Dossier : Théâtre aujourd'hui

Agiter les fils de l'écriture

ou comment créer un spectacle de marionnettes en classe de BEP

Vincent Massart-Laluc,
Caroline Morel.

Au cours de l'année 2006/07, Caroline Morel (enseignante PLP lettres/histoire au lycée professionnel Diderot à Lyon) monte un projet culturel avec une classe de 2nde professionnelle BEP composée de vingt jeunes filles se préparant aux métiers de la mode et industries connexes.

L'axe principal du projet est la mise en oeuvre d'un spectacle de marionnettes dans son ensemble, depuis l'écriture du texte jusqu'à la mise en scène, en passant par la réalisation des marionnettes. Ce projet s'articule avec le type de formation poursuivie par les élèves : couture industrielle cette fois-ci mise au service du costume couture. Plusieurs intervenants sont mobilisés sur le projet : l'équipe des enseignantes du lycée Diderot pour la partie professionnelle (Chantal Dargier et Marie-Claire Cottier) et la fabrication des costumes, un intervenant atelier d'écriture pour rédiger le texte et une intervenante marionnettiste pour la partie fabrication de la marionnette et la mise en scène du spectacle.

Nous n'insisterons pas sur les partenariats nécessaires (ici la Région et le rectorat), les financements obligés et les contraintes diverses qu'implique la réussite d'un projet de longue haleine. Ce n'est pas l'objet de cet article. Les enseignants savent combien le plaisir et la satisfaction d'un travail de cet acabit demande d'énergie et de persévérance. Il y en a eu de part et d'autre (enseignants, intervenants extérieurs et élèves) pour aboutir à un résultat à la mesure de l'investissement : un spectacle écrit et joué par les élèves... Nous n'insisterons jamais assez sur l'intérêt d'inscrire au sein de notre enseignement des dispositifs qui favorisent la créativité et la libre expression - libre bien que contrainte ! - des élèves, leur permettant ainsi d'éprouver non seulement l'intérêt de ce qu'ils apprennent au lycée mais aussi d'en vérifier la cohérence. C'est cela qui in fine constitue le fil rouge de ce type de projet pluridisciplinaire à ambition culturelle : les notions par la pratique, la culture par une entrée " professionnelle ".

Fausse interview d'un vrai projet

Lire au LP : D'où vient ce désir de mener en classe des projets culturels ?

Caroline M. : Un projet culturel prend racine dans un domaine artistique donné, ici le spectacle vivant ; pour mener à bien un projet, une connaissance minimale du domaine est nécessaire afin d'assurer le lien entre lycée et artiste, faute de quoi il est difficile d'éveiller la curiosité des élèves, qui risquent de voir en leur professeur une sorte de spectateur qui délègue ou qui délaie son temps et non pas ce qu'il est : partie prenante du projet et son premier acteur (par ordre d'apparition). Il parait important que les goûts personnels et les expériences propres du professeur soutiennent tous les projets, ceci suppose de se documenter afin de fournir aux élèves une initiation au contexte du domaine abordé. En parallèle au projet, il est nécessaire de réinvestir ce qui est acquis dans une activité plus " scolaire ", c'est une question de formalisation. La pratique artistique doit s'élaborer dans un sentiment de liberté - sentiment en partie artificiel dans le cadre imparti, mais nécessaire - à distance de cette épée de Damoclès que constitue la note qui, dans le cadre d'un travail portant sur l'expression de l'élève, peut provoquer inhibition et investissement insuffisant. Ce climat de confiance est l'aspect essentiel du travail préliminaire dans un projet culturel. Ainsi, la production de l'élève, de l'initial au final, sera fidèle à ses capacités, à ses progrès et à son imagination stimulée par l'intervenant dont le rôle est de lui ouvrir des portes pour explorer plus avant son idée. L'intervenant apporte le savoir-faire qui permet de passer d'une idée brute à sa réalisation concrète quel que soit l'outil (mot, peinture, image...) ; en tant que professionnel, il sait comment se confronter au problème et pas à pas, il guide les élèves vers une production retravaillée avec rigueur au service de l'idée recherchée. A cet endroit, Witgosky - davantage connu des enseignants du primaire que du secondaire - évoquerait le rôle d'étayage du savoir, joué par le médiateur culturel et l'enseignant.

