Dossier : nouveaux programmes de français du Bac pro en trois ans

Le programme un an avant tout le monde !

Français, Bac pro en trois ans, première tentative de mise en oeuvre

Judith Rosenfeld

Tenter de mettre en oeuvre un nouveau programme est toujours très agréable. On se retrouve dans la délicieuse situation de ne pas maitriser grand chose. On sait déjà que les élèves vont de temps en temps nous renvoyer que là, on a été franchement moins bon que la semaine dernière. On en devient plus humain. Surtout, on construit avec eux et les années qui suivent sont profondément marquées par les échanges avec ces premiers élèves, moins cobayes que miroirs privilégiés, pour peu bien entendu qu'ils soient associés au projet de l'enseignant.

Lors de la réunion de rentrée avec les parents d'élèves j'ai expliqué que je travaillais sur un programme en rodage et qu'il ne fallait pas hésiter à commenter le travail et à prendre rendez-vous avec moi au premier doute sur un point abordé en classe. J'ai bien fait. A la réunion de décembre, j'ai vu presque tous les parents avec leurs adolescents. Or nous savons tous que faire venir les parents est souvent très, toujours trop, difficile en lycée professionnel. J'avais décidé de commencer par " parcours de personnages " en faisant le pari d'investir les parents dans les séquences à dominante lecture et écriture. Je cherche à le faire depuis que je travaille en lycée professionnel en utilisant des recueils de nouvelles. J'ai ensuite abordé la " construction de l'information " en m'appuyant sur des exercices préliminaires effectués par les élèves lors de comptes rendus de lecture. L'objet d'étude a été traité en collaboration avec la bibliothèque municipale de Lyon. Au moment où je rédige cet article, je traite avec les élèves le dernier objet d'étude du programme, " des goûts et des couleurs "

Parcours de personnages

Lecture

Le programme vise dans ses finalités à permettre aux élèves d'" entrer dans l'échange " oral et écrit. En début d'année, ils y sont en général peu enclins. En lycée professionnel, un des enjeux de la rentrée est de construire un pacte d'échange avec des élèves qui souffrent souvent d'un sentiment d'échec inhibant ou rejettent tout simplement le cours de lettres. Depuis plusieurs années, j'utilise des nouvelles en début de cycle pour les impliquer dans leur scolarité et leur donner envie de lire. Certaines fonctionnent très bien en début d'année : les nouvelles à chute et celles qui aboutissent à une morale. Elles ont l'avantage de nous permettre de mesurer le niveau des élèves et de procéder aux révisions ou aux apprentissages nécessaires à leur autonomie tout en les amusant un petit peu.

Cette année, je souhaitais compresser le temps, aller plus vite dans la sociabilisation des élèves, tenter des raccourcis pour les amener à lire seuls. J'ai abordé l'année avec un recueil très connu : Les nouvelles à chutes paru chez Magnard en 2004, et commencé par " Lucien " de Claude Bourgeyx. La nouvelle est si courte que l'on peut travailler sans trop de difficulté la structure du récit et le point de vue, en une heure pour les élèves dégourdis et en deux pour les récalcitrants. J'ai lu le texte puis j'ai demandé aux élèves de proposer une fin et de la motiver par les indices du texte. Nous avons ensuite travaillé de la même manière avec " Happy Meal " d'Anna Galvada. Après ces lectures par l'enseignant, les élèves se sont répartis en groupe et ont été chargés de lire à la classe une nouvelle. Ils devaient être capables d'expliquer les éléments de construction du personnage qui permettaient de créer l'effet de surprise de la chute. J'ai ainsi pu évaluer le niveau de chacun en obtenant une discipline de classe et une écoute satisfaisante à mon goût. Nous n'avons abordé qu'ensuite le réalisme. Pour ce faire j'ai utilisé un recueil de nouvelles de Maupassant que j'avais choisies très simples et très courtes, en commençant par " La parure " afin d'avoir un peu de temps pour traiter du courant littéraire et d'y ajouter un peu d'histoire culturelle. Je voulais surtout obtenir des élèves qu'ils aient compris la fonction du personnage dans une fiction et la construction réaliste et qu'ils acceptent pour la plupart de lire seuls et de travailler seuls et en groupe.

