Dossier : Théâtre aujourd'hui

Un récit théâtral à plusieurs voix

11 septembre 2001 de Michel Vinaver, séquence en classe de BEP ou Bac Pro

Joël Mak dit Mack.

Les évènements du 11 septembre ont particulièrement choqué les esprits et ont provoqué une onde de choc dont les jeunes des lycées professionnels n'ont pas été exempts. De manière brutale l'actualité coïncidait avec l'objectif des programmes d'histoire de lycée professionnel qui consiste à mieux comprendre le monde contemporain. Cependant l'approche historique n'est pas toujours suffisante pour aborder un tel évènement que la lecture d'oeuvres littéraires peut utilement compléter. Dans le cas du 11 septembre la pièce de Michel Vinaver offre un texte d'une grande richesse. La pièce montre comment les discours et les paroles, confrontées les unes aux autres, renvoient à des points de vue différents, des éducations et des croyances politiques, culturelles et religieuses qui rendent le monde bien plus complexe que les interprétations manichéennes semblent le supposer. La séquence, en cinq séances dont une évaluation, offre la possibilité de s'imprégner de la logique du texte et d'en agrandir l'horizon, pour essayer de mieux comprendre les faits, les réactions et les sous-entendus des divers messages officiels et ainsi ouvrir les points de vue.

Vinaver, Michel. 11 septembre 2001. L'Arche, 2002.

Pièce créée en 2006 avec une mise en scène de Robert Cantarella au Théâtre des Treize Vents, à Montpellier et au Théâtre de La Colline à Paris.

Ecrit dans les semaines qui ont suivi les attentats, ce texte éclaté enchevêtre les voix des pilotes, des terroristes, des passagers pris au piège. Puis les collisions ayant eu lieu, ce sont les voix des journalistes, de Ben Laden, de Bush et des rescapés qui prennent le relais. Ainsi se trouvent entremêlés, de manière plutôt chaotique, témoignages, discours idéologiques, commentaires.

Ces activités ont d'abord été expérimentées en 2005, dans une classe de BEP en ZEP de la région parisienne, puis dans trois classes de LP de la Communauté urbaine lyonnaise. L'hétérogénéité des groupes a permis d'observer des lectures et des ressentis très divers. Ainsi, pour une classe de quatorze élèves inscrits en bac professionnel en trois ans en partenariat avec la Marine nationale, cela n'a été qu'une pièce de théâtre comme une autre, qu'ils ont étudié avec sérieux, très scolairement. Par contre, cela a été une toute autre expérience pour une classe d'électronique de vingt-huit élèves, dont sept seulement dans leur premier choix d'orientation, les autres étant là par défaut et venant de SEGPA avec des bulletins scolaires irréguliers ou médiocres. Elèves intelligents et très indisciplinés, ils réservaient souvent dans leurs réactions des surprises, mais pas forcément désagréables.

Séance 1 - Découvrir une pièce complexe

Cette première séance a pour objectif d'entrer dans le texte et de prendre connaissance du projet de Michel Vinaver. Le style original de cet auteur vise à rendre compte par l'enchevêtrement des discours des différentes situations vécues par les protagonistes au moment du crash des avions contre les tours jumelles, mais il n'est pas directement accessible aux élèves. Cette première séance doit donc être menée avec précision, afin qu'ils comprennent les fonctionnements discursifs et s'habituent à une écriture polyphonique. Le bon déroulement de l'ensemble de la séquence en dépend. La séance se déroule en trois étapes.

Le début de la pièce

Lors de la première étape, nous lisons le début de la pièce, soit les pages 10 à 17 (jusqu'à l'indication : " Bruit : le crash d'un avion ") de l'édition de l'Arche. Il s'agit d'entrer dans la pièce pour en comprendre le propos et se familiariser avec sa polyphonie un peu déroutante, dont voici les deux premières répliques :

UNE VOIX MASCULINE NON IDENTIFIEE, CABINE DU VOL AMERICAIN AIRLINE 11 (LEGER ACCENT ARABE)

Nous avons

La mainmise sur quelques avions

Silence restez tranquilles

Et rien ne vous arrivera

Nous retournons à l'aéroport

CONTROLEUR TRAFIC AERIEN

Qui est-ce qui essaie de m'appeler ? Qui parle ?

