Dossier : Théâtre aujourd'hui

Le théâtre en milieu scolaire

Interview de Jean-Claude Lallias, conseiller théâtre SCÉRÉN-CNDP

Corinne Sallée,
Carine Miletto.

Entretien avec Jean-Claude Lallias.

Jean-Claude Lallias est conseiller théâtre au département Arts et Culture du réseau Scérén-CNDP dont la mission est d'impulser et de coordonner les productions (écrites et audiovisuelles) accompagnant le développement du théâtre dans le milieu scolaire, en lien avec les CRDP, l'Inspection générale, les Ministères de l'Education nationale et de la Culture. Il suit les actions de formation et les projets mis en place dans les académies. Il est associé à la production des dossiers pour le baccalauréat théâtre et directeur des collections nationales du Scérén consacrées au théâtre : Théâtre Aujourd'hui, Pièces démontées et la collection de formation Entrer en théâtre. Voir le site : http://www.artsculture.education.fr/

Quelle est la place du théâtre dans les programmes de lycée professionnel ?

Le théâtre est plus qu'une discipline, au sens strict du terme. Il est bien évidemment dans les références des programmes de lettres pour l'étude des textes (classiques, modernes ou contemporains). Mais il est par nature - et au vrai sens - interdisciplinaire. Comme pratique pédagogique, il concerne l'expression des élèves (corps, voix et espace) et la dimension culturelle des enseignements en proposant une école du spectateur active : il permet donc que des projets personnels et professionnels des élèves portent sur la représentation, les langages de la scène et les aspects techniques du travail théâtral. Autant d'aspects qui font sens pour les élèves et relient le théâtre à de multiples préoccupations de programme, d'autant que le théâtre est aussi une entreprise.

De quelle façon l'Education nationale intervient-elle dans la formation des futurs professeurs de lycée en ce qui concerne l'enseignement du théâtre ?

Spectacle de fin de formation des élèves de l'ERAC (Ecole régionale d'acteur de Cannes) Ensemble 11, Gibiers du temps de Didier-Georges GABILY, mise en scène Nadia VONDERHEYDEN, 2003/2004, Tinel de la Chartreuse, Villeneuve lès Avignon 2003/2004, comédiens : Vincent Guédon, Thomas Rousselot, Faustine Roda, Fanny Rousseau ; photographie Didier GRAPPE.
Médée de Sénèque, mise en scène de Nadia VONDERHEYDEN, MC2 Grenoble, 2005, photographie Didier GRAPPE.

La formation spécifique au théâtre, dans sa triple dimension : lire, voir, faire, n'a jamais fait l'objet d'une véritable formation initiale des professeurs. Certes pour les professeurs de lettres, le théâtre est abordé sous l'angle de la didactique du texte, parmi les autres genres littéraires à aborder dans les classes. Dans certains IUFM se sont mis en place malgré tout des modules spécifiques de pratique théâtrale pour les enseignants (parfois sous la forme d'ateliers avec des artistes), parfois aussi des " modules culturels " ont permis de sensibiliser aux processus de la création scénique et aux démarches d'action culturelle, telles qu'un enseignant peut les mettre en place parallèlement à ses enseignements pour sensibiliser ses élèves à la création théâtrale. Mais il y a de grandes disparités d'un lieu de formation à un autre.

Le baccalauréat théâtre et la nécessité de disposer dans les académies d'un vivier de professeurs dont les compétences peuvent être validées pour assurer ces enseignements en partenariat avec des artistes a montré que la plupart avaient acquis des compétences supplémentaires soit par des études universitaires (Instituts d'études théâtrales), par des stages académiques de courte durée (stages le plus souvent dans le cadre de l'action culturelle avec des artistes et des lieux de création), soit encore par des stages organisés hors du temps de formation par des centres dramatiques nationaux. Il s'agit donc le plus souvent de parcours très variés et de professeurs qui ont mis en place des projets théâtre en effectuant eux-mêmes très souvent un parcours de formation en partie extérieur à l'Education nationale. Beaucoup ont suivi en outre des formations par le biais d'associations ou de séminaires (comme ceux qui sont organisés pendant le Festival d'Avignon, par exemple).

J'ajoute que le développement du plan de cinq ans Arts et Culture a permis la mise en place de Pôles nationaux de ressources qui ont organisé des séminaires et des stages pour les personnes ressources (dont bien sûr les enseignants). Ainsi les pôles de Reims, Angers-Nantes, Dijon et Lyon ont proposé chaque année des moments de formation avec des artistes et des responsables de structures de création et de diffusion.

Pensez-vous que les professeurs sont bien préparés à cet enseignement ?

