Lecture d'image

Chronique d'un cheminement dans un album d'Anne Brouillard

Marie Guelpa

Brouillard, Anne. La terre tourne. Le Sorbier, 2009. Réédition.

L'adulte, qu'il soit ou non professeur de lettres, est souvent désemparé devant un album illustré "pour la jeunesse". La production, massive et hétérogène, donne une grande place à l'image. Mais comment la lire et qu'en faire ? Quelles références, quels outils et quelles démarches solliciter pour la lecture de ces livres complexes qui convoquent image et texte ? Loin de se présenter comme modèle, cet article veut seulement témoigner d'une posture : comment prendre le temps de l'observation et de la dénotation pour aller vers la connotation et dégager un sens. Cette démarche peut être mise en oeuvre par tout individu lecteur, mais aussi guider une approche pédagogique.

Les pages tournent

Tourner les pages. Feuilleter. Première chose à faire avec un album... Avec celui-ci, cela s'avère indispensable et doit être répété à de nombreuses reprises : le temps qu'il faudra pour établir des liens entre les illustrations. Les doubles pages, à l'exception des deux avant-dernières, sont toutes composées sur le principe suivant : à droite, illustration pleine page. A gauche : en haut, petite vignette centrée ; au centre, le texte ; en bas, frise de cinq vignettes. La petite vignette du haut représente toujours une porte-fenêtre, dont la luminosité évolue, présente aussi sur la couverture et dans la dernière illustration pleine page.

Recommencer maintenant le feuilletage en considérant les frises du bas à gauche et en cherchant s'il existe un lien avec la grande illustration pleine page. Par exemple, première double page : les taches blanches qui envahissent progressivement les vignettes 2 à 5 se traduisent à droite par un important rectangle blanc (paysage enneigé). Double page suivante, les hachures sombres sur fond blanc se structurent peu à peu (et induisent à droite une forme de barrière). Ensuite on repère une forme ronde qui devient la lune et son reflet et une autre qui évolue en liquide sombre dans une tasse. Il est facile de remarquer ensuite la grille, les feuillages, les cercles lumineux, les rails, le phare et le visage. On a ainsi démonté la logique graphique du passage entre page de gauche et page de droite.

Si vient le soupçon d'avoir raté quelque chose concernant ce qui se passe quand on tourne la page (de la page de droite à la page de gauche suivante), recommencer le feuilletage. Formes sombres du paysage, détail de la nappe, forme ronde du reflet de lune, voiture de train, reflet de l'eau, lucarne, imprimé du journal, tasse, arrière-plan d'arbre : c'est bien un détail de la page de droite qui génère la première vignette de la page suivante.

Recommencer le feuilletage pour vérifier que chaque image en engendre bien une autre.

"La terre tourne", dit le titre. On n'a fait, jusque-là, que tourner les pages en regardant les images et mettre en évidence une logique de structure. On n'est encore pas entré dans le récit...

Le temps passe

Page de couverture, dénotation. Dans le quart bas, à gauche, trois personnages, deux assis, l'un debout, sous la branche d'un arbre. Le premier personnage assis est habillé tout en rouge. Il tient un plat surmonté d'un gâteau blanc décoré de rouge. Le second est en vert avec un petit coffret sur les genoux. Le troisième est debout et tient à la main un bouquet de deux longues branches portant des fleurs rouges.

La moitié droite est occupée principalement par une grande fenêtre dont le haut est en arc. Trois animaux s'y tiennent : un félin au pelage roux et deux oiseaux noirs à bec jaune. Un animal noir occupe le premier plan dans l'angle en bas à droite. Deux oiseaux noirs à bec noir se tiennent sur un perchoir au milieu. Dans le quart restant (en haut, à gauche) on remarque un autre quadrupède noir couché sur la branche qui surplombe les personnages. Un cercle clair et lumineux en haut.

Page de couverture, connotation. Cette scène fait penser à une photo de famille. Les humains semblent poser dans une forêt, alors que tout le reste de l'image évoque une scène d'intérieur lumineux. Sommes-nous dehors ou dedans ? Les animaux font-ils partie de la famille ?

A la seconde question il est facile de répondre en feuilletant encore une fois l'album. Oui, les animaux font partie de la famille. Ils sont sur chaque image, accompagnant les humains, tenant une place qui leur est propre ou partageant leur table.

Les scènes d'extérieur sont les plus nombreuses : 7, contre 3 scènes d'intérieur (le restaurant, le cinéma, la table rouge) et 2 qui appartiennent aux deux mondes : le train (les personnages sont dans une intimité familiale dans cette voiture ouverte) et la dernière page où l'on voit un enfant franchir une porte. Mais va-t-il de l'extérieur vers l'intérieur ou l'inverse ? Que nous raconte donc cette histoire ? Qu'advient-il de ces personnages ? Que se passe-t-il pour eux tandis que passe le temps du récit ?

Les mots s'en mêlent

Lire maintenant le texte. Il est réparti en 10 blocs formant chacun un paragraphe qui commence par "la terre tourne". Phrases courtes, de construction simple, écrites au présent.

