Dossier : nouveaux programmes de français du Bac pro en trois ans

Faudra-t-il faire de la grammaire en Bac pro ?

Jean-Pierre SAUTOT

Les programmes du Bac pro en trois ans ne sont guère loquaces sur le sujet de la grammaire. Des notions linguistiques sont explicitement citées dans le champ des connaissances mais, de méthode préconisée, il n'y en a point. Pour autant peut-on accéder aux quatre compétences sans une effective étude de la langue ? La question n'est pas tant de savoir s'il faut étudier la langue, mais plutôt de s'interroger sur la manière de l'étudier. Le paragraphe "Langue française" est le plus explicite. Il s'agit de parvenir à une maitrise des codes oraux et écrits. La première question qui vient au linguiste est : quels codes ? De ce point de vue, ces programmes ont un empan relativement large. Pour chaque objet d'étude, la rubrique "Champ linguistique" est subdivisée en quatre principales rubriques, sans que celles-ci soient nommées :

  • le lexique,
  • la syntaxe,
  • l'énonciation,
  • les procédés sémantiques.

Le lexique

Le lexique occupe une place importante dans le champ linguistique des connaissances. Chaque objet d'étude comprend deux rubriques. L'une sous la forme "lexique" et l'autre sous la forme "lexique de". Pour un même objet d'étude, les rubriques lexicales sont complémentaires. Ainsi dans "Les philosophes des Lumières et le combat contre l'injustice", les deux thématiques lexicales, soit le juste et l'injuste, le tolérable et l'intolérable, répondent assez bien aux lexiques de la morale, du droit et de l'engagement.

Les champs explorés sont féconds et denses. L'exploration des champs sémantiques et lexicaux des mots et notions proposés donne assurément une densité de contenu aux objets d'étude. Les programmes n'expliquent pas si ces champs doivent faire l'objet d'une évaluation spécifique, ni s'ils doivent être maitrisés ou simplement parcourus.

Lexiques à construire :

ActionEnnuyeuxMédiasProgrès
AdhésionÉtrangeMoralRaisonnement
ArtsFauxMoraleRéel
BeauHumourNatureRefus
CollectifImaginaireNormeScience
ComportementImaginationObjectivitéSensibilité
ConnaissanceIndividuelParoleSingulier
ConscienceInformationPenséeSociété
CultureInjustePerceptionSubjectivité
DiscoursIntolérablePeurTechnique
DroitInutilePhysiqueTolérable
ÉcartJugementPlaisantUtile
ÉmotionsJustePlaisanterieValeurs
EngagementLaidPortraitVrai

L'absence du terme "professionnel" dans ce corpus conceptuel est notable et place le Bac pro sur un tout autre paradigme que le CAP où le champ du professionnel est très présent.

La syntaxe

Coté syntaxe, le traitement relève plus du politiquement correct que de la programmation stricte. La liste des notions à étudier ou qu'il faut maitriser fait déjà partie des programmes que l'élève doit maitriser à la sortie du collège, voire à la sortie de l'école élémentaire. On se demande alors ce que signifie de citer ces structures syntaxiques :

  • Phrase active, passive, impersonnelle
  • Expansions du nom
  • Les propositions relatives
  • Types de phrases, ponctuation
  • Les formes de l'interrogation, l'interrogation indirecte
  • La phrase complexe
  • Discours rapporté et citation.

On ne peut donc voir ici l'apprentissage de codes nouveaux. De plus, nulle part il n'est fait mention d'une capacité d'analyse syntaxique explicite. Il s'agit donc plutôt d'une invitation à faire maitriser les usages pertinents de ces structures syntaxiques. Or s'il s'agit d'usage, on verse alors dans des problèmes d'énonciation. Pourquoi alors séparer syntaxe et énonciation ?

L'énonciation

En fait, le programme de connaissances linguistiques est concentré dans cette rubrique et les autres devraient y être subordonnées. On y retrouve des éléments de grammaire textuelle que la syntaxe vient appuyer. On citera un copieux menu de connecteurs qui devraient permettre de construire de la phrase complexe. De même, la valeur des pronoms personnels, les formes de l'interrogation, ou encore diverses modalisations, relèvent bien du champ de l'énonciation, c'est-à-dire de l'appropriation de la situation de communication par le locuteur ou le scripteur. C'est donc bien à un décodage du discours plus que des textes auquel le programme invite.