Côté contrainte maintenant, il me semble que mener un projet culturel nécessite une double dynamique :

  • en interne : monter un descriptif formel et un calendrier précis / définir des objectifs pédagogiques et culturels / définir un produit final / trouver les intervenants adaptés/ mobiliser les élèves / répondre aux contraintes (même lâches) des instructions officielles en lettres pour le niveau donné [cf. IO] ;
  • en externe : monter des dossiers de financement / constituer une équipe pluridisciplinaire / penser l'insertion et la lisibilité dans le lycée (notamment dans le cadre du projet d'établissement).
  • De façon générale, il faut éviter certains travers :
  • l'effet loisir MJC ou discussion de café,
  • manque d'organisation ou d'objectifs précis, annulations ou déplacements de dates intempestifs, instructions contradictoires entre intervenants,
  • relations tendues ou divergentes entre intervenant et élèves,
  • projet des intervenants inadapté au projet du professeur,
  • mauvaise prévision temps, argent ou moyens par rapport aux ambitions affichées.

Lire au LP : Pourquoi le théâtre de marionnettes ?

Caroline M. : Après avoir exploré pendant plusieurs années le livre au sens large, avec poète, écrivain, librairie, BD, scénariste, bibliothèque, CDI, j'ai décidé d'aller vers le spectacle vivant, que je connaissais moins mais qui me semblait apporter une richesse indiscutable pour travailler l'oral, la diction et le travail de représentation.

Les projets théâtre que j'avais pu monter moi-même ou voir monter par des collègues m'avait semblés décevants, car trop difficiles pour les élèves dans la forme choisie ou leur réceptivité, aussi je voulais un domaine comportant des aspects ludiques et du théâtral, tout en éliminant deux écueils majeurs qui empoisonnent les ateliers de théâtre imposés : l'apprentissage du texte et la représentation avec le jeu qui oblige à se mettre en scène devant un public, lieu de tous les refus et blocages. A moins d'avoir des volontaires un peu décomplexés, il faut des intervenants exceptionnels pour mener ce type de projet et le temps imparti ne suffit jamais.

Le théâtre de marionnettes s'est donc imposé, d'autant que j'avais eu connaissance d'une expérience réussie montée il y a quelques années par une collègue d'Oullins et couronnée par un grand succès. D'autre part, mes amis intervenants du musée Gadagne (connus lors d'un projet " Carnet de voyage à Lyon " en CAP maçonnerie) m'en avaient aussi soufflé l'idée. Enfin, je voulais faire profiter à mes futures élèves de MMIC (couture industrielle) des expériences que j'avais acquises avec mes classes de DTMS (métier d'habilleuse de spectacle), avec une idée derrière la tête : faire circuler les savoirs et les expériences. Depuis, quelques vocations sont nées en ce sens.

Lire au LP : Comment recruter des intervenants ?

Caroline M. : J'ai donc commencé par chercher des professionnels motivés par le biais du théâtre de Guignol (Compagnie les Zonzons). On m'a orientée vers la compagnie " Il sera une fois " dirigée par Danièle Charotte. Yvette Thibault-Verrier, marionnettiste expérimentée (compagnie " Carton-pâte ") qui a travaillé dans le Guignol de Lyon avec Laurent Mourguet, et moi sommes tombées d'accord sur l'idée de la réalisation complète d'un spectacle de marionnettes, du texte jusqu'aux marionnettes, en passant par les costumes.

J'ai monté ensuite les projets financiers et administratifs en concertation avec mon chef d'établissement, les collègues d'habillement et de dessin appelées à intervenir et l'animateur des ateliers d'écriture

Lire au LP : Quelles ont été les étapes du projet ?

Caroline M. : Le calendrier du projet s'est déroulé en trois temps, parfois concomitants. D'abord l'élaboration du texte, puis très vite le début du processus de fabrication des marionnettes en lien étroit avec celle des costumes. La troisième étape a été celle de la mise en scène et de la préparation à l'animation du spectacle. Le projet a été mené sur environ cinq mois, sur des heures PPCP (projet pluridisciplinaire à caractère professionnel, signalé en voie de disparition, et c'est regrettable), quelques heures d'enseignement professionnel quand le projet s'inscrivait dans le référentiel ainsi que quelques heures en français.

Lire au LP : Ce sont les élèves qui ont rédigé le texte dans son intégralité ?