Bloc 1. Evoque l'univers dans un plan large, puis le ventre des mères où les "petits bébés grandissent". Parle des gens "qui vont et viennent par le vaste monde". Les notations sonores forment une sorte de bande son aux bruits nets : le "vent souffle", les "arbres grincent" et la "porte claque".

Bloc 2. Evocation de la ville. La bande son parle de "mots et sons mélangés" produits par les "avions", une "mouche", un "autobus", une "fête", la "ville".

Bloc 3. A la faveur de la nuit surgit une question : où va ce qu'on ne voit plus ? La bande son propose les bruits de la nuit : "clapotis de l'eau", "craquement d'une branche", "mots d'une conversation"...

Bloc 4. Evocation des bruits de la vie quotidienne : verres et couverts, gouttes de pluie, son d'un manège, claquement de porte.

Bloc 5. Ambiance estompée et douce d'un matin d'été, odeur de café, pas de bruit, sauf "quelques paroles".

Bloc 6. Après-midi d'été et odeur d'asphalte.

Bloc 7. Evocation d'un intérieur. La bande son évoque des "bruits étouffés par de gros tapis moelleux", une musique "qu'on entend derrière la porte", un "moment de silence".

Bloc 8. La terre et le train vont en sens contraire et se croisent.

Bloc 9. Mouvement de la rivière, de la mer, du vent, du jour, du bateau.

Bloc 10. Dans le récit au présent fait irruption une phrase au passé : les bébés qui "grandissaient" "sont nés". Ces "bébés" deviennent alors sujets de verbes d'action au présent : ils "claquent" les portes, "vont et viennent", "écoutent les bruits du monde".

Le texte seul ne peut rendre compte du sens général de l'album, pas plus que l'image seule ne le pourrait. Ces deux composantes sont en interaction. Si on les examine en vis-à-vis, on s'aperçoit que jamais le texte ne paraphrase l'image, et réciproquement. Parfois il y a un rapport étroit (par exemple, les blocs 5 et 6 qui représentent des situations du matin ou de l'après-midi : le texte apporte des précisions sensorielles comme l'odeur), parfois non. On ne peut donc se fonder sur la seule analyse du texte pour rendre compte de l'oeuvre et mettre à jour son sens.

Et la vie va

Le texte, cependant, fournit un indice important : au début du livre, la troisième phrase : "Pendant ce temps, de tout petits bébés grandissent bien au chaud dans le ventre de leur mère" est reprise presque à l'identique à la fin du livre, dernière phrase : "Pendant ce temps, d'autres bébés grandissent bien au chaud dans le ventre de leur mère, et la terre tourne encore".

La terre ne cesse de tourner, assurant la permanence et l'universalité du monde, dans laquelle peut s'inscrire le cycle de la vie humaine. La force de cet album est de plonger, au présent de vérité générale, dans l'universalité de l'histoire humaine. Elle est surtout de parler, à l'enfant qui est en chacun de nous, de la périlleuse aventure de venir au monde. Dans la dernière image l'enfant qui pousse la porte sort du ventre de sa mère et entre dans le cercle de famille. La structure circulaire du récit indique qu'il s'inscrit dans une lignée humaine et qu'à son tour il contribuera à faire grandir un bébé dans le ventre d'une mère (voir la première vignette de la première page).

Mais le lecteur peut adopter un autre point de vue : ce récit ne serait-il pas celui de la préparation d'une naissance ? Le temps est venu de regarder de plus près les personnages de cet univers. Deux figures féminines, une masculine, quatre oiseaux noirs, deux quadrupèdes noirs et un roux : voici les êtres vivants. Désignons les humains par la couleur de leurs habits et nous aurons Homme rouge, Femme verte et Femme bleue, toujours vêtue d'une salopette à carreaux bleu et rouge.

Première image. Homme rouge est seul dans le paysage de neige où passent des roulottes tirées par des chevaux, un animal noir est au premier plan.

Deuxième image. Homme rouge est à table avec l'animal noir et deux oiseaux noirs. Femme bleue apparait en petit à une fenêtre en compagnie d'Animal roux.

Troisième image. Femme bleue et Animal roux vont en barque à la rencontre d'Homme rouge, Animal noir et oiseaux noirs. Femme verte est sur un pont au-dessus, avec un autre animal noir.

Quatrième image. Au premier plan, Oiseaux noirs boivent un verre. A droite Femme verte et Animal roux se tiennent par la main. A gauche Femme bleue, tenant un ballon rouge, regarde un manège composé de trois chevaux blancs dont l'un est monté par Homme rouge.

Cinquième image. Dans la rue, à une terrasse, Homme rouge est assis à une table avec Femme verte et un oiseau noir. A la table voisine se trouve Animal noir qui lit le journal. L'autre oiseau noir est perché sur un fauteuil au pied duquel se trouvent deux oiseaux à bec jaune. Dans le coin à gauche, Femme bleue accompagnée d'Animal roux cueille de grandes fleurs rouges.