Trois outils fondamentaux de l'actualisation du discours au fil du texte :

  • Déterminants
  • Mots de reprise et cohérence textuelle
  • Substituts lexicaux et grammaticaux

Des outils de progression textuelle :

  • Connecteurs d'énumération, d'opposition, de cause et de conséquence
  • Connecteurs qui introduisent l'analogie, la ressemblance
  • Connecteurs spatiaux et temporels

L'expression de la subjectivité :

  • Valeurs des pronoms (dont "je" et "on" cités explicitement)
  • Temps et modes verbaux
  • Point de vue
  • Discours rapportés
  • Modalisation : termes péjoratifs et mélioratifs
  • Modalisation du doute, de la vérité, du jugement

Les procédés sémantiques

Enfin, une liste non négligeable de procédés sémantiques est inscrite dans le programme :

  • Dénotation, connotation, implicite, sous-entendus, lieu commun ;
  • Personnification, comparaison, métaphore, symbole, allégorie ;
  • Argumentation indirecte, ironie, antiphrase ;
  • Généralisation, reformulation, condensation, désignation, caractérisation, interpellation, concession, persuasion, éloquence, soulignement et effacement du discours.

Dès lors il est clair que ce n'est plus une grammaire morpho-syntaxique qu'il convient de mettre en oeuvre mais une grammaire du sens et de l'expression. De ce point de vue le programme est un peu contradictoire : il faut "consolider les connaissances des règles de construction de la phrase" et il faut produire des écrits "de travail et de mémorisation", des écrits personnels, des commentaires, des argumentations variées. De plus l'élève "enrichit dans l'espace du texte son expérience vécue et apprend à lire le monde : il participe aux débats moraux, politiques, philosophiques, esthétiques ; il découvre les mythes et les figures héroïques qui sous-tendent nos représentations du monde". La visée du programme est donc bien au niveau discursif et le syntaxique n'est qu'un outil parmi d'autres.

Quelle grammaire pratiquer ?

Partant de ces constats, le "champ linguistique" du programme fait figure de boite à outils. Laquelle doit donner aux élèves les moyens de décoder ou de construire des discours et des textes. Les premiers manuels édités pour le nouveau cru du Bac Pro sortent. Comment traitent-ils la question ? J'ai consulté les sites internet des principaux éditeurs et les quelques spécimens envoyés (Nathan, Foucher, Magnard). Force est de constater que le problème de la grammaire est traité en ordre dispersé parfois même au sein d'un même manuel...

On peut utiliser directement les entrées linguistiques du programme. Ainsi les connecteurs font fréquemment l'objet d'une leçon qui liste les différentes catégories de "connecteurs" et offre une fonction par catégorie. Les lexiques spécifiques font parfois l'objet d'un listage simple. On offre à l'élève une liste de mots bruts, sans commentaire ni exercices. Mais on trouve ailleurs des leçons de lexique, avec exercices d'application. Bref la plupart des auteurs offrent des outils linguistiques décontextualisés. La pertinence de ces leçons administrées connait les limites classiques du genre ! On le voit, les nouveaux manuels du Bac pro en 3 ans peinent à renouveler les pratiques... La question se pose plus dans les liens entre les outils proposés et le lien avec le programme d'objets littéraires et discursifs. Un cahier de travaux pratiques offre un lien systématique entre outils linguistiques et textes, quand un autre reste dans l'implicite.

Il est plus intéressant de constater l'émergence, de ci de là, de leçons plus complexes en lien avec les procédés sémantiques. L'entrée par les procédés sémantiques offre l'opportunité de balayer plusieurs types d'outils syntaxiques et/ou rhétoriques. En règle générale la centration des programmes sur différents discours, plus que sur les entrées linguistiques invite à subordonner le linguistique au discursif. L'idée d'une hétérogénéité des outils pour un discours donné semble bonne - et pour moi évidente ! - et on comprend mal pourquoi les manuels ne l'exploitent pas plus.

Au final c'est un schéma très inductif d'ensemble, mais qui n'exclut pas les leçons, qu'il faudra mettre en oeuvre, où l'appropriation d'un type de discours implique trois catégories d'outils :

  • du lexique,
  • une structure textuelle (cohérence et progression),
  • des procédés sémantiques.

Les deux derniers types d'outils sont très hétérogènes, donc les leçons de grammaire à construire sont nécessairement complexes.

Le silence des programmes sur cette hétérogénéité des outils et la visible difficulté qu'ont eue les auteurs de manuels à agencer les différents niveaux de l'outillage linguistique me laissent perplexe quant à l'avènement effectif d'une grammaire du discours dans les classes.

Lire au lycée professionnel, n°59 (03/2009)

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