Identifiez-vous qui êtes-vous?

Un silence

Parmi les autres personnages de l'extrait, citons un pilote du vol United Airline 175, un contrôleur du trafic aérien, les voix de l'équipage du cargo militaire C-130, le Choeur (parlant anglais), une standardiste prénommée Lisa qui se trouve en relation téléphonique avec un certain Todd...

Pour guider le travail on pose les questions suivantes :

  1. L'action se déroule-t-elle à un seul endroit ?
  2. Combien y a-t-il de personnages ? Que font-ils ?
  3. Qu'est-ce que le choeur ? Quelle est sa fonction ?
  4. Que se passe-t-il dans cette histoire ?
  5. S'agit-il de faits réels ?

La réception de ce texte a été différente selon les classes. L'approche des premières " répliques " est particulièrement difficile pour les élèves de la classe d'électronique. Par exemple plusieurs d'entre eux s'offusquent de la première didascalie qui fait mention du léger accent " arabe ", considérant qu'il pourrait s'agir d'une remarque raciste. Je leur propose alors de réfléchir à ce qu'ils auraient dit s'il avait été noté " léger accent anglais ou moldave ". L'enjeu du texte aussi leur pose problème. Un élève estime qu'il s'agit d'un texte de propagande puisque, selon lui, tout le monde savait que c'était un attentat prémédité par la CIA... Au-delà de quelques provocations, certains élèves se fondent sur des informations venant d'autres sources et considérées par eux comme fiables. De ce fait la question 5 se révèle cruciale et permet de revenir sur la distinction entre texte de fiction et essai.

Le repérage des didascalies et des répliques, considérées comme plus ou moins cohérentes, suggère nettement qu'on est au théâtre. Mais le ton et le vocabulaire " ne font pas très littéraire ". Seul un personnage incongru à leurs yeux, le Choeur parlant anglais, les ramène vers l'oeuvre de fiction. En revanche, les élèves sont dans l'incapacité, et pour cause, de repérer en quoi consisterait la propagande. Leurs seuls arguments sont hors texte et convoquent moult références à des sites Internet, selon lesquels Ben Laden n'existerait pas et serait un agent américain. La classe de l'option Marine, elle, a répondu aux questions en s'intéressant davantage au Choeur (question 3) et a rédigé des textes courts pour reprendre la chronologie des faits tels qu'ils apparaissent dans ces premières pages. Ce que n'a pas fait le groupe des électroniciens. Mais pour les deux classes, la progression dans le travail a été finalement assez similaire.

Découvrir l'auteur

La seconde étape de la séance consiste à découvrir Michel Vinaver. En effet, à ce stade de l'étude, il parait important de présenter quelques éléments succincts susceptibles d'aider les élèves à mieux cerner l'intention de l'auteur. Le plus simple est d'utiliser la couverture des éditions de l'Arche. Le titre bilingue permet de mettre en évidence qu'il s'agit d'une édition en français et en anglais, l'auteur ayant d'abord rédigé sa pièce en américain avant de la traduire lui-même en français en ne conservant que les répliques du Choeur en langue originale. Cette approche succincte peut être complétée avec d'autres articles, ou des photographies, que l'on trouve aisément sur l'Internet (sur Google par exemple, il suffit de taper : " Vinaver 11 septembre 2001 "). Cette recherche peut avoir pour but de mieux cerner l'enjeu du travail du dramaturge, à savoir sa volonté de sortir du manichéisme pour offrir un point de vue large et varié. On peut aussi indiquer aux élèves que les répliques ne sont pas entièrement écrites par lui et qu'il s'agit en grande partie de paroles rapportées, que l'auteur a récupérées dans les journaux et sur Internet à partir de transcriptions d'enregistrements audio divers pour s'en servir comme matière à son oeuvre. Seul le Choeur semble être davantage construit par Vinaver, même si de nombreux éléments viennent de la radio américaine, de publicités, etc.