Si l'on considère que le théâtre est un art hybride, c'est-à-dire qu'il est à la fois texte et représentation, il relève tout autant d'un enseignement de la littérature que d'un enseignement des arts de la scène. Et cela de façon indissociable. Il n'est pas sûr que l'étude du texte de théâtre soit abordée dans l'enseignement des lettres comme un texte tout à fait spécifique, aux fonctionnements particuliers. C'est-à-dire comme un texte dont l'écriture appelle l'espace, la mise en oeuvre orale et rythmique, la mise en jeu, une esthétique visuelle et sonore. Apprendre à lire un texte de théâtre, c'est apprendre à formuler des hypothèses sur ces dimensions : un texte de théâtre ne peut avoir de sens " littéraire " séparé des conditions concrètes de sa ou ses représentation(s) possible(s). Il faut donc initier à une lecture dramaturgique des textes de théâtre, telle que Michel Vinaver l'a développée. C'est-à-dire apprendre à repérer dans le texte lui-même tout ce qu'il porte de potentiel scénique et en particulier de mouvement à l'intérieur de la parole elle-même. Car le théâtre est action (Drama), la parole agit entre les personnages et ce sont ces mouvements de la parole que la représentation doit propulser dans un espace. Proposer aux élèves de préparer une lecture orale d'un fragment de texte, en étant attentifs aux sonorités, à la ponctuation, à la prosodie et au rythme, à l'adresse (à qui est-ce que je parle et pour faire quoi ?), c'est inévitablement ce qui doit précéder toute explication. D'abord " explorer " le texte, le mettre à l'épreuve et à l'essai : c'est faire surgir les questions multiples de sa " réalisation " sans lesquelles on ne saurait comprendre son fonctionnement et son sens.

Spectacle de fin de formation des élèves de l'ERAC (Ecole régionale d'acteur de Cannes) Ensemble 11, Gibiers du temps de Didier-Georges GABILY, mise en scène Nadia VONDERHEYDEN, 2003/2004, Tinel de la Chartreuse, Villeneuve lès Avignon 2003/2004, comédiens : Elie Baissat ; photographie Didier GRAPPE.

Je ne suis pas sûr que les professeurs de lettres soient tous préparés à mettre en place ces exercices très concrets qui relèvent de ce que j'appelle les " arts plastiques langagiers ". S'exercer au texte, le faire " entendre " dans l'espace, l'adresser, chercher les notes justes, ne pas prématurément lui plaquer un sens (ou un ton), mais ouvrir la multitude de sens qu'il peut produire, ce sont là des démarches actives, concrètes et vivantes qui font du texte " un chantier " intéressant avec les élèves. C'est cette mise en oeuvre du texte qui conduit à des ajustements, des questionnements et à des éclairages : sans cette familiarité première avec le " concret " du texte de théâtre, l'enseignement des lettres fait fausse route et risque de passer à côté de l'essentiel.

D'autre part, l'approche d'un grand texte de théâtre ne peut être coupée des mises en scène exemplaires qui ont marqué son histoire. Prenons l'exemple de L'école des femmes de Molière. Peut-on lire ce texte en ignorant qu'il a été marqué à tout jamais par l'interprétation de Louis Jouvet dans le décor mythique de Christian Bérard ? Qu'il a servi d'étendard au renouveau de la scène française et de l'interprétation de Molière au XXe siècle ? Lire un texte de théâtre, c'est donc aussi convoquer quelques-unes de ses interprétations et les comparer. (" Il n'est d'éducation artistique que par comparaison ", disait Antoine Vitez.) Prenons la scène des maximes du mariage dans L'école des femmes et comparons les mises en scène assez récentes de Jacques Lassalle (avec Olivier Perrier), Jean-Louis Benoît (avec Pierre Arditi) et Jean-Pierre Vincent (avec Daniel Auteuil) : la conception de l'espace, la distribution, la relation entre Arnolphe et Agnès montrent des différences qui enrichissent la lecture et la compréhension de cette situation, en dévoilent les facettes et les multiples résonances pour notre présent. (" Le théâtre est écrit au plus-que-présent de l'indicatif", dit le metteur en scène Daniel Mesguich.) La représentation n'est pas un supplément de vie après l'étude littéraire du texte, un simple cahier d'images pour égayer un livre, mais une voie de compréhension, une part intégrante de l'histoire d'une oeuvre et de son sens.

La sortie traditionnelle au théâtre pour aller voir la pièce étudiée doit-elle être préparée, et de quelle façon ?