Caroline M. : L'intervenant en atelier d'écriture a su mettre en place un cadre pour laisser surgir l'imagination des élèves et à partir de ce premier jaillissement, les séances d'écriture ont été consacrées à la reprise, la formulation, le travail sur les dialogues et la cohérences des échanges, sur les indications notées en marges (les didascalies) pour aider à dire le texte. Cela a permis de réfléchir avec les élèves à la différence entre discours relevant du registre exclusivement oral et discours théâtral. En écrivant, les élèves ont découvert que celui-ci est dans une posture d'imitation de l'oral sans en épouser l'ensemble des particularités. Elles ont donc mûrement travaillé cette caractéristique première du dialogue au théâtre qui est d'être un texte écrit pour être dit.

Lire au LP : Comment s'est déroulé le lien entre la discipline professionnelle, l'intervenante de la compagnie théâtrale et les élèves ?

Caroline M. : Concernant la fabrication, il y a eu des moments intenses où se sont croisées des compétences multiples au service d'un même objectif. D'une part, la fabrication s'est déroulée en atelier, sous la direction d'Yvette, la marionnettiste, et des professeurs de construction. Les élèves ont achevé les costumes en trois séances grâce à l'efficace collaboration des professeurs qui ont sauté sur l'occasion pour travailler quelques notions évaluées. Et d'autre part, pour la mise en scène, les séances ont débuté par un travail autour de la diction du texte, mis en bouche à tour de rôle par les élèves, indépendamment de leurs propres séquences d'écriture. Les rôles ont ainsi été distribués petit à petit en fonction des affinités de chacune avec tel ou tel personnage.

Dans un deuxième temps, Yvette a tendu un grand fil rouge dans la classe, pour permettre de comprendre physiquement le castelet : hauteur de la manipulation, problème de perception de la scène par le public. Ce travail sur la perception de l'espace et l'appréhension du public a précédé la manipulation des marionnettes.

Enfin, les marionnettes ont été peu à peu introduites avec les textes (dans le désordre et en fonction des demi-groupes au début) et très vite, Yvette a apporté un castelet portatif et démontable, de dimensions modestes mais suffisantes pour notre travail. La difficulté pour l'élève était de manipuler sa marionnette de façon cohérente : mouvements, entrées et sorties de scène, direction de la tête, rythme. Les autres devaient rester concentrées et à l'écoute, ce qui a pu parfois générer des tensions. La classe était donc disposée en salle de spectacle, pour permettre une meilleure mise en situation. Peu à peu, Yvette a fourni des accessoires et achevé la finition des certaines marionnettes comme le pigeon. Des modifications du texte ont été notifiées en fonction des improvisations des élèves et de leurs suggestions.

Pour finir, le travail de la voix a rapidement focalisé efforts et attention : certaines ont naturellement la voix " qui porte " mais la majorité a dû apprendre à mieux se faire entendre, tout en surmontant la peur de se produire devant les autres.

Lire au LP : Tout cela dans le but de présenter la pièce devant un public...

Caroline M. : Evidemment ! Cela a demandé des répétitions qui se sont succédé, en groupe ou en classe entière, selon les besoins et les créneaux horaires disponibles. Peu à peu le spectacle a pris forme : chansons, un solo et une chorale-rap, enchainements, jeu de scène, accessoires, entrées, sorties, déplacements, manipulation, tenue de la marionnette, mouvement, problème des gestes, maitrise de l'espace du castelet... On a enfin réglé les derniers détails : lumières, décor (merci au professeur de dessin), accessoires et pinces à tout faire (comme tenir le texte) et enfin musique.

Retour sur un travail d'écriture théâtrale

La classe est répartie en deux groupes de dix élèves. Dans un premier temps, on décide ensemble de la trame de l'histoire. L'intervenant pour l'atelier d'écriture se montre garant de la cohérence du récit et reste vigilant sur les personnages et les différentes actions, relançant et orientant le cheminement du récit par des questions. Le récit se construit progressivement à l'oral et l'enseignante se charge de conserver trace de ces échanges, base à partir de laquelle les élèves peuvent construire les dialogues et les scènes.

Exemple de la façon dont le récit progresse.

Le lieu et le moment ont été définis de façon consensuelle ; une place - place Sathonay à Lyon, avec le Café de la mairie et les escaliers. Dans la matinée entre 7 h et midi.