Les personnages

Lors de la troisième étape de cette première séance on poursuit la lecture du texte, en lisant tout d'abord les pages 18 à 25 dans lesquelles on s'intéressera plus particulièrement aux personnages de Lisa et Todd, qui s'avère être un passager de l'avion détourné, ainsi qu'aux répliques de George Bush. On demande aux élèves :

  1. Qui sont Todd et Lisa ? Apparaissent-ils déjà au début du récit ?
  2. Que vient faire George Bush dans ce passage ?

En effet ce qui retient l'attention à présent, ce sont ces deux personnages, déjà présents dans les pages précédentes, juste avant la dernière didascalie : " Bruit : le crash d'un avion ". Lisa et Todd permettent donc de faire la transition avec le vol United Airlines 93, dont on sait que les passagers ont essayé de reprendre le contrôle. Il est possible avec cette première question de montrer que la construction est précise, alors qu'avec les questions précédentes (combien de personnages ? combien de lieux différents ?), l'ensemble paraissait confus. Ces paroles rapportées sont mises en scène avec une maitrise parfaite de la narration.

Quant à la question 2, elle permet de montrer la première grande rupture dans le récit. Alors qu'il ne s'agissait, si l'on excepte le terroriste, que d'échanges entre gens ordinaires : contrôleurs aériens, standardistes, passagers, il y a irruption d'un homme politique important, donc changement dans le déroulement de l'histoire. Comme le reste de la pièce ne fait qu'accentuer ces interférences de voix différentes, s'y arrêter ici, au début de l'étude du texte, s'avère une démarche importante pour une meilleure compréhension par la suite des mécanismes mis en place par Vinaver.

Puis on lit les pages 26 à 33 (échanges entre Bush et le Choeur, puis des voix de personnes travaillant dans les tours et un journaliste) et on demande aux élèves :

  1. A l'exception des hommes politiques, les paroles des personnages sont-elles identiques ou proches ? Que racontent toutes ces " voix " ?
  2. Y a-t-il un décalage entre les paroles des individus et celles de Bush et de Rumsfeld ? Pourquoi ?
  3. Qu'apporte le Choeur par rapport aux autres personnages ? Existe-t-il dans d'autres types de pièces ?

Ce passage est l'occasion de bien vérifier ces changements de points de vue en fonction de l'arrivée de nouveaux personnages, qui ne se sont pas forcément croisés dans la réalité. Ces voix qui semblent se répondre comme dans un dialogue fonctionnent en fait comme des échos discordants : aux affirmations politiques de George Bush sur la fermeté des Etats-Unis répondent les échos du Choeur " Were looking in the wrong direction " et " Were unprepared... ", ou des éléments informatifs qui se complètent par le biais de la voix du journaliste et des travailleurs.

La réflexion sur le Choeur (question 3) peut se traiter rapidement à l'aide d'informations recueillies sur Internet ou par une recherche dans le dictionnaire. Les répliques du Choeur étant en anglais dans la version française, on peut demander de traduire certains passages, éventuellement avec l'aide du professeur d'anglais. Mais en tout état de cause, il est souhaitable d'accepter la présence de paroles en anglais sans obligation d'en saisir le sens dans son intégralité. En effet, le Choeur crée un rythme spécifique à la pièce, il compose une étrangeté qui ne nuit en rien à la compréhension de l'histoire même si ses paroles ne sont pas explicitées. Sur ce point, Michel Vinaver a lui-même proposé quelques pistes de réflexion que l'on peut lire sur " A propos du 11 septembre de Michel Vinaver, conversation " dans :

http://www.theatre-contemporain.net/mousson/2004/vinaver.htm [Consulté le 7 mai 2008]

" Le Choeur a une nature musicale et rythmique. Je n'avais rien contre le fait que le public se divise entre ceux qui comprennent, ceux qui comprennent un peu et ceux qui ne comprennent rien du tout. Ces derniers reçoivent aussi quelque chose. Le Choeur est composé d'éléments pêle-mêle. Y compris des publicités. "

La séance 1 s'achève en récapitulant avec la classe tout ce qui a été vu. On insiste sur les particularités de la composition théâtrale de Vinaver et plus particulièrement sur l'emploi de paroles rapportées. En observant de nouveau la présence des répliques, les noms des personnages, les didascalies de lieu, d'action, etc., les élèves peuvent conclure, sans doute cette fois, qu'il s'agit bien d'une oeuvre de fiction, construite par un auteur, même s'il utilise des propos réels et non pas inventés de bout en bout par lui.