La sortie au théâtre s'insère dans un projet d'école du spectateur. Elle n'a de sens que si l'on considère la représentation comme un objet d'échanges et d'étude avec les élèves aussi important que le texte lui-même. Il ne s'agit pas pour autant de didactiser ou de scolariser bêtement la représentation : la sortie doit évidemment demeurer un moment de plaisir partagé. Mais c'est un plaisir qui se conquiert ! La plupart des élèves n'ont qu'une vision très superficielle du théâtre (parfois tout à fait caricaturale, via les grands médias). Le théâtre est un jeu. Et comme tout jeu, il repose sur des règles et des conventions : le spectateur fait partie du jeu, il a un rôle à jouer. La représentation ne peut se faire qu'avec sa participation active, car la représentation a ceci de particulier qu'elle se fait " au présent ", en " direct ", avec tous les risques de perturbation. Dans un monde virtuel et audiovisuel prédominant, il faut impérativement travailler avec les élèves à la reconnaissance des règles qui font du théâtre un espace de citoyenneté tout à fait unique : un espace de partage vivant des textes et des émotions.

La visite d'un théâtre et la rencontre avec une équipe artistique et technique est souvent un élément important de découverte et de sensibilisation des élèves : une manière de prendre conscience qu'une représentation théâtrale convoque le travail de plusieurs corporations, où chacun a sa place, son rôle précis : comme le spectateur !

Il faut aussi, à l'égard de l'oeuvre que l'on va rencontrer, travailler à préparer avec les élèves un " horizon d'attente ". Il ne s'agit pas de déflorer par avance ce que sera la représentation et ses choix, mais d'avoir en amont les références indispensables (par la recherche documentaire, par des pistes de questionnement). Par exemple, si l'on sait que dans la mise en scène que l'on verra, la part du travail sonore et musical a une place importante, on pourra suggérer aux élèves de " focaliser " leur attention sur cet aspect, repérer le rôle que joue la musique (illustration sonore, parenthèse entre les scènes, appui rythmique pour le jeu, création d'un contrepoint ou d'une tension, etc.). D'où l'importance pour l'enseignant de disposer d'informations sur le spectacle qu'il propose à ses élèves. Il y a donc toujours nécessité de ce travail en amont, qui doit suggérer des pistes, mettre en appétit, donner les quelques repères qui permettront aux élèves d'être partie prenante de ce qu'ils vont voir et entendre pour mieux jouir des surprises et des aventures qui se présenteront à eux. Assurer et laisser place à l'imprévu : telle devrait être le coeur de la méthode en amont de la représentation.

Il va de soi, que le travail commun après la représentation a tout autant d'importance. Il s'agira d'abord avec les élèves de se remémorer le spectacle, sans jugement préalable, mais en faisant l'effort de décrire objectivement et précisément ce qui a été vu et entendu. D'abord le lieu théâtral, l'espace et la scénographie, les éléments scéniques (objets, costumes, formes, couleurs, matières...). Tout cela de façon concrète (la représentation est aussi matérielle !). Interroger ensuite la distribution (les acteurs, leur jeu, leur façon de porter un personnage et un texte). Faire ensuite appel aux résonances que suscite le spectacle (chaque spectateur a pu penser à une autre expérience, un film, un livre, un autre spectacle, un tableau...). Laisser ainsi se déployer et s'échanger une écoute respectueuse de chacun.

L'enseignant apporte évidemment des références supplémentaires, suggère des rapprochements ou des recherches de documents. Retravailler a posteriori très concrètement un passage du texte, ou faire découvrir une autre mise en scène, tout doit tendre à préparer un débat argumenté où l'on tentera de dégager ce que la représentation a apporté à notre perception de l'oeuvre étudiée et à la connaissance du théâtre.

Quels outils l'Education nationale propose-t-elle aux professeurs de lettres de lycée professionnel pour étudier un texte de théâtre (classique ou contemporain) en classe entière ?

Il y a d'abord les outils qui sont directement destinés à l'information et à la formation personnelle du professeur et qui constituent en fait des références communes pour le secondaire, à adapter ensuite au travail spécifique de chacun. A cet égard la collection " Théâtre aujourd'hui " apporte des éléments indispensables pour aborder la mise en scène, le rapport entre le théâtre et les images filmiques, des oeuvres contemporaines de très grands écrivains de théâtre comme Michel Vinaver ou Bernard-Marie Koltès.

Il existe également la collection nationale " Pièces démontées " qui fournit en ligne des dossiers pédagogiques pour accompagner des créations qui sont programmées dans la saison théâtrale et qui tournent dans plusieurs régions. Ces dossiers proposent des informations sur l'oeuvre, sur l'équipe de création et suggèrent des pistes de travail en classe, avant et après avoir vu le spectacle. Pas à pas, ils constituent un fonds documentaire important sur l'école du spectateur et sur les méthodes de travail qui peuvent être proposées à partir d'une création.

Les professeurs de l'enseignement professionnel trouveront des sources de formation dans la collection de DVD " Entrer en théâtre ", qui rend compte de démarches concrètes avec des classes de tous niveaux scolaires, que ce soit pour approcher la représentation théâtrale, la mise en jeu par les élèves, la lecture des textes à haute voix ou la pédagogie du corps et du mouvement dans l'espace.