Extrait n° 1

L'animateur à Naouel : Que fait le vieil homme ?

Naouel : Il arrive le matin vers le Café de la mairie, habitué depuis sa jeunesse.

L'animateur à Morgane : Que fait-il au café ?

Morgane : Il prend son café avec l'autre vieux, tous les jours.

Alicia puis Claire : Ils s'appellent Jean-Robert et l'autre Ali, ils se connaissent depuis l'usine où ils ont travaillé ensemble dans le temps. Ils vivent dans le même quartier, il est 7 h 30.

L'animateur à Burçu : Une jeune femme a dormi sur le banc, pourquoi ?

Burçu : Elle s'appelle Lila, elle a eu une embrouille avec son petit ami qui ne supporte plus de la voir dans cet état de toxicomane ; elle est partie sans savoir où aller.

Claire : Elle est en manque et cherche de la drogue en accostant les gens, n'importe qui.

Annabelle : Elle s'approche des deux vieux qui lui font la leçon et comprennent autre chose : quiproquo.

Au bout de deux séances (par groupe) d'écriture, la trame de l'histoire est ficelée et les personnages ont pris sinon corps au moins une identité. Il s'agit donc d'une journée (de 7 heures le matin à 23 heures) sur une place à Lyon. Les spectateurs sont témoins des va-et-vient des uns et des autres, personnages qui entrent en relation ou qui cherchent l'âme soeur...

Pendant les échanges l'enseignante note scrupuleusement le contenu du récit qui est mis en forme tel quel sans retouche.

Tableau récapitulatif des personnages

Prénom du personnageType de la marionnetteRenseignements sur l'identité du personnage
AliVieil hommeAmi de JR
AyaUne jeune femme de 19 ansSecrétaire / brune yeux marrons
Jean-RobertVieil hommeAmi d'Ali
Madame LIUne femme jeuneLien avec l'Asie et ancienne prostituée
ElodieUne femme jeune 20 ansStyle Rasta étudiante en anthropologie
BrunoUn homme jeune 30 ansTurc d'origine
AngéliqueFemme de 20 ansFashion victim
LilaUne femme de 19 ansDroguée toxico
JoséphineFemme de 20 ansRiche / complexe de supériorité / seule
JasonJeune homme 19 ansStyle racaille en survêtement monosourcil

Extrait n° 2

Script de la pièce : les personnages
Matin / extérieur vers 7/8h
Place Sathonay

A l'heure où tout le monde va au travail, plusieurs personnes traversent la place. On trouve Lila endormie sur un banc et deux vieux qui prennent leur café au Café de la mairie. Sur le banc vient de se lever Lila, jeune droguée... de spectacles. (Cette précision viendra suite à une relecture collective d'une première proposition de dialogue. Cf. ci-dessous.) Elle aborde les deux vieux, car elle est en manque.

Dialogue Lila et les vieux

Là-dessus, elle bouscule par inadvertance Angélique qui a perdu son talon et vient le demander aux vieux.

Dialogue Angélique et les vieux
Puis Lila et Angélique

Aya, la secrétaire, traverse la place pour aller prendre son bus. Elle en profite pour passer se faire tirer les cartes par Madame Li.

Dialogue Aya et madame Li

Joséphine traverse la place et elle se sent seule.

Chanson de Joséphine sur sa solitude

Lors d'une représentation préalable les élèves ont repéré les caractéristiques du genre : présence de chansons, registre de l'humour, présence de gags visuels, dialogues vifs et alternés. Elles ont aussi pris conscience des doubles niveaux de compréhension (l'un à destination des enfants et l'autre d'un public adulte) et de l'importance de l'improvisation, ce qui suppose un texte ouvert. Ce travail sera modélisant pour la suite de leurs écrits.

A partir de la trace écrite des premières séances, l'animateur et les élèves décident du type de prise de parole à rédiger : soit des dialogues, soit des monologues, soit d'autres types d'écrit propres au théâtre de marionnettes comme la chanson.

Le script obtenu à partir de notes prises par l'enseignante est divisé en différentes scènes dont la transformation en pièces dialoguées est confiée aux élèves par groupe de deux. Plusieurs binômes peuvent avoir la même scène à écrire et, à l'issue de cet atelier, un travail de mixage est réalisé par l'animateur et l'enseignante. Le résultat est reversé à la lecture critique des élèves qui valident in fine chaque étape.