Séance 2 - Imaginer un décor

Dans cette deuxième séance, on demande aux élèves d'imaginer un décor. A ce stade, l'objectif est de mieux s'approprier cette pièce à l'écriture peu académique en essayant de se figurer sa représentation scénique. Dans un premier temps, ils doivent rédiger un texte ou élaborer un croquis explicatif qui représente un décor possible, d'après ce qu'ils viennent de lire de la pièce. Ils disposent de vingt-cinq minutes. Puis trois volontaires sont invités à dresser un plan au tableau et à l'expliquer au reste du groupe qui peut intervenir et donner son avis. Cette activité dure environ quinze minutes. Cependant sur les trente élèves moins d'une dizaine se sont lancés dans l'élaboration d'un croquis. Majoritairement, les élèves ont écrit entre cinq à quinze lignes pour présenter leur décor. Ils ont pratiquement tous ont envisagé le même projet, reproduit par le schéma ci-dessous.

Ce décor est réalisé à partir de chaises qui sont éclairées par le projecteur au fur et à mesure que les personnages prennent la parole, comme dans un jeu de poursuite avec les projecteurs pour suggérer le piège fatal dans lequel sont pris les passagers de l'avion. Il y a eu deux variantes. Dans l'une, l'idée de la poursuite de lumière a été conservée, mais les acteurs étaient debout, placés à plusieurs extrémités de la scène, dans un décor sans chaises. Dans l'autre, ils ont envisagé un décor mural, représentant une peinture ou une photographie de New York.

Après ce travail d'élaboration au tableau et la discussion qui s'ensuit, les élèves regardent une photographie d'une mise en scène de Jean François Demeyère trouvée sur le site : http://www.theatre-contemporain.tv/ [Consulté le 7 mai 2008]

La surprise est grande pour eux de constater qu'ils ont opté pour des choix finalement assez proches. Les chaises ne sont pas là, à leur place figurent plutôt des microphones. Mais l'idée est similaire. Beaucoup se sont demandé ce que signifient les papiers jonchant le sol. Après avoir insisté sur ce qu'abritaient les bâtiments (entreprises, administrations, bureaux divers, sièges d'entreprises), ils ont compris que ces papiers pouvaient symboliser justement ces secteurs d'activité qui utilisent de grandes quantités de feuilles (imprimantes, courriers, etc.).

Un élève s'est interrogé sur la présence des hauts parleurs dans le fond de la scène ainsi que d'un certain nombre d'appareils que l'on peut identifier comme étant des pupitres de contrôle, des claviers. Un second a repéré un projecteur qu'il a supposé être mal placé, un troisième a remarqué l'échelle. D'autres camarades ont fait les mêmes remarques et ont demandé à quoi pouvaient servir tous ces objets dans un décor de théâtre. Plusieurs élèves ont expliqué que c'était pour représenter la tour de contrôle, le projecteur éclairant une piste imaginaire. L'échelle a posé davantage de difficultés. La seule fille de la classe a suggéré qu'elle pouvait représenter les deux tours, avec les deux barres verticales rejointes par les barreaux horizontaux. Cette remarque a fait bien rire quelques-uns mais a aussi été félicitée par un " Trop fort ! " admiratif. Lors de cet exercice, les élèves ont eu du mal à formuler des hypothèses, pensant qu'il existait " une bonne réponse ", que le professeur aurait détenue. Il a fallu insister sur l'importance de leur réflexion et préciser qu'il n'y avait pas d'explication unique. D'ailleurs le metteur en scène lui-même n'est pas très bavard sur ces aspects de son travail. Ce qui laisse une marge de manoeuvre interprétative assez large.

Séance 3 - Comprendre des points de vues discordants

Les feuillets d'instruction

Cette troisième séance permet de continuer la lecture de la pièce. Dans un premier temps, on s'attarde sur les pages 35 à 41. Deux éléments s'intègrent à la litanie des récits de survivants : d'abord le journaliste dont la narration plus cohérente semble compléter les récits individuels fragmentaires, en apportant des précisions ou en montrant l'enchainement des faits. Ainsi est souligné le fait que le service de sécurité a demandé aux gens de retourner à leur poste de travail car tout allait bien... Le second élément est constitué des feuillets d'instruction donnés aux terroristes et retrouvés sur Internet. Au journaliste, qui signale qu'il s'est écoulé une heure entre le premier impact d'avion et l'affaissement de la deuxième tour, répond un feuillet donnant les instructions à suivre avant de monter dans l'avion... L'effet créé, repéré par l'ensemble des élèves, est le décalage total entre le point de vue des terroristes et le vécu du drame dans les tours. De ce fait le texte théâtral montre certes des points de vue différents, mais il distille surtout un malaise profond entre la détermination du commando, forte et presque " sereine ", inspirée par une croyance sans faille, et l'horreur vécue par les survivants des deux tours.