Sixième image. Au premier plan d'un paysage urbain au ciel tourmenté, de gauche à droite : une penderie avec des habits. Femme bleue tient en main un petit vêtement jaune. Animal roux auprès d'elle, deux oiseaux noirs au-dessus. Femme verte lui tourne le dos et regarde vers la droite. Deux oiseaux noirs à bec jaune, un animal noir. Homme rouge installe une échelle rouge contre un arbre noir.

Septième image. Salle de spectacle. Sur les fauteuils du premier rang : animal noir sur le dossier, deux oiseaux à bec jaune et autre animal noir lisant le journal. Deuxième rang : oiseau noir sur un dossier, Homme rouge, Animal roux, avec autre oiseau noir sur son dossier, et Femme bleue. Juste derrière Homme rouge : Femme verte.

Huitième image. Dans un train. A gauche, Femme bleue et Animal noir. Juste derrière, Femme verte, penchée sur Femme bleue, et un oiseau noir. A droite, Animal roux et Animal noir. Derrière eux Homme rouge regarde par la fenêtre. Un oiseau à bec jaune est sur le dossier du fauteuil voisin.

Neuvième image. Paysage de bord de mer. Sur la plage au premier plan : Homme rouge accroupi tient ouvert le couvercle d'un coffret devant Bec jaune, Femme bleue est debout à côté de lui. Sur des rochers dans l'eau, deux oiseaux noirs, Animal roux et un animal noir. Pieds dans l'eau Femme verte avec Bec jaune flottant. Sur le sable, à droite, Animal noir tenant une chaussure dans chacune de ses pattes avant.

Dixième image, double page. Venant de la gauche, s'apprêtent à accoster : deux Bec jaune ; un coffret flottant ; une barque occupée par Femme bleue, Animal roux, Animal noir, un ballon rouge et deux fleurs rouges ; une autre barque portant Femme verte et Oiseaux noirs. Homme rouge est déjà à terre et porte le gâteau blanc à décorations rouges. A droite, une grande table est dressée sous les arbres avec une nappe rouge. Cinq ou six sièges d'un côté, un fauteuil de l'autre.

Onzième image, double page. Gros plan sur la table rouge. De gauche à droite : Femme verte, Bec jaune, Oiseau noir, Animal roux, Homme rouge, Animal noir sur la nappe et Oiseau noir sur le dossier de la chaise, un siège vide et Femme bleue, tout au bord de la page, regardant vers sa gauche. En face d'elle se trouvent autre Animal noir assis sur une chaise et autre Bec jaune posé sur la table qui regardent dans la même direction qu'elle, c'est-à-dire hors du champ de la page. Sur la table sont disposés tous les objets qui ont accompagné le groupe : gâteau, dessin, journal, coffret, coquillages, etc. Si on examine en détail l'environnement de Femme bleue, on observe que tout près d'elle se trouve le petit vêtement jaune et rouge et que le fauteuil vide à sa droite est encadré par les deux fleurs rouges et le ballon rouge.

Dernière image. La grande porte-fenêtre (qui figure en vignette sur chaque page de gauche), éclairée par l'arrière, s'entrouvre poussée par un enfant vêtu d'un pull rouge et d'une culotte à rayures bleu et rouge.

Cette description froide de la position des personnages dans chacune des images fait émerger la place singulière de Femme bleue : serait-elle la mère ? Dès lors peut-on lire l'histoire comme une rencontre amoureuse qui se concrétiserait par la naissance d'un enfant ?

Ne resterait plus qu'à élucider les autres personnages, animaux ou humains. Pour Homme rouge, c'est réglé, il est le père. La preuve ? L'enfant a un pull rouge ! On pourra néanmoins se demander pourquoi il est le plus souvent au centre des images, tandis que Femme bleue est fréquemment en bord de page...

L'affaire est plus complexe avec Femme verte qui apparait plus tard, qui est tantôt avec lui, tantôt avec elle, ou bien seule... Est-elle la part féminine de cet homme ? Une figure féminine tutélaire prenant soin de la femme en gestation ? Un autre aspect féminin de Femme bleue ?

Quant aux animaux, on notera que l'un des animaux noirs est plus souvent associé à Homme rouge et Animal roux à Femme bleue. Figurent-ils la part animale des humains ? Ou des aspects de leur vie profonde ?

Ainsi l'album permet-il de lire le récit de la vie in utero, celui de la préparation d'une naissance et l'évocation de la vie intérieure. Le dossier n'est pas clos, car des questions sont restées sans réponse et d'autres se posent encore. Selon le point de vue adopté les éléments textuels et graphiques du récit peuvent prendre diverses valeurs. Le lecteur est souvent dans l'incertitude : est-il question du monde extérieur, de la vie utérine ou de la vie imaginaire ? De là peuvent naitre d'autres interprétations, d'autres sens surgir. Il est temps de conclure. En manière d'ouverture je suggère de reprendre l'album une fois de plus et de le lire en accordant une attention particulière à la couleur rouge : la place qu'elle occupe, la densité qui lui est donnée, les objets auxquels elle est dévolue. Symbole d'énergie vitale, elle est au coeur de cette création.

Lire au lycée professionnel, n°59 (03/2009)

Lire au lycée professionnel - Chronique d'un cheminement dans un album d'Anne Brouillard