Dossier : stratégies de lecture (II)

Réhabiliter le copier-coller au bénéfice d'un travail sur le traitement de l'information

Nadine Travacca, Documentaliste au lycée Monge à Chambéry

Quand on donne un outil aux élèves, ils s'en servent. La recherche documentaire sur Internet commence par une accumulation de données dans lesquelles il faudrait ensuite piocher pour construire un nouvel objet textuel.

L'histoire littéraire est truffée de plagiats ... On se demande pourquoi les élèves échapperaient à la tentation... De fait ils développent une tactique d'économie basée sur l'autorisation donnée par le professeur d'aller chercher l'information en ligne. Le copier coller fonctionne alors à plein rendement. Face à pareille tactique, que faut-il faire ? Réprimer ou contrecarrer ? L'article qui suit propose de développer une contre-offensive intelligente qui vise à donner aux élèves des stratégies adaptées.

Alors que les enseignants déplorent l'utilisation massive du copier coller à partir d'Internet, que les documentalistes s'évertuent à prôner les vertus de la reformulation et tandis que plusieurs universités s'équipent de logiciel pour détecter dans les copies des étudiants le plagiat, il semble quelque peu paradoxal de tenter de réhabiliter l'une des fonctions informatiques dont on appréhende toujours plus largement les dérives. C'est souligner qu'il se révèle complexe, en effet, de développer l'usage des TIC à l'école sans en supporter les inconvénients, tout comme de profiter pleinement de l'outil informatique et des ressources offertes généreusement en ligne sans désagrément. Force est de constater que les enseignants, en raison de la multiplicité des informations qui circulent sur la Toile, ne sont pas toujours outillés pour discerner les reproductions des originaux, et que, par ailleurs, cette pratique tant décriée à l'université, ne semble pas toujours déranger outre mesure les professeurs du second degré qui acceptent parfois sans sourciller d'évaluer des copies reproduites des pages Web. Pour peu que le site consulté soit élaboré par des élèves et des enseignants et que le vocabulaire et la syntaxe employés soient, de fait, à la portée de nos élèves, il devient quasiment impossible de débusquer le véritable auteur du travail rendu. De plus, il n'est pas toujours confortable pour un enseignant de discipline de pénaliser un élève qui a consacré du temps à effectuer des recherches, même s'il ne s'illusionne guère sur la construction des apprentissages et l'appropriation des connaissances disciplinaires ainsi obtenues. Ce sont, du reste, souvent les documentalistes qui tirent la sonnette d'alarme parce qu'ils sont plus à même qu'un enseignant de discipline d'observer les pratiques de recherche d'informations des élèves lorsqu'ils viennent travailler au CDI.

Les élèves, tant les collégiens que les lycéens, privilégient spontanément les ressources en ligne pour effectuer les recherches demandées par leurs enseignants, et ce quelles que soient les modalités de restitution de l'information attendues. Il n'est pas question ici de discuter du bien fondé ou non d'un usage tout aussi largement répandu chez les élèves que chez nos jeunes collègues, mais bien plutôt de comprendre ce que la technique du copier coller, qui y est fréquemment associée, pourrait apporter à nos élèves si tant est qu'elle soit encadrée et son usage maîtrisé. Clairement, ne serait-il pas préférable d'éduquer à la pratique du copier coller plutôt que de la stigmatiser quand on sait que nombreux sont ceux, éducateurs compris, qui y ont peu ou prou recours ? Et comment mettre en oeuvre cette éducation au copier coller ?

Traquer systématiquement la triche dans les copies, c'est un peu comme tenter de réglementer l'utilisation du Web dans les établissements scolaires en recourant à des filtres : non seulement on s'inscrit dans une démarche plus répressive qu'éducative, mais - et c'est surtout à ce titre que le bât blesse - cela s'avère être mission impossible ! Le filtrage se révèle bien souvent inefficace - à l'heure de l'explosion informationnelle sur le Web, la surveillance est rendue difficile et tout ne peut être passé au crible - voire peu fiable et génère de l'agacement lorsqu'il devient tout simplement impossible d'accéder à certains sites pourtant dûment répertoriés comme pédagogiques parce que l'administrateur du réseau pédagogique de l'établissement a placé des contraintes qui en bloquent l'accès.

Indépendamment des difficultés organisationnelles évoquées plus haut, sans doute faut-il aussi s'interroger sur le statut des recherches effectuées par nos élèves et se demander ce que les enseignants peuvent en attendre. Le travail sur des supports différents des manuels scolaires est souvent mis en place dans le but de venir compléter le cours et contribuer à l'enrichir en déscolarisant un peu les outils d'accès aux connaissances. Le degré d'expertise des élèves sur les sujets abordés en classe est la plupart du temps assez peu développé et le travail de recherche exigé, de fait, peu poussé. Il semble donc assez facile de leur faire entendre qu'on n'attend pas d'eux qu'ils soient des "découvreurs" ou des "inventeurs" mais qu'ils sachent repérer, au moment de la collecte d'informations, celles qui semblent correspondre à leurs sujets de recherche et qu'ils soient en mesure d'effectuer un tri pertinent dans la surabondance informationnelle du Web. Ces règles simples qui, pour nous autres enseignants, relèvent de l'évidence au point qu'on omet parfois de les rappeler, ne sont pas forcément clairement établies pour les élèves qui n'ont pas toujours une vision bien limpide des attentes de leurs professeurs.