Cette séance consiste essentiellement en un travail de lecture, d'indication et de discussion qui prend désormais toute son ampleur. Sans poser trop de questions précises, l'enseignant accompagne les élèves dans l'imprégnation du texte et la découverte de nuances qu'ils ne comprennent pas forcément, nient parfois, mais acceptent d'observer.

Cependant si l'on veut engager une étude plus académique, on peut orienter la réflexion des élèves en leur proposant les questions suivantes :

  1. A quoi servent ces feuillets d'instruction ? Quel autre point de vue apportent-ils ?
  2. Pourquoi les voix se croisent-elles sans cesse ? Quel est le but recherché ?
  3. Les paroles de tous ces personnages sont-elles de véritables dialogues ? Pourquoi ?

Dialogues enchevêtrés

Dans un deuxième temps de la séance on poursuit la lecture des pages 48 à 55. Entre le journaliste qui continue ses investigations, le terroriste Mohamed Atta donnant des consignes sur le traitement de sa dépouille mortelle à un moment où " il ne savait pas qu'il n'y aurait pas de corps ", les traders échangeant des prévisions sur l'évolution de la bourse et de la finance mondiale et Bush affirmant : " Il est vital de continuer à consommer ", l'effet obtenu oscille entre un paradoxal et véritable dialogue - car, finalement, certaines " répliques " se répondent vraiment - et une " démonstration " efficace des pensées discordantes qui jalonnent les relations internationales.

On peut orienter la réflexion des élèves avec ces questions :

  1. Qui est Atta ?
  2. Qu'apportent les paroles du journaliste dans ce passage ?
  3. Quelles impressions procurent les paroles des différents personnages qui se croisent ?
  4. Dans quel but l'auteur fait-il parler en même temps des personnages qui ne se sont pas forcément rencontrés ?

L'intérêt des élèves ne s'est jamais démenti et s'est particulièrement manifesté par leur investissement dans les activités de lecture à voix haute. En effet, même dans les groupes les plus réticents à étudier la pièce, il n'a jamais manqué de volontaires pour lire ces pages. Au départ, les élèves ne choisissaient pas les " rôles " ni les personnages mais à partir de la deuxième séance, cela s'est imposé autant au professeur qu'à eux-mêmes. Jouer les traders, interpréter George Bush ou lire les feuillets d'instruction leur a procuré beaucoup de plaisir et de motivation. Dans l'une des classes, certains sont venus sur l'estrade lire, voire " jouer ", leurs personnages, leur inventer des accents, forcer la voix, etc. Ces initiatives ont pris une tournure tout à fait extraordinaire dans la quatrième séance lors de l'"affrontement " entre George Bush et Ben Laden.

Séance 4 Le dialogue Bush-Ben Laden

La fin de la pièce constitue une chute à double détente, tout d'abord avec la mise en scène d'un improbable dialogue entre Ben Laden et George Bush, puis avec le monologue d'une jeune femme qui a échappé à la mort par un concours de circonstances (" Bien sûr oui bien sûr il aurait fallu que j'y sois au bureau Dieu merci Tommy a eu son indigestion il a vomi toute la nuit "). La première partie maintient le lecteur dans une sphère géopolitique qui appartient à l'Histoire et lui est en partie étrangère. En revanche, le monologue final de la jeune femme le replonge dans l'histoire intime des New Yorkais et met en oeuvre tous les ressorts de l'identification. Impossible de quitter le théâtre ou le livre sans être bouleversé, parce que ramené à sa condition humaine, en dehors de tout parti pris politique.

