Dossier : stratégies de lecture (II)

Difficultés de lecture : Expériences de "déblocages d'élèves"

Judith Rosenfeld, Enseignante en Lettre/histoire-géographie en Lycée Professionnel

De nombreux élèves arrivent en lycée professionnel persuadés de n'"être pas capable de". Certains s'absentent puis décrochent discrètement ou après avoir usé la patience des équipes. Certains sont bien physiquement là mais mettent beaucoup d'énergie à éviter le programme. Souvent, ils ne lisent pas, disent ne pas savoir, ne pas vouloir, ne pas pouvoir. Ils ont des explications précises, ils sont "dys-quelque chose" (c'est prouvé, ils ont le papier) ou illettrés (c'est prouvé ou va l'être lors de la journée d'appel). Ils ont souvent baissé les bras, ils en ont assez, n'ont plus idée de faire, ont renoncé.

Dans une classe hétérogène, mettre en place un dispositif pour aider un élève à surmonter ses difficultés de lecture n'a rien d'évident, y parvenir n'est en rien garanti. Mais parfois, "ça" marche. On trouve pour un élève précis, le dispositif compatible avec un emploi du temps déjà chargé. "On trouve" est une création multiple. L'enseignant utilise ses savoirs en matière de dispositifs pédagogiques mais aussi ses expériences. Il utilise surtout le point de jonction avec cette personne à l'infinie complexité qu'est l'élève. Comme il s'agit d'une jonction et non d'un à côté, la question de l'articulation du soutien de l'élève avec le cours est particulièrement importante. En effet, les élèves en difficulté sont souvent réticents au soutien, ils vivent ce temps supplémentaire comme une contrainte de plus et non comme un moment pour eux. Or il est très important d'oublier le temps, de tenter de faire en sorte que le soutien soit un moment attendu où il y a beaucoup de choses à faire.

Quelques études de cas peuvent peut-être alimenter la bibliothèque de dispositifs de soutien. Parler de "stratégie" pour les introduire est optimiste, il faudrait parler de fragile point de jonction, du "moment où" "ça" marche pour être dans la réalité des processus qui se mettent en oeuvre et dont les rouages échappent parfois. Il faudrait surtout pouvoir revoir les élèves, quelques années plus tard pour savoir s'ils sont devenus des lecteurs "en processus".

La stratégie "Merci de bien vouloir utiliser les dispositifs"

Il est poli, gentil, discret, trop. Elle est adorable, drôle, et vous sourit en disant "mais enfin madame je suis dys-". Il contemple sa copie toute l'heure d'évaluation. Elle a écrit les titres qu'elle a soulignés en mauve et sauté des espaces, elle a fait le quart du travail : "A quoi bon ? Je ne finis jamais !"

Le tiers temps, je voudrais que vous acceptiez le tiers temps. Il faut parfois convaincre les parents. Il faut souvent convaincre les élèves qu'il ne s'agit pas de temps inutile. Or le temps passé devant la copie blanche prouve que le temps est inutile. Je triche, on va essayer avec seulement les questions et le reste, vous viendrez les faire en soutien. Je négocie, je renvoie sur le médecin et je laisse beaucoup de temps les premiers mois.

La stratégie "Raconte-moi une histoire"

Il est beaucoup trop grand pour son âge et pas très joli garçon. Il est gentil mais se comporte bien souvent comme un grand indélicat avec les filles.

En cours technique, les résultats sont très mauvais, il ne "suit" pas, il ne "sait" pas lire. Il semblerait qu'il y ait eu un traumatisme, me dit la CPE. Il ne finira pas l'année, pensent nombre de collègues.

En entrant en classe, il fait beaucoup de bruit, s'installe au fond, rit fort. Il a annoncé ne savoir ni lire ni écrire : il a posé le cadre. Il n'est jamais absent, il travaille d'autant plus volontiers qu'il travaille en groupe, c'est l'autre qui lit et écrit, lui discute, trouve des idées.

Vient une séquence à dominante orale autour de la lecture en oeuvre complète d'Effroyables Jardins de Michel Quint. Il dit qu'il ne lira pas le livre, même s'il a un mois pour le faire. Alors j'en parle le soir à la maison et Didier (mon mari, professeur aussi) décide d'enregistrer le livre sur une cassette et je la propose à mon jeune homme trop grand pour son âge.