Précisons simplement que sur vingt-quatre élèves seuls huit se souvenaient des titres des oeuvres qu'ils avaient traitées en troisième et que les trois quarts ont commencé l'année en me signifiant gentiment que, puisqu'ils avaient toujours échappé à la lecture des oeuvres complètes en classe, il n'y avait pas de raison de changer de méthode. J'ai donc été soulagée de constater que les proportions s'étaient presque inversées. Au retour des vacances, les deux tiers avaient lu le recueil de nouvelles donné en lecture cursive et étaient capables d'en présenter une à l'oral. J'avais donné comme consigne de les lire aux parents ou à un proche, de nous expliquer quel personnage préféraient les parents ou les proches et, s'il ne s'agissait pas du personnage qu'avait préféré l'élève, de nous expliquer les écarts.

Rétrospectivement, j'aurais pu utiliser un groupement de textes d'incipits et d'exipits avec Bel Ami de Maupassant, Le père Goriot de Balzac et autre chose que je n'ai toujours pas déterminé, mais avec un personnage féminin. J'aurais pu également utiliser des nouvelles des différents auteurs réalistes dans un premier temps, puis inciter à des lectures autonomes en travaillant les incipits. Il aurait alors fallu traiter l'objet d'étude en fin d'année après un travail sur la presse allant de la brève au grand reportage. J'aurais également pu commencer par du théâtre, ce qui aurait été parfait pour " comprendre en quoi un personnage porte le projet de son auteur ".

Ecriture

Je tenais à mettre les élèves en situation d'écrire eux-mêmes et j'avais peur de déborder sur le temps que je m'étais imparti. L'an dernier j'avais conduit parallèlement un atelier photographique et un projet d'écriture avec mes classes, demandant à chaque élève de produire un texte satisfaisant articulé avec des images. Dans un second temps nous avions travaillé plus en profondeur un choix de textes, individuellement ou en groupe. Enfin, une vingtaine de travaux avaient été exposés au CDI afin que tous les élèves de l'établissement puissent les lire.

Avec les élèves de seconde baccalauréat professionnel en trois ans entrés en septembre 2008, j'ai procédé de manière un peu différente et en prenant moins de risques. J'étais un peu inquiète par un changement d'intervenant pour l'atelier photographique, et surtout je cherchais à faire en sorte de préparer les élèves aux exercices de la partie écrite du BEP qu'ils sont censés pouvoir présenter en cours de cursus. Les éditions Delagrave m'en ont donné l'occasion avec " La vie est une loterie " de Lionel Audion, Véronique Bouet et Fabien Gruel. Il s'agit d'une nouvelle dont chaque chapitre est inachevé, onze en tout. A l'aide de consignes et d'aides lexicales les élèves sont chargés d'achever l'oeuvre. J'ai aménagé la proposition en tenant compte du groupe. Nous avons travaillé la description et le portrait ensemble, chaque élève a produit un texte que j'ai fait évolué individuellement en écriture longue. Nous avons sélectionné ensemble - enfin, surtout eux - deux textes à retenir. Pour les neuf chapitres restant, ils ont travaillé en groupe. Chaque personne était chargée de rédiger individuellement un brouillon structuré - ramassé et noté, c'est plus prudent - puis le groupe devait soumettre son texte à un autre groupe dont il reprenait le texte. Enfin l'ensemble des textes a été soumis à la classe pour d'ultimes modifications. Certains textes étaient plus délicats à produire que les autres. C'est le cas notamment d'une scène de bagarre qui nécessite un récit articulant plusieurs actions simultanées et une description. Pour aider les élèves, je les ai fait travailler d'abord sur une planche de bagarre de la " zizanie " dans la série des Astérix.

En atelier photographique nous avons travaillé en parallèle à la construction d'images en abordant le portrait, la nature morte, la mise en scène narrative en image, l'architecture des zones d'aménagements concertés d'habitation. Nous avons travaillé la lecture de plan, le croquis. Après avoir associé textes et images nous nous sommes un peu fait aider pour présenter la nouvelle complète sous forme de pdf et avons adressé notre travail à l'éditeur qui organisait un concours. C'était assez stimulant à faire et très gratifiant de gagner le premier prix : la publication du travail des élèves.