Voilà ce que donne une première version dialoguée.

Extrait n° 3

Lila et les petits vieux, Jean-Michel et Ali / mixte de tout le monde

Lila : Hey ! Excusez-moi, z'auriez pas de la poudre ?

1er vieux : De la poudre ?

Lila : Ben si, si ; de la poudre, tu sais, quoi... ou des feuilles au moins.

1er vieux : Des feuilles ?? M'enfin y'en a partout, des feuilles ! Regarde, rien qu'au-dessus de ta tête, les arbres !

Lila : Allez, faites pas les crevards !

2ème vieux : Crevards crevards, mais on n'est pas encore si près de crever, nous ! Qu'est ce qu'elle dit la petite ?

Lila : Pff.... Laisse tomber, j'y vais, tu comprends pas.

1er vieux : Aaaah, si ! Elle voulait un truc pour se requinquer !

2ème vieux : Attends, si, si ! J'en ai, moi, mais c'est payant. Une minute, je vais aller te chercher ça à l'intérieur.

Lila : Merci m'sieur.

2ème vieux : Tiens, jeune fille, ça te fera 2 euros.

Lila : 2 euros ? C'est les soldes ou quoi ? La came à ce prix-là ? Tu te fous de moi ?

2ème vieux : (Ils rient de leur blague) Ben non, mais c'est bien suffisant pour de la farine !

Lila : C'est bon, les vieux, je lâche l'affaire.

On voit comment ce travail d'écriture amène les élèves à manipuler de manière effective les contraintes d'écriture propres au genre théâtral : l'enchainement des répliques, l'usage des didascalies, la cohérence des personnages (leur caractérisation), le registre de langue et surtout la question de la prise en compte du public. Le théâtre de marionnettes s'adressant à des enfants et secondairement à des adultes doit tenir compte de la sensibilité d'un jeune public et, d'elles-mêmes, les élèves ont transformé l'objet de la transaction pour le rendre accessible à des enfants sans perdre la cohérence d'ensemble. Exit la toxico, donc. Héroïnowoman cède le rôle à une boulimique dépendante de spectacles ! Le récit y gagne en humour et en double sens.

Chaque proposition de texte fait l'objet d'une lecture à l'ensemble du groupe classe, puis est soumise aux critiques positives ou mélioratives des auditrices attentives. En même temps sont listés les différents accessoires qui font leur apparition au cours du déroulement du récit : chaussures, boite de tabac à priser, carnet, jeu de cartes, sacs à main, banc... Dès ces moments de lecture apparaissent les critères de faisabilité en terme de décor et de gestuelle. Les élèves découvrent que leur texte s'écrit à l'ombre des contraintes de la mise en scène.

S'en suivent une série de réécritures tenant compte des aménagements proposés par les élèves, par l'enseignante ou par l'animateur et, en bout de chaine, par la marionnettiste soucieuse de garantir que le texte résiste au passage à l'oral derrière un castelet. Au bout des cinq séances de deux heures, le texte affiche une version quasi définitive comportant : dialogues, monologues, tirades, apartés et chansons, le tout prêt à être mémorisé par des élèves avides, quoique hésitantes, d'en découdre avec le public. Ceci d'autant que la fabrication des marionnettes avance à grands coups d'aiguille et de cire plastique : les protagonistes de l'histoire trouvent corps et chair. Ne reste plus qu'à leur donner une voix.

Extrait n° 4

Acte 1
SCENE I

Matin / extérieur vers 7/8h
Place Sathonay
Récitante + musique accordéon

A l'heure où tout le monde va au travail, plusieurs personnes traversent la place. On trouve Lila endormie sur un banc et deux vieux qui prennent leur café au Café de la mairie. Sur le banc se lève Lila, jeune droguée de... spectacle. Elle aborde les deux vieux, car elle est en manque :

Dialogue Lila et les vieux

Lila : Hey ! Excusez-moi, z'auriez pas de la poudre ?

1er vieux : De la poudre ?

Lila : Ben si, si, de la poudre, tu sais quoi... d'la poudre aux yeux, du brillant !

1er vieux : Du héros, d'l'affiche, du costard, d'la star... Tu nous as vus, t'as vu la date de péremption ?!

Lila : Allez, faites pas les crevards !