Je fais plusieurs copies et je le dis à la classe. Je donne pour consigne au jeune homme d'écouter la cassette le soir, dans le bus, à la place de la musique. Je sais qu'il est très touché que Didier lui lise un livre, il le remercie. Deux semaines avant le début de la séquence, je demande au jeune homme de lire le livre en même temps que la cassette. Il bougonne un peu mais le fait. D'autres élèves me demandent une cassette, je les donne. Je lui demande s'il est d'accord pour lire le début et il le fait. C'est la première fois depuis que l'on se connait qu'il lit devant les autres, il est très content de lui et les autres aussi. A partir de ce moment là, il lit plus souvent seul, souvent à haute voix au début. Puis il accepte souvent de lire pour les autres lors des travaux de groupe et finit par ne plus se poser la question de savoir s'il lit ou pas. Les élèves enregistrent une lecture d'Effroyables Jardins à plusieurs voix et le jeune homme l'offre à Didier.

La stratégie de la frustration

Il est très tendu, il a beaucoup de mal à se réguler. Il dit qu'il déteste le français mais c'est surtout à l'atelier qu'il a des problèmes, il a tendance à casser tout ce qu'il touche. Il ne lit pas mais il écrit. Plutôt mieux que la moyenne des élèves de la classe. Il dit qu'il ne lit pas, mais quand il écrit, il a lu, surtout les images, les cartes, les tableaux, les photos avec une grande finesse. Il aime beaucoup l'histoire et la géographie. Je lui donne beaucoup d'exercices en histoire et en géographie, il écrit et je lui lis ce que je n'ai pas compris. Il me l'explique, je l'écris et il réécrit sa copie. Il refuse de rendre les copies de français, alors je lui donne des copies d'histoire géographie. Il les rend.

Vient une séquence de lecture d'oeuvre intégrale de bande dessinée. Je décide de distribuer les bandes dessinées et de laisser les élèves les lire seuls. Le jeune homme très tendu entre dans sa lecture graphique, ça dure vingt minutes. Il s'agite, ça coince, puis il hurle que ce n'est pas possible, que Tardi s'est trompé dans le dessin. Je lui réponds que je vais écrire à Tardi pour le lui dire s'il m'explique par écrit pourquoi Tardi s'est trompé. Il boude, referme le livre, bougonne. Les autres ne sont pas très contents mais ne ronchonnent pas trop. Il reprend le livre, recommence. Récréation. Il revient, il va mieux, prend le livre et va s'asseoir à côté d'un copain, ils lisent ensemble. Quand la séance se termine, il n'a pas fini, il ronchonne, je lui propose d'emmener le livre, mais il a peur de le perdre. Je lui donne mon emploi du temps jusqu'à la prochaine séance et lui dit qu'il peut venir le lire pendant mes heures de cours. Il vient et finit le livre. Il recommence en ne lisant que les bulles, puis relit pour voir si les bulles et les images sont la même histoire. Il ne veut plus que j'écrive à Tardi, "c'est pas la peine". Il fallait lire aussi les bulles. Durant la séquence, il pose beaucoup de questions. Puis il veut lire d'autres bandes dessinées mais pas les amener à la maison. Alors il se met dans le fond de la classe et lit Pratt et Baudoin. Toujours plusieurs fois et toujours en ayant beaucoup de questions. Il continue à dire qu'il ne veut pas lire. Alors un jour je finis par lui dire que je veux qu'il lise et je lui propose de faire une revue de presse parce que sur la ligne de bus qu'il prend le matin, il peut récupérer un gratuit correct. Il dit qu'il va réfléchir et demande comment on fait. Je lui donne un petit guide. Il le fait, toutes les semaines parfois deux fois, pendant trois mois. Ensuite il accepte de lire des nouvelles et finit par rendre les copies de français.

La stratégie de la mascotte qui aime rigoler

Il est le plus jeune de la classe, il est facétieux et trouve la prof de français très amusante, elle croit qu'il peut lire. Il la trouve très amusante, naïve, peut-être même un peu niaise dans son idéalisme mais il est attendri plutôt qu'agacé. Quand je lui annonce qu'en plus, j'escompte bien qu'il se mette à écrire, il rit aux larmes, trop drôle. Il est la mascotte de la classe, sa bonne humeur désarme, il rend heureux, sans lui, on s'ennuie. Il sèche vraiment le moins possible, de moins en moins, sans lui, c'est trop dur. Il aime beaucoup les histoires, surtout les nouvelles à chute. Forcément, il trouve toujours la chute. Il est le champion absolu de la chute. Je suis très admirative, très intéressée. Nous convenons de lire des nouvelles à chute d'abord ensemble puis à tour de rôle et lui, la mascotte, doit trouver les chutes. Les autres ne comprennent pas toujours comment il a fait. Au début, je l'aide à retrouver les passages riches en indices. Puis je me dis fatiguée, ils peuvent bien le faire en groupe, non ? Ils acceptent, ils doivent chercher à deux. La mascotte trouve que son tandem est un peu lent, il cherche tout seul. Il se met à lire, assez vite, pas bien mais assez vite. Je lis des nouvelles de Maupassant et ils doivent trouver une morale, chacun l'écrit, même la mascotte, qui s'exécute, c'est trop facile.

