Dossier : Théâtre aujourd'hui

Le texte de théâtre

Un bon support pour petits lecteurs

Marie-Cécile Guernier

L'objet de cet article est de poser quelques jalons à propos de l'intérêt que peut présenter le texte de théâtre pour favoriser l'apprentissage continué de la lecture et promouvoir la lecture. Bien évidemment il ne s'agit pas de revenir sur le fait que le texte de théâtre est un texte écrit pour être représenté et que sa finalité est donc la représentation et non pas la lecture individuelle et silencieuse. Cependant le texte de théâtre est à lire et à interpréter en tant que texte. Et c'est justement la spécificité de son écriture, en raison de cette finalité représentative / spectaculaire, qui le rend intéressant du point de vue du développement de la compétence lecturale.

Un texte accessible

La briéveté : un atout indéniable

On sait que les élèves sont capables de lire des ouvrages longs, comme le démontre par exemple l'engouement pour Harry Potter ou encore pour Le Seigneur des Anneaux. Mais on sait aussi que de nombreux élèves sont rebutés par la grosseur de certains ouvrages. Les difficultés qu'ils éprouvent sont de plusieurs ordres. Il y a bien évidemment la gestion de l'histoire elle-même et de ses nombreux épisodes. Mais ce n'est pas tant la longueur du propos qui est en cause - une histoire bien ficelée finit toujours par entrainer le lecteur - que la densité de l'écrit : mise en page, masse de signes, manque de repères dans l'espace même de la page et de l'ouvrage. Par ailleurs, la longueur de l'ouvrage implique directement un temps disponible pour la lecture plus long. Or cette disponibilité est pour certains lecteurs peu importante : les jeunes lecteurs (mais les moins jeunes aussi) ont de nombreuses activités, parmi lesquelles celles liées aux apprentissages scolaires ne sont pas les moindres, qui obèrent ce temps.

Sur ce plan, le texte de théâtre présente de nombreux avantages qui peuvent le rendre plus accessible. Tout d'abord, d'une longueur relativement peu importante, il peut se lire dans un temps assez court. Si l'on s'en tient au panthéon français, une pièce de Molière, même parmi les plus longues telles que Le Malade imaginaire ou Le Bourgeois gentilhomme, ou de Marivaux se lit dans un laps de temps qui ne dépasse pas deux heures. Et ce sont là pratiquement des extrêmes. De son côté l'édition contemporaine nous offre un beau choix de pièces courtes, voire très courtes (moins d'une demi-heure de lecture).

Par ailleurs, le texte de théâtre, si on s'en tient à ses formes les plus courantes et si l'on exclut le théâtre narratif ou les monologues développés, du fait même de sa nature dialogale et des habitudes éditoriales de présentation, offre à la lecture un écrit typographiquement moins dense. Le lecteur peu disposé à cet exercice ne se trouve donc pas face à une masse compacte de signes. Cet aspect est particulièrement crucial pour les lecteurs en difficulté dont certains soit se laissent impressionner par une page noircie de caractères soit devront produire un effort important pour les déchiffrer. Or une pièce courte écrite avec des répliques courtes permet un déchiffrage plus facile.

Séquençage

Dans le même ordre d'idée, le découpage en scènes et en actes permet un séquençage plus facile de la lecture. On sait qu'une des difficultés des lecteurs peu experts réside dans le fait qu'ils suspendent leur lecture de manière anarchique et sans cohérence avec le sens de l'histoire ou du propos développé par l'auteur. Ainsi les voit-on, pris de fatigue ou de lassitude, s'arrêter au milieu d'un chapitre ou d'un dialogue, compromettant ainsi toute possibilité de construire une cohérence sémantique. La plupart du temps, le texte de théâtre résout en partie cette difficulté à la place du lecteur, qui selon son temps ou son attention disponibles, peut suspendre sa lecture en tenant compte des marques explicites des découpages scéniques. Certes les scènes s'enchainent, et là aussi il est nécessaire de suffisamment lire pour que puisse s'engager le processus de construction du sens, mais l'organisation même du texte aide à rythmer la lecture de manière cohérente.

Ainsi la structure même, typographique et narrative / discursive, du texte de théâtre permet d'amoindrir certaines difficultés de lecture qu'éprouvent les lecteurs peu experts avec entre autres la lecture romanesque.

Un texte sémantiquement dense

Pour autant, brièveté et séquençage n'entament pas la densité narrative et sémantique, qui n'est pas moindre au théâtre que dans la prose narrative. Dans certains cas, on pourrait même avancer que ce serait plutôt le contraire, et si on pousse le raisonnement on pourrait considérer que le plus souvent le texte de théâtre est de ce point de vue plus rentable qu'un roman.

Des histoires fortes d'aujourd'hui

Ainsi le théâtre contemporain, si l'on s'en tient à ce domaine, propose au lecteur des sujets variés et impliquants. Il suffit pour s'en convaincre de lire l'anthologie intitulée 25 petites pièces d'auteurs parue aux Editions Théâtrales en 2007. La plupart des pièces citées ci-après en font partie. Quand ce n'est pas le cas, je le signale.