Et le personnage là dedans ? Les élèves ont été en situation de le construire puisqu'ils étaient les auteurs et que c'est un narrateur personnage qu'ils devaient faire évoluer. Personnage qui dit très peu de gros mots, s'exprime dans un français impeccable, est doté d'une éthique à toute épreuve et reste réaliste et attachant par sa naïveté.

Je pense que nous avons pu par ce dispositif traiter puis réinvestir capacités, connaissances et attitudes inscrites au programme. Certaines connaissances auraient pu être approfondies notamment le romantisme et le personnage de théâtre que nous avons abordé à travers l'objet d'étude " des goûts et des couleurs "

Construction de l'information

Nous avons commencé à aborder les codes de la presse au cours de la séquence consacrée à l'écriture de fiction, puisqu'un des exercices demandé était un article de presse. Les codes ont été réinvestis ensuite dans les comptes rendus de lectures cursives, ce qui avait l'avantage de m'éviter les copier-coller de devoirs pris sur l'internet. J'ai donc pu commencer à traiter cet objet d'étude en terrain défriché et me suis attachée à travailler la presse écrite et les pages internet des grands journaux. Plusieurs points me semblaient très délicats à traiter : la notion de vérité et le " bien fondé d'une information ". Traiter de la vérité en entrant par des outils littéraires ? Je vois à peu près comment le faire avec des outils de philosophie, des outils de sciences humaines et des outils issus des travaux des linguistes des sciences de l'information mais en littérature, j'avoue que je ne voyais pas du tout comment m'y prendre.

J'ai commencé par la seconde problématique : " Comment s'assurer du bien-fondé d'une information ? " En prenant appui sur des sources utilisées en histoire et en géographie, nous avons travaillé sur les productions de données quantitatives et qualitatives. Ensuite nous avons fait dans différents journaux : 20 minutes, Le Monde, Le Figaro et Libération un travail de repérage des sources citées qui ont été explicitées. L'intérêt du dispositif est de faire travailler assez rapidement les élèves et de pouvoir structurer les types de sources (expertise, anecdote) ou les échelles (internationales, régionales, nationales, locales). Mais il serait très difficile de procéder ainsi en début d'année. Il vaudrait mieux sélectionner des articles autour d'un même sujet de type économique et social dans différents supports. Les élèves étaient déjà habitués à travailler en groupe et l'année avancée, ils ont supporté assez bien d'avoir à trouver le même type de sources avec des contenus et des sujets différents, ce qui n'est pas du tout évident.

Dans un second temps, nous avons travaillé autour des codes d'un organe de presse et de ce qui le distingue de la publicité : analyse de l'ours, usage du conditionnel, citation ou non des sources, entretiens et sources contradictoires, différence entre la presse et les journaux d'entreprise. Je me suis appuyée sur le 20 minutes du jour, parce qu'il s'agit du journal le plus lu par les élèves et qu'il permet d'aborder la délicate place des gratuits et l'importance et l'impact de la publicité dans la presse. La question était d'actualité pour la télévision et cela nous a permis de travailler l'oral.

Durant la semaine de la presse, nous avons suivi un atelier à la bibliothèque municipale de la Part-Dieu autour de l'évolution de la une du Progrès. Nous avons alors travaillé sur l'évolution des codes de rédaction des articles sur plus d'un siècle, l'apparition des images et le développement de leur place. Les élèves étant déjà formés à la lecture d'image, nous avons pu travailler plus en profondeur leur complémentarité par rapport aux textes, mais aussi leurs fonctions d'emphase, d'accroche, d'écart.