Puis je passe à une séquence théâtre, et là il lit, pour jouer Charlotte qui tourne autour de Don Juan.

La stratégie du moindre effort

Elle est marocaine, alors les mots, elle peut le dire sans rougir : elle ne les comprend pas. Cette fille est une perle, elle dit enfin ce que les autres ne disent pas. Et surtout, surtout, elle veut lire. Je lui demande de souligner ce qu'elle ne comprend pas et je demande aux autres de lui expliquer. En soutien, je trouve toujours un adorable élève prêt à l'aider. Elle a mon emploi du temps, si elle a un trou, elle peut venir, s'installer, travailler là. Si j'ai deux minutes, je peux aussi l'aider. Tiens, si elle peut venir pendant l'heure des CAP, ce serait bien, elle me rendrait service, elle peut relire avec certains, les aider. Elle accepte, c'est vraiment très gentil de sa part. Pendant les vacances, elle peut m'envoyer ses mots, non peut-être pas téléphoner à 8h00 du matin, oui, oui, j'ai vu le courriel, je réponds très bientôt. Moi aussi je suis agacée quand je ne connais pas les mots et que le dictionnaire ne m'aide pas à comprendre.

Elle dévore les livres. Bon, si on pouvait passer au stade suivant, pouvez-vous me raconter l'histoire ? Aïe les mots, les phrases, c'est très difficile. Pour l'instant, nous en sommes là, utiliser, reformuler et communiquer ce que l'on a compris.

La stratégie de "l'air de ne pas y toucher"

Il ne veut pas lire, il ne veut pas faire l'exercice, il ne veut pas écrire. Ce n'est pas qu'il a pas compris, il a compris, il ne veut pas. Il est tout vilain et il m'énerve, ce n'est pas du tout joli à voir et c'est sonore, ça dure depuis la rentrée, je ne suis pas payée pour contempler une huitre. Il refuse de chercher le livre à la librairie. Il refuse de rendre sa copie. On lui a dit qu'en lycée professionnel les matières générales ne comptent pas, il s'en fiche, il ne veut pas le savoir. Il m'énerve. Il est toujours là, jamais en retard, rien ne lui déplait, mais rien ne plait non plus. L'armée lui a dit qu'il est illettré, ça, il sait que c'est écrit. C'est sa mère qui a ouvert le courrier. Elle est très sympathique, son père aussi, on est très inquiets tous les trois. Lui continue à être là mais pas question de poser la moindre hypothèse sur la suite du texte, d'ailleurs, il n'a pas compris, voilà. Je lui promets une fessée. Il sait que je ne vais pas tenir ma promesse. A la maison, tout le monde rase les murs. Sa mère fait des gâteaux pour les évènements de la classe. Mais lui reste très constant.

Un jour, il entre avec le journal, pas eu le temps de le ranger peut-être. "Vous me le passez quand vous en avez plus besoin ?" Et puis on en prend l'habitude, "je vous le mets dans le casier qu'à midi". "Y'a quoi aujourd'hui ? Pas grand-chose." Il se méfie, il a raison. Mais le rituel étant installé, il amène le journal tous les jours, il est d'ailleurs chargé de fournir les journaux pour la séance sur la presse et je lui demande de me choisir un article intéressant, là vite, j'ai pas eu du tout le temps, c'est à cause des copies, pour 14h00 ce serait parfait. C'est parfait, merci. Tiens pour demain un entretien, choisi dans la réserve là dans le placard, je laisse la porte ouverte, vous n'avez pas cours, je reviens tout de suite, merci de surveiller mon sac. Très bon choix, enfin de mon point de vue, qu'est-ce qui vous a amené à choisir cet article là ?

Après, bien entendu, c'est long, mais dans ce cas très progressif.

La stratégie du jeu

Cette année nous allons lire du théâtre à haute voix. Je commence à être habituée à surveiller le léger tassement au fond du siège. Le bassin bascule d'abord, suivi par les épaules et le menton. Les yeux deviennent transparents, impossible de capter le regard. Trois d'un coup. Auxquels s'ajoutent deux regards glacés mentons relevés, prêts à mordre. Cinq donc.