Certaines pièces s'attachent à évoquer le moment d'une vie, voire une crise personnelle ou familiale : décès du

père qui fait éclater les liens entre les enfants (Le tampon vert de Aziz Chouaki), entrelacs des relations amoureuses (Imbroglio de Michel Azama), perte d'un enfant (Les récifs de Michel Marc Bouchard), désespoir sur fond de précarité (Les créanciers de Koffi Kwahulé), maladie d'Alzheimer et souffrance psychique (Quelque part au milieu de la nuit, de Daniel Keene).

Par ailleurs, le théâtre contemporain n'hésite pas à traiter des problèmes de ce monde, et en particulier des problèmes sociaux, tendus et violents comme dans J'ai faim d'Yves Lebeau, dans une société aux lois coercitives (Si d'aventure de Christian Rullier). Il décrit des rapports humains soit distendus jusqu'à l'absurde (Les numéros d'Hanokh Levin) soit se construisant dans la banalité quotidienne qui finalement leur donne un sens (Disparitions de Philippe Minyana). Plus largement il s'intéresse aussi aux problèmes géopolitiques : enlèvement d'un journaliste dans un pays en guerre (Rapt de Jean-Pierre Cannet), tragédie du 11 septembre (11 septembre 2001 de Michel Vinaver paru en 2002 aux éditions de l'Arche) ou encore rapports entre les Israéliens et les Arabes et donc, plus généralement, rapports entre les peuples et les communautés (par exemple dans Représailles de printemps de Hanokh Levin paru dans le recueil Théâtre choisi III aux Editions Théâtrales en 2004).

Le théâtre contemporain traite encore de thèmes universels concernant la morale (malhonnêteté dans Louis de Yves Renaud, angoisse de la trahison dans Il faut manger de Howard Barker), ou la philosophie (Les silences d'Eulalie de Denise Bonal interroge le langage et la perte de sens du discours humain). On pense aussi aux pièces mythologiques d'Hanokh Levin.

Ainsi le théâtre contemporain déploie des thèmes qui sont susceptibles d'intéresser les élèves de lycée professionnel. Il n'hésite pas à développer un discours inscrit dans le politique et le social, nécessaire à qui veut comprendre le monde. Il constitue de ce fait un réservoir de textes pour réfléchir et questionner l'homme et le monde.

Points de vue

Par ailleurs, du fait même de sa nature dialogale, le texte de théâtre aborde ces questions selon le point de vue spécifique de personnages différents. Il pose donc le problème à partir de l'individu impliqué dans l'histoire qui lui arrive et de ce qu'il en perçoit, comprend et ressent. La subjectivité prime. Or on sait que la plupart des élèves de lycée professionnel sont plus sensibles à cette approche qu'à une approche plus globale qui leur parait plus abstraite. Lire du théâtre permet donc de parcourir le chemin du sujet au groupe social, du particulier à l'universel.

Par ailleurs la nature dialogale fait aussi que le lecteur est immédiatement au coeur du récit et de l'action. Un peu comme dans une nouvelle ou un téléfilm. Cet aspect empêche que le lecteur ne s'épuise ou ne se lasse avant que ce qui l'intéresse vraiment - c'est-à-dire l'action - ne commence.

Ainsi pour un temps de lecture moindre et un plus faible investissement dans le déchiffrage, le théâtre offre à lire des histoires tout aussi denses qu'un récit en prose. De ce fait le rapport investissement cognitif / profit sémantique est particulièrement intéressant.

Un texte qui prend en charge une partie du travail du lecteur

Les difficultés de lecture que rencontrent les lecteurs peu experts ont souvent à voir avec le traitement d'un certain nombre de données nécessaires à la construction du sens.

Contextualisation allégée

Le premier avantage du texte de théâtre, pour le lecteur en difficulté avec l'écrit, est qu'il évite une des lourdeurs de certains romans : la description, et plus particulièrement celle des lieux. Les propos des lecteurs qui n'aiment pas les romans sont récurrents : les descriptions trop longues ralentissent l'action (c'est vrai) et émoussent l'intérêt pour l'histoire. Dans le texte de théâtre, la didascalie initiale ou les didascalies internes donnent en peu de phrases les indications nécessaires à la situation de l'action dans le temps et dans l'espace. Cette efficacité permet au lecteur d'aller directement à l'essentiel : la construction des rapports entre les personnages et l'histoire qui se tisse entre eux. Ce pour quoi lit la majorité des lecteurs.