Ce faux dialogue est aux pages 61 à 71. Dans un premier temps, deux élèves lisent le discours de George Bush (" Nous ne fléchirons pas / Nous ne nous lasserons pas / Nous ne défaillerons pas / Et nous n'échouerons pas / La paix et la liberté l'emporteront / Que Dieu nous bénisse ") ; puis celui d'Oussama Ben Laden (" Ces événements ont divisé le monde / En deux camps / Le camp des croyants / Et le camp des mécréants / Que Dieu nous protège "). La cohérence des propos de chacun est ainsi mise en évidence, ainsi que la spécificité du discours. Deux autres élèves se donnent ensuite la réplique en alternance, comme indiqué dans la pièce. Du fait de la première lecture, il n'y a plus d'obstacle au décryptage, même si la présentation théâtrale rend la compréhension des paroles difficile. L'implication des élèves produit un résultat assez surprenant. Ce dispositif met fortement en évidence les points communs des deux discours, surtout en ce qui concerne la fin du passage : " Que Dieu nous protège / que Dieu nous bénisse ". Certains élèves n'ont pas hésité à improviser un peu et ont beaucoup joué avec les voix, créant même une dimension humoristique toute personnelle. Mais dans tous les cas, le fait d'avoir " mis " en scène ensemble ce faux dialogue, donne une force plus importante encore au monologue final, celui de la jeune femme (difficile à saisir car on ne sait ni d'où ni à qui elle parle et qu'elle évoque trois autres personnes dont il faut deviner les rôles dans sa vie : Paul, le mari, Tommy, le fiston, et M. Gainsborough, le patron). Lorsque les élèves avaient lu seuls les documents, ils avaient eu du mal à le comprendre. Une fois tentée l'expérience du dialogue, ce récit témoignage a pris toute son ampleur.

Ce travail de lecture permet de mieux construire les réponses au questionnaire que l'on propose uniquement sur les pages 68-71, avec l'objectif de comparer les deux personnages et de saisir l'enjeu d'une telle confrontation.

  1. A qui font appel Ben Laden et George Bush à la fin de leur discours ? Pourquoi ?
  2. Qu'a voulu montrer l'auteur en présentant les paroles de G Bush et Ben Laden côte à côte ?
  3. Pourquoi l'histoire se termine par le récit d'une femme inconnue ? Quel en est le but ?
  4. Comment appelle-t-on les paroles dites par une personne sans interlocuteur ?
  5. L'auteur de cette pièce vous parait-il objectif et neutre ? Dites pourquoi ?

Les deux premières questions poursuivent le même objectif : comparer les paroles des deux principaux protagonistes de l'histoire, avec un petit h comme un grand H, et saisir toute la force de cette mise en situation de discours prononcés à des dates différentes devant et pour un public autre.

Pour mettre en oeuvre cette comparaison, le mieux est encore d'élaborer un tableau. D'une manière générale, quelle que soit la classe, les réponses des élèves sont globalement assez proches et s'appuient sur une analyse très fine. Cependant, un certain nombre de réponses sont aussi données à partir de l'idée qu'ils se font des personnages et des traits de caractères qui leur paraissent importants. Il peut être intéressant de faire état ici des deux versions obtenues. Elles dénotent des nuances et des manières différentes de s'approprier ce texte théâtral peu commun. Ainsi certaines classes ont tendance à construire ce type de réponses, qui manifestent pour certains élèves la difficulté à s'abstraire du contexte géopolitique actuel et à passer à une réflexion plus axiologique.

Points communs Différences
Fous, dangereux, criminels, riches (pétrole pour tous les deux),
assassins (attentat pour l'un, guerres en Afghanistan
et en Irak pour l'autre), mégalomanes, paranoïaques
Ben LadenMusulman
Arabe
G. BushChrétien (certaines réponses parlaient de religion juive), américain

D'autres classes élaborent des réponses moins orientées. Il va sans dire que c'est cette deuxième version qui sert de trace écrite.

Points communs Différences
Croyants, font souvent référence à Dieu.
Sûrs de leur bon droit, persuadés que l'autre menace la paix du monde
Ben LadenCombat au nom de Dieu dans une lutte entre les croyants et les mécréants.
Pour sauver les Musulmans et libérer la terre sacrée de Mahomet
G. BushCombat au nom de la liberté et de la paix

Les questions 3, 4 et 5, bien comprises offrent de bonnes pistes de réflexion. Il a été évident pour tout le monde que les propos de cette jeune femme insistent sur le décalage entre la banalité d'un quotidien remis en cause et les discours politiques, toujours inscrits dans la sphère historique, dans le général, le spectaculaire, à l'opposé, presque, de l'humain. Pour clore cette séance on propose à nouveau de faire un croquis du décor, mais uniquement pour le face à face entre George Bush et Oussama Ben Laden, avec cette consigne : " Imaginez un décor à ce texte dans lequel les personnages pourraient évoluer. Dessinez-le en une fois ou en plusieurs étapes et donnez des explications précises qui justifient votre choix. "

