à travers l'étude des deux objets d'étude "Des goûts et des couleurs, discutons-en !" et "Du côté de l'imaginaire", les élèves des classes de baccalauréat professionnel peuvent découvrir des aspects majeurs du genre poétique, le choix de l'envisager prioritairement selon des problématiques littéraires aboutit à l'éloigner des formes d'expressions actuelles et partant risque d'empêcher que les élèves n'en perçoivent sa nécessité et ne puissent faire les mêmes découvertes qu'Yves Bonnefoy.

Lire au lycée professionnel, n°62 (03/2010)

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