Enfin nous disposons de DVD d'oeuvres de théâtre accompagnées de compléments pour l'étude de la représentation en classe (voir médiagraphie). Ces oeuvres ont fait l'objet d'accords pour une utilisation en milieu scolaire.

Comprenez-vous les réticences de nombreux professeurs face à l'étude d'une pièce de théâtre ?

Je comprends parfaitement les réticences de certains enseignants : tout est en effet affaire de formation et de références. Le théâtre impose - même pour son approche littéraire - une pratique du texte tout à fait spécifique. Il ne s'agit pas simplement d'expliquer des mots et la " psychologie " des personnages, de résumer des scènes ou d'étudier un " style ". Il faut inciter à repérer des situations, à faire formuler des hypothèses sur " la représentation ", passer par la lecture orale partagée et adressée... Des démarches actives avec la littérature en quelque sorte. Quant à la " représentation ", comment l'enseigner sans que les enseignants soient eux-mêmes familiers des langages de la scène, des processus de création et sans qu'ils fréquentent les lieux de création ? Je constate simplement que de plus en plus d'enseignants demandent ce type de formation et comprennent la nécessité d'une relation avec les lieux et les équipes de création. C'est-à-dire ne pas séparer l'approche d'un texte en classe de la dimension culturelle du théâtre.

D'après vous, peut-on étudier de la même façon des pièces contemporaines et des pièces classiques ?

Je pense que la démarche d'exploration avec les élèves est la même : il s'agit toujours d'interroger une écriture qui est destinée à devenir " une oeuvre debout " (sur un plateau et dans l'espace). Certes, une oeuvre du patrimoine impose de la remettre dans un contexte (histoire de la langue, histoire littéraire et artistique), mais il s'agit dans un premier temps de l'approcher avec la même fraicheur, les mêmes questionnements que s'il s'agissait d'une oeuvre d'aujourd'hui : quelles résonances a-t-elle pour notre présent ? Par ailleurs, comme un classique a par définition été monté plusieurs fois, qu'il en existe des représentations historiques et exemplaires, ce qui est passionnant pour les élèves, c'est de leur proposer de comparer des interprétations différentes, de leur montrer combien la pièce est chargée de cette mémoire des grands interprètes (photos, documents audiovisuels peuvent aider à ce travail, évidemment).

La différence fondamentale, peut-être, réside dans le fait que pour une oeuvre contemporaine, le professeur ne dispose pas d'un savoir codifié. Il doit accepter de s'aventurer avec ses élèves, disposant malgré tout d'une méthode comparable à celle qu'il utiliserait pour un classique : une lecture dramaturgique et une interrogation permanente sur les éléments du texte qui renvoient au plateau et à l'espace.

Quelles actions menez-vous pour démocratiser l'enseignement du théâtre à l'école ?

La démocratisation de l'enseignement du théâtre passe par une politique de partenariat entre les établissements scolaires et les lieux de création et de diffusion. Il s'agit en effet de permettre aux élèves de découvrir les créations et les oeuvres dans une dynamique de projet partagé. Notre héritage en ce domaine est redevable à tout le travail qui a été fait dans la décentralisation théâtrale depuis Vilar : dans toutes les régions aujourd'hui, il existe des centres dramatiques, des scènes nationales, des compagnies qui font ce travail d'accès aux oeuvres. Parallèlement, la démocratisation à l'école passe aussi par une approche moins intimidante des textes, par des démarches plus actives où l'on sollicite davantage de la créativité des élèves. Cela ne va pas contre le savoir, bien au contraire ! Il s'agit de donner aux élèves le gout des textes et du théâtre par un processus qui mise sur l'intelligence sensible et le besoin d'expression. Nous avons beaucoup d'expériences depuis trente ans qui vont tout à fait dans ce sens. Et le théâtre est un facteur de rénovation pédagogique et de démocratisation culturelle que beaucoup reconnaissent. La politique d'outils pédagogiques dont j'ai parlé plus haut contribue à valoriser ces expériences et à mettre à disposition des professeurs les références qui peuvent les aider.

Enfin, cette démocratisation à laquelle nous avons travaillé et travaillons encore passe aussi par le monde associatif. L'association nationale de recherche et d'action théâtrale (ANRAT) qui regroupe partout en France les artistes et les enseignants qui veulent développer le théâtre en milieu scolaire sous toutes ses formes (lire le théâtre, pratiquer le théâtre, voir du théâtre, découvrir de nouveaux répertoires) est un espace de réflexion, d'échanges et de formation où la question de l'élargissement du " cercle des amateurs et des connaisseurs ", donc de la démocratisation, est la raison d'être.

Lire au lycée professionnel, n°57, page 52 (11/2008)

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