Je fais comme si je ne vois rien et ne comprends rien. Il s'agit d'une pièce de Feydeau, j'ai beaucoup hésité entre Dormez ! je le veux et Mais ne te promène donc pas toute nue en collection Mille et une nuits à cause de la couverture. Je distribue les livres. Je distribue scènes et rôles, on ne choisit pas, vous avez vingt minutes pour lire et on s'y met. Tours de rangées, lecture en une heure. Bon, on n'a rien compris de l'histoire et on reprend la semaine prochaine, les mêmes, la même chose. La même chose mais avec mise en scène, on ne glousse pas. Entre la première et la seconde séance, il y a dû y avoir lecture hors de la classe. Entre la seconde et la troisième, les élèves ont plusieurs fois relu la scène pour la travailler. Sur les cinq, il y avait en fait trois vrais récalcitrants. Mais entre copains, ils l'étaient moins qu'avec l'enseignant et ils avaient une véritable envie de jouer, surtout les rôles de filles. Ils pouvaient ensuite difficilement ne pas lire d'autres supports.

La stratégie des six questions

Il tente de se rendre le plus transparent possible. Il se met au premier rang le plus à droite ou le plus à gauche possible puisque c'est là que l'enseignant regarde le moins. Il ne bouge pas, j'en suis impressionnée, il est complètement muet. Non, il ne lit pas, mais il veut bien, c'est juste que c'est comme ça, il ne peut pas. Il est désarmant, il sait faire comprendre que là, je ne peux pas lui demander ça. Il est charmant, gentil, il est agréable, trop, presque fluide. Il copie, ne rend pas feuille blanche. Il s'est fait de bons amis même si ce n'est pas un bavard ni un joyeux drille.

J'écris "il" mais ils sont deux, jumeaux en troisième DP6. Je ne suis jamais certaine de m'adresser au bon, ils ont la transparence même de leurs prénoms. Ils refusent l'un et l'autre de lire, ils perdent le fil de ce que nous lisons en classe au bout de trois lignes, même avec le texte sous les yeux, même avec le rétroprojecteur. Ils n'ont pas de questions. Ils signifient assez clairement qu'ils sont étonnés que je puisse me poser des questions mais comme des enfants très bien élevés, avec une très grande douceur et une mine de respect attentif pour l'enseignant. Ils me font l'effet d'une toile de Turner.

Je souhaite leur parler, trouver une solution pour améliorer leur capacité à lire. Ils sourient, gentils, patients, compréhensifs, silencieux. C'est parce qu'ils ne comprennent pas, ils essaient, mais ils ne comprennent pas, ils perdent le fil. Je monte des exercices très précis, ils trouvent les informations mais dès qu'il s'agit de reformuler, les faux sens et les contre sens s'accumulent. Ils recommencent, réécrivent beaucoup progressent mais c'est ingrat, laborieux, décourageant. Ils écrivent des copies très propres, incompréhensibles et très longues. Mon air inquiet ne les déstabilise pas, un de leurs camarades me l'a bien dit en riant, je les prends pour des intelligents, mais enfin madame, tout de même.

Je les fais travailler avec leurs amis, ils ont le droit de copier mais seulement s'ils sont capables de me l'expliquer à l'oral, oui, il faudra trouver un moment.

Ils trouvent les moments, sinon, je ne note pas. Je leur propose un truc pour leurs brouillons, écrire une liste de questions (qui/à qui/ où/quand/quoi/comment/pourquoi ou pour qui), lire le texte, essayer de répondre aux questions. Ils décident de ne plus le faire au brouillon mais sur la copie. Du coup, ils ne finissent pas toujours le travail demandé à la classe mais il y a moins de contre sens, moins de faux sens, moins de phrases sans verbe.

Je suis l'un des jumeaux en BEP, il continue la méthode, elle lui convient. Je lui fais remarquer que je pose des questions d'énonciation dans les énoncés des exercices mais il préfère la méthode "brouillon" au propre. Bien. Il ne copie plus, je pense qu'il n'a pas le temps de regarder la copie du voisin, entre le temps qu'il prend et celui dont il a besoin pour répondre aux consignes, il n'a pas le temps de copier. Il a parfois de meilleurs résultats que son voisin. Je lui demande d'expliquer les erreurs. Il vient en soutien si son copain vient. Il accepte d'expliquer des consignes à d'autres élèves.