Personnages

Une de ces difficultés concerne en particulier la gestion des personnages : leur présentation elle-même, leurs caractéristiques identificatoires, les rapports qu'ils entretiennent entre eux. Ainsi de nombreux élèves ne dépassent pas les trois premières pages du roman de Zola Au Bonheur des Dames, submergés qu'ils sont par le nombre d'informations concernant les personnages présents et non présents dans cette scène inaugurale relatant l'arrivée de Denise à Paris. Le texte de théâtre résout une partie de cette difficulté en faisant figurer la liste des personnages dans la disdascalie initiale. Le lecteur, à la différence du spectateur pour qui le problème est tout autre et bien plus complexe, peut ainsi tout à loisir prendre connaissance de cette liste et commencer à construire leur identité et ce qui les rapproche ou les distingue. Ainsi quand il commence à lire la première scène, il a déjà en tête une première structure qui l'aide à décoder les paroles. S'il se perd, il peut revenir aisément à cette liste dont la lecture est plutôt simple. Dans un roman les retours en arrière sur les pages déjà lues pour rechercher les informations nécessaires que le lecteur aurait dû mémoriser et organiser pour ne pas se perdre sont beaucoup plus difficiles à gérer et fastidieux.

Paroles de personnages

Dans le même ordre d'idée, la présentation académique en répliques avec l'indication du locuteur constitue aussi une aide précieuse. Le lecteur sait qui parle et le plus souvent à qui. Là aussi la différence avec la lecture d'une histoire en prose est substantielle. Dans un dialogue de roman le lecteur doit avoir déchiffré l'incise qui indique qui parle à qui pour attribuer les paroles déjà lues. Ce qui suppose une gymnastique mentale assez bien rôdée. Mais qui ne sert plus à grand chose quand l'auteur néglige de fournir des précisions et se contente de tirets, laissant au lecteur le soin, ou plutôt la charge, de répartir correctement les paroles entre les différents locuteurs. Dans ce cas, immanquablement, si le dialogue est long, le lecteur finit par se perdre. Quand ce n'est pas l'auteur lui-même. Je ne peux m'empêcher d'évoquer cette scène à Combray que relate Proust au cours de laquelle les grandes tantes du petit Charles rivalisent de courtoisie auprès de Swann. La conversation est un peu disloquée et Proust attribue deux répliques successives à Flora contre toute cohérence discursive. Dans ce cas le lecteur attentif et scrupuleux a du mal à s'imaginer réellement la scène. Les précisions fournies par le texte de théâtre, sauf quand l'auteur choisit de mélanger les répliques et de brouiller les cheminements discursifs, évite au lecteur la gestion de cet aspect fondamental à la construction de la compréhension du dialogue.

Oralité

Avant tout dialogue qui devra être dit et joué, le texte de théâtre, en particulier contemporain, offre une écriture le plus souvent plus accessible. En effet les contraintes du dialogue, et plus particulièrement celle du discours direct, obligent à une syntaxe en rapport avec l'oralité, c'est-à-dire plus simple, ou du moins composée de séquences plus courtes. Le lecteur n'est pas confronté à des phrases trop longues ou nécessitant une analyse syntaxique immédiate et rapide pour en comprendre le sens. Et même quand la ponctuation est absente, le rythme syntaxique est le plus souvent calqué sur celui de l'oral. Si le lecteur se fie à son oreille, il parvient à recomposer le discours.

Par ailleurs, l'oralité, ou son illusion, peut produire un effet particulièrement intéressant quand elle construit une certaine proximité entre la langue des personnages et celle du lecteur. Les personnages du théâtre d'aujourd'hui emploient assez souvent un vocabulaire moderne, n'hésitent pas à utiliser des expressions familières ou à la mode. Le lecteur peut retrouver sa langue ou celle qu'il entend quotidiennement. Il n'éprouve donc pas forcément cette impression d'étrangeté que peut provoquer la lecture d'une littérature plus académique ou usant d'une langue plus recherchée.

Ainsi la plupart des textes de théâtre constituent une offre de lecture accessible aux lecteurs les moins affirmés. Par ailleurs ils peuvent fournir des supports didactiquement intéressants pour travailler la compétence lecturale et ainsi poursuivre cet apprentissage.

Un texte pour apprendre à mieux lire

Imaginer

En effet le texte de théâtre présente des atouts didactiques. Tout d'abord pour travailler la dimension imaginative de la lecture. La faiblesse des indications descriptives laisse au lecteur le champ libre pour imaginer les lieux et se figurer les personnages, à la différence du roman qui le plus souvent se plait à cadrer l'espace et à dessiner les protagonistes. Dans le roman, le travail du lecteur consiste à traduire en images mentales ces précisions descriptives. Il peut s'en dispenser, et le fait assez souvent en particulier quand la séquence descriptive est un peu longue. Mais il risque de laisser échapper des informations utiles à la compréhension du récit. Dans le texte de théâtre, le travail est différent : l'imagination est très peu bridée et le lecteur peut donc l'activer pleinement et, ce faisant, l'exercer. Ce type d'activité est intéressant dans la mesure où l'on constate que de nombreux lecteurs en difficulté ont du mal à construire ces images mentales qui permettent de situer l'action dans un espace et de l'attribuer à des personnages. Il est donc nécessaire de s'y exercer. Le fait que le texte de théâtre soit plus ouvert permet d'amorcer cet entrainement de l'imagination, dans la perspective d'accéder progressivement à des textes de plus en plus contraints du point de vue de la précision descriptive.

Construire des inférences

De la même manière le texte de théâtre est construit de nombreux implicites. On vient de le voir avec les implicites figuratifs. Il reviendra le plus souvent à la représentation de les