Nous avons ensuite abordé la grave question du vrai en science humaine, par les choix des journalistes, le tri de l'information d'abord et les éléments d'insistance ensuite. Nous avons utilisé des brèves et deux articles sur le même sujet. Nous n'avons pas traité la télévision. Je ne la regarde plus depuis vingt ans sauf nécessité professionnelle et je m'ennuie terriblement devant. Il est très difficile d'enseigner quelque chose qui vous ennuie à ce point. Je pense tenter une sélection de débats. Par contre, nous avons réinvesti les supports utilisés pour la première problématique abordée ce qui était une excellente chose : relire sous un autre angle le même support a favorisé une meilleure conscience qu'il faut parfois lire deux fois pour avoir pleinement la sensation d'avoir compris et d'avoir repéré correctement les implicites et les manifestations de l'opinion du journaliste. Nous avons enfin travaillé sur cette question : l'importance du débat d'opinion et, donc, de lire sur un sujet des journaux aux opinions divergentes.

La problématique " Peut-on vivre sans s'informer ?" m'a semblé difficile à travailler, tant la réponse vient de manière évidente. J'ai donc contourné la difficulté par une initiation au débat en divisant la classe en deux groupes, l'un chargé de défendre une réponse en oui et l'autre une réponse en non. Nous avons ensuite réfléchi à la question : avons-nous besoin d'alterner des moments où nous nous informons et des moments où nous prenons des distances ?

Des goûts et des couleurs, discutons-en

Nous travaillons actuellement la seconde problématique de cet objet d'étude avec un groupement de textes autour de la déclaration d'amour. Il s'agit de trois textes tirés de Ruy Blas, Phèdre et Dormez, je le veux (de Feydeau). Les élèves se connaissent bien, ils sont très heureux de pouvoir lire en mouvement et sont moins inquiets du regard des autres. Les textes permettent d'aborder les codes classiques, la tragédie, la rupture du drame romantique et la place du mariage dans la société du XIXe siècle. Feydeau permet également d'aborder le rire grinçant.

Nous travaillerons ensuite la Pléiade, mais aussi Rabelais, autour de la déclaration d'amour, en nous posant la question de savoir ce qui depuis la Renaissance a changé. Je vais également travailler la lecture d'image avec Vinci et Dürer que les élèves n'auront pas abordé en histoire puisqu'ils ont fait le programme de terminale BEP. Nous verrons comment les peintres se sont nourris du travail de ces deux artistes, c'est très facile à faire avec la " Joconde " et les autoportraits de Dürer, surtout au cinéma.

Enfin nous travaillerons autour des goûts partagés ou non à l'issue d'une dernière sortie au musée.

Le nouveau programme de lettres est très intéressant parce qu'il s'appuie sur des problématiques et évite une entrée par notion qui peut être vécue par les élèves comme une accumulation de savoirs. Certaines problématiques sont passionnantes, mais relèvent de savoirs qui ne sont pas littéraires et il nous faudra nous pencher de très près sur les sciences humaines et sur l'esthétique si nous ne voulons pas verser dans les travers très ennuyeux défendus par certains linguistes, que nous ne citerons pas mais qui se sont définitivement brouillés avec les artistes plasticiens. Ce serait vraiment dommage, si nous voulons ouvrir l'esprit de nos élèves aux formes d'expression qui n'utilisent pas exclusivement la langue et ne s'y réduisent pas. L'objet d'étude " des goûts et des couleurs, discutons-en " mérite également quelques discussions en équipe, les périodes citées en " champs littéraires " étant traversées par des ruptures idéologiques importantes qui relèvent d'enjeux qui dépassent les goûts et touchent à l'identité collective. Il serait dommage que les élèves en viennent à penser que tout se vaut et les séquences ne sont pas si simples à monter qu'il n'y parait. L'insistance sur la nécessité de développer la maitrise de l'oral est intéressante parce qu'elle nous permet de nous pencher davantage sur les différents contextes de prise de parole. Je ne l'ai pas assez fait cette année, mais il y a beaucoup à faire autour de la " construction de l'information " pour améliorer la communication orale des élèves et les aider à mieux circuler dans des groupes sociaux différents des leurs. Enfin le programme insiste sur la nécessité de faire écrire nos élèves, ce qui est réjouissant pour eux. Il me semble en effet qu'écrire leur fait très peur lorsqu'ils arrivent au lycée et qu'il est important de les aider à dépasser autant que faire se peut leurs difficultés dans ce domaine.

Lire au lycée professionnel, n°59 (03/2009)

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