Il ne lit jamais à voix haute en classe. Il dit qu'il est timide. Par contre, en soutien, il lit à voix haute pour les autres élèves. Au fil du temps, il se met à lire, c'est assez joli, lorsqu'il lit, il y a un très grand calme dans la classe parce qu'il chuchote presque. Les autres élèves ont le réflexe de faire le moins de bruit possible, c'est très agréable.

La stratégie de la patience

Il vient de troisième DP6, cela fait un an que je tente de le persuader de me rendre autre chose que des copies blanches. Il est brillant, je le sais bien, d'ailleurs il brille dans toutes les disciplines, sauf celles que j'enseigne. Donc, il lit et écrit. Le français, il n'aime pas ça, surtout la prof, il ne l'aime pas du tout. Il est joli comme un coeur, malin... la prof de français le trouve sympathique, pénible mais sympathique. Lui, ça l'énerve, un peu, beaucoup. Il peste, trouve des oreilles sans cervelle prêtes à lui dire qu'il a un problème avec la prof.

Je convoque la maman. Nous convenons que deux ans avant de me rencontrer la prof de français était déjà une gorgone. Je soumets le problème à l'élève, peut-être est-ce dans la nature du prof de français de lui déplaire ? Peut-être devrait-il me voir comme une prof d'histoire géographie ? De mercatique peut-être ? On peut essayer avec la commercialisation touristique ? Rien. Il découvre qu'il a une amie qui pratique le même sport que mon fils, dans le même club, me le dit. Et lui ? Il ne veut pas faire du sport avec une joyeuse bande d'amis ? Non, il fait de la photographie, il n'a pas le temps. Tiens, c'est très intéressant ça, il ne veut pas me les montrer ? Non ! Raté...

Je l'oblige à venir en soutien avec la complicité de sa mère et de collègues... comment noter un élève qui refuse de rendre des copies ? Même si c'est le meilleur élève du collègue ? Il n'ose pas refuser mais boude dans un coin.

Je sélectionne des bandes dessinées, (Schuitten et Peeters), je laisse trainer Salgado, je pose négligemment Depardon sur les coins de table. Tout de même, ça l'amuse, et puis, il est fâché mais curieux, alors bien entendu, si je profite de son ennui pour lui chatouiller la curiosité... il feuillette. Je travaille avec des images, une série narrative de Duane Michaels notamment. Il se détend, je suppose qu'il est allé voir d'autres oeuvres en bibliothèque. Il rend parfois des copies, tout ce qu'il rend est correct, il ne rend rien dont il ne soit pas sûr, il est très exigeant. Je donne des livres à lire. Il est dans une classe qui lit, il est très fier. Il choisit un gros livre, il a du mal, il craque, il le dit....chic, chouette, champagne. Je le mets en tandem avec d'autres élèves, ils lisent le livre, il rend sa fiche de lecture.

Dans l'autobus, je lui demande ce qu'il n'aime pas trop dans le cours. Il aime bien la presse, la bande dessinée, il aime bien. Il dit toujours au début qu'il n'aime pas, oui, oui mais bon, il aime bien. Ah ?

L'année suivante, lorsque je demande à la classe s'il y a un livre qu'ils veulent lire, il réclame de lire l'oeuvre complète étudiée en troisième DP6. Je suis un peu embarrassée, "on" (lui et moi) connaît l'histoire, oui mais il l'a pas vraiment lu, il était fâché. On la lit ensemble, c'est pas comme le film. On compare.

J'organise un atelier photographique qui articule écriture et photographie. Les autres élèves écrivent tous des histoires, il rédige un vague paragraphe de quinze lignes, n'est pas content. Il trouve son groupe, fait des images, beaucoup de très bonnes images. Les copains sont contents et il se met à participer au travail de réécriture avec un groupe. Il existe pas mal de chose entre photographie et nouvelles, il peut en parler avec les directeurs de collection au festival du polar. Il ne veut pas mais veut bien lire une nouvelle. Va pour la nouvelle. Il trouve les photos moches et bêtes, il a raison. Il est très, très fin ce garçon, c'est en effet un peu plat, un peu facile, mal imprimé, redondant. Je lui en propose une autre, celle que je préfère, enfin c'est mon avis, les images sont de Séméniako. Il trouve pas mal mais l'écrivain a-t-il vraiment regardé les images ? Bonne question, on va regarder ça ensemble, il devrait en parler à l'intervenant aussi.

Le charmant jeune homme rend des copies, les résultats ne peuvent pas être miraculeux mais il progresse toute la troisième année et surtout, ne rend pas copie blanche à l'examen.

Lire au lycée professionnel, n°61 (11/2009)

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