2ème vieux : Crevards, crevards, mais on n'est pas encore si près de crever, nous ! Qu'est ce qu'elle dit la petite... Crevette ! Ahahahah

Lila : Pff... Laisse tomber, j'y vais, tu comprends pas.

1er vieux : Aaaah ! Elle voulait un truc pour se requinquer ! Turlututu...

2ème vieux : Turlututu ! Bien sûr ! Attends, si, si, j'en ai moi, mais c'est payant. Une minute, je vais aller te chercher ça à l'intérieur.

Lila : Merci m'sieur.

2ème vieux : Tiens, jeune fille, ça te fera 2 euros.

Lila : 2 euros ? C'est les soldes ou quoi ? (à part) Une teuf à ce prix-là... Tu te fous de moi ?

2ème vieux : Ben non, mais c'est bien suffisant pour une affiche ! (Ils rient de leur blague)

Lila : C'est bon les vieux, je lâche l'affaire.

Lila, à voix haute lit l'affiche du cirque

Ce soir, venez tous voir le cirque Turlututu, en super exclu... sur la place !

(Là-dessus, elle s'en va et elle bouscule par inadvertance Angélique qui a perdu son talon et vient le demander aux vieux.)

Bilan

On peut considérer que l'objectif affiché au départ du projet a été atteint et que le travail a suscité grand intérêt de la part des élèves et des partenaires. Mais c'est sur le terrain des apprentissages que le contentement est le plus complet. Concernant le domaine professionnel, les élèves ont pu aborder des techniques de couture au cours d'une réalisation élaborée donnant sens aux apprentissages. En français, la satisfaction est plurielle. Sur le plan culturel, les élèves de 2nde BEP ont assisté à des spectacles de qualité et se sont frottées à la réalisation concrète d'une pièce. Sur le plan didactique, le travail fin sur le texte a permis de manipuler les caractéristiques et les enjeux du texte. Cette expérience - cela en reste une - montre tout l'intérêt d'aborder l'étude du genre théâtral par la question de l'écriture. Puisqu'on ne peut pas faire l'économie de la mise en espace et de la mise en voix, les ressorts de l'écriture dramatique apparaissent de manière sensible. Enfin, il est remarquable que l'ensemble du propos mette en scène les relations garçons filles à travers des situations de flirt tendu dans lequel le langage, notamment celui des filles, tient souvent le rôle de pare-feu au cours d'échanges qui ressemblent à des joutes... Le spectateur attentif entendra davantage que l'histoire d'une journée sur une place à Lyon et, au détour des répliques, saura cueillir un écho de ce que vivent un certain nombre de jeunes filles, nos élèves.

La générale a été donnée dans l'amphithéâtre du lycée, devant les professeurs et quelques camarades. Puis il y a eu une représentation dans une école primaire pour deux classes de CE1, et une dernière en présence des parents dans un véritable lieu culturel, l'Espace Gerson à Lyon. En 2008, les marionnettes et un extrait du spectacle ont été présentés au musée Gadagne devant un public de professionnels de la marionnette et d'inspecteurs de l'éducation nationale, conjointement avec un autre projet du lycée Diderot (classe de DMA costumiers avec une contrainte de commande par le musée). Les élèves ont eu les honneurs de la presse locale, avec un bel article dans le Progrès et une photo où la fierté se laisse deviner... Et s'il fallait encore convaincre, voici quelques paroles d'élèves notées sur le vif :

" -Maintenant au moins, on se dit "bonjour " ! " (Claire)

" Pour une fois, on parle de nous autrement que pour les bêtises ! " (Kelly)

" Est-ce qu'on va faire venir nos parents ? " (Cerise)

" Je ne pensais pas qu'on arriverait à faire ça ! "

" Madame, nos marionnettes, hein, qu'on peut les emporter ? "

Ce projet a obtenu un financement sur trois ans de la part de la région, dans le cadre du dispositif " Demain en main " pour 2006 à 2009. Le projet a été poursuivi en 2007-2008 avec une classe de DTMS deuxième année : réécriture de Bérénice de Racine, intervenante théâtre (Danielle Charotte). Pas de classe à PAC en 2008, donc pas de financement pour l'atelier d'écriture. La troisième année du projet reste à ce jour incertaine.

Lire au lycée professionnel, n°57, page 33 (11/2008)

Lire au lycée professionnel - Agiter les fils de l'écriture