Pour ne pas dénaturer les propos d'un auteur et afin d'éviter les contresens, au cours de leur prise de notes, il ne paraît pas inopportun de leur demander d'utiliser la technique du copier coller et de la leur présenter comme une stratégie de prise de notes à la fois rapide et sélective. Il s'agit ensuite de cadrer précisément ce travail à l'aide de consignes rigoureuses : les citations choisies ne dépassent pas quelques lignes, elles ne proviennent pas que d'une seule et même source, elles s'accompagnent de la citation du nom de son auteur et sont référencées. Pourquoi ne pas ensuite ramasser et évaluer cette prise de notes linéaire au kilomètre pour en valider la pertinence, l'exactitude, la complétude avant d'exiger des élèves toute reformulation et structuration de leur travail ? Quand on sait que les recherches sur la toile sont chronophages et que les élèves souvent estiment mal le temps passé à la collecte, la conservation d'une trace écrite apparaît indispensable. Lorsque les recherches ne sont pas encadrées, il n'est pas rare, au CDI, de constater que des élèves ont pu passer une heure devant les écrans sans s'être souciés de noter quoi que ce soit et qu'ils se sont contentés d'être consommateurs d'informations sans solliciter leur esprit critique. Or, prendre des notes, même sous la forme simplifiée d'un copier coller, c'est être dans l'activité. Il s'agit bien là, plutôt que d'aller à leur encontre, de s'appuyer sur les pratiques spontanées de nos élèves, qui sont du reste identiques à celles de tout internaute, pour en améliorer les performances. Et l'enjeu ici dépasse le contexte scolaire : certes, nous aidons les élèves à enrichir leurs productions afin de répondre mieux à la demande scolaire, mais, en abordant la question des droits des auteurs et plus largement en les sensibilisant à la notion d'auteur, nous posons les premiers jalons d'une véritable éducation à l'information.

Les professeurs-documentalistes constatent majoritairement par ailleurs que le temps consacré à la recherche d'informations est souvent plus développé que celui accordé au traitement de l'information, et que cet apprentissage est souvent délaissé lors des séances de formation des élèves à la maîtrise de l'information. Ne serait-il pas judicieux de nous interroger sur nos habitudes de fonctionnement afin de proposer aux enseignants qui travaillent en collaboration avec le CDI de limiter le temps consacré à la recherche d'informations (à raison d'une heure par exemple) pour s'attarder, une heure durant, sur leur traitement ? Il ne s'agit pas de rallonger le temps passé à effectuer des recherches au CDI dont on sait que les enseignants, soucieux des contenus du programme à enseigner, sont avares, mais de repenser en tant que professeur-documentaliste les modalités de notre dispositif pédagogique et méthodologique. Il me semble que les enseignants de discipline n'auraient qu'à s'en réjouir, dans la mesure où prendre du temps auprès de petits groupes d'élèves afin de les amener oralement à paraphraser, dans un premier temps, puis à expliciter leurs citations, cela revient à leur demander de verbaliser des contenus disciplinaires et donc à se les approprier peu à peu. En outre, en les aidant ainsi à se désengluer des discours rapportés, nous disposons d'un outil qui nous permet de nous assurer de leur degré de compréhension de ces connaissances. Il est probable qu'on aboutisse, au final, à une remise en mots et en forme des informations trouvées plus productive que la juxtaposition et les compilations que nous déplorons trop souvent dans les dossiers ou les exposés des élèves. Il apparaît aussi que cette redistribution du temps passé au CDI, outre qu'elle favorise la mise en place d'un apprentissage documentaire supplémentaire, offre l'opportunité de sortir les élèves et leurs enseignants du cercle vicieux dans lequel ils enferment et réduisent trop souvent la démarche de recherche en la bornant, sans en discerner les étapes successives, à deux temps forts articulés autour de la notion de collecte d'informations : je cherche/je trouve.

Si les heures nous sont comptées, en tant que professeur-documentaliste, pour mettre en place des apprentissages documentaires et monter des co-interventions avec des enseignants d'autres disciplines (et le but n'est pas, dans le secondaire, que les élèves épuisent leurs sujets de recherche en recensant une volumineuse masse d'informations) il est possible que nous puissions gérer différemment le temps imparti à nos séquences en le découpant de manière plus serrée. Ceci présente l'intérêt d'offrir à tous les participants une appréhension plus globale de la démarche de recherche pour en saisir davantage la complexité. Il devient également plus légitime aussi, dans un tel contexte, de solliciter la participation effective des documentalistes pour l'évaluation des productions que les élèves ont réalisées consécutivement à leurs recherches documentaires, ce qui constitue une bonne manière de resserrer les liens avec nos collègues enseignants de disciplines.

Lire au lycée professionnel, n°61 (11/2009)

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