Séance 5 - Evaluation

La séquence s'achève par une évaluation qui valorise l'écrit afin de réinvestir des savoir-faire étudiés au long de l'année en matière d'écriture. Il s'agit donc ici de passer d'un genre littéraire précis, le dialogue d'une pièce de théâtre, à un article de journal. La consigne d'écriture est formulée ainsi : " Reprenez les paroles qu'à la fin de sa pièce Michel Vinaver fait prononcer à George Bush et à Ben Laden, et imaginez l'article qu'écrirait un journaliste pour un quotidien de la presse écrite. Ce journaliste rapporte au style indirect les propos tenus par les deux hommes après avoir précisé la date et le lieu où s'est produit cet échange. "

Ce travail n'est possible que si les élèves ont déjà eu à rédiger des articles de presse, ce qui était le cas. De ce fait, ils n'ont pas éprouvé de difficultés particulières. Voici quelques exemples, correspondant à des étapes différentes de la rédaction de l'article.

Introduction de l'article

1 -" Le Progrès, le 27 Novembre 2001, Les deux chefs parlent ! George Bush dans un discours prononcé à la télévision a indiqué ce qu'il allait faire pour venger l'Amérique. Oussama Ben Laden a dit plus tard pourquoi il était d'accord avec l'attentat... "

2 -" Décembre 2001. Article de... sur les discours de Bush et Ben Laden. George Bush a dit bonjour l'armée des Etats-Unis a commencé à attaquer l'Afghanistan mais pour Oussama Ben Laden, c'est la faute des américains... "

3 -" Notre envoyé spécial nous signale que George Bush et Ben Laden ont dit des discours après les attentats devant leurs peuples et leurs amis afin d'expliquer leur choix... "

Corps du texte

1-" Pour les Américains, il est inacceptable de laisser les terroristes agir contre la paix et la démocratie mais Ben Laden considère que ce sont les USA qui veulent éliminer le monde musulman... "

2 -" Bush a dit que les Etats Unis étaient une nation pacifique et les amis du peuple Afghan mais pour Ben Laden c'est l'hypocrisie qui lève la tête et qui veut tuer tous les musulmans... "

3 -" Ben Laden dit que Dieu est contre les infidèles et qu'il a attaqué les Etats-Unis mais les Américains vont riposter en Afghanistan et en Irak... "

Conclusion de l'article

1 -" Pour George Bush, il faut poursuivre ceux qui menacent la paix mais Ben Laden estime que ce sont les Américains et tous les deux s'en remettent à Dieu... "

2 -" Bush a dit que les Américains étaient patients et que la bataille était engagée et qu'ils ne pouvaient échoués avec Dieu. Mais Ben Laden explique que c'est le combat entre les croyants et les autres... "

3 -" Bush et Ben Laden sont d'accord sur le fait que Dieu les protège mais ils s'opposent sur le reste... "

On constate que la présentation de l'article a presque toujours été bien maitrisée et que les élèves ont pris soin de préciser une date, un titre et les différentes parties du texte. En revanche, mis à part quatre élèves, la plupart des autres ont utilisé tels quels de nombreux passages, parfois même en les recopiant plus ou moins. La transposition du dialogue n'a donc pas été sans poser de problèmes aux élèves. Mais ce n'était pas là l'essentiel de cette séquence.

Conclusion

Sans doute assez complexe à mettre en place, en particulier la première séance, cette étude donne des résultats assez satisfaisants. Le faux dialogue a été pour tous une révélation. Sur les quatre classes concernées, une grande majorité a considéré que l'auteur se montrait assez objectif et que le traitement de l'évènement ne favorisait ni les Etats-Unis ni Oussama Ben Laden. Cela constitue donc une première étape de réflexion sur les sources, la fabrication de l'information et la confrontation de différents discours, démarche indispensable en histoire.

Lire au lycée professionnel, n°57, page 42 (11/2008)

Lire au lycée professionnel - Un récit théâtral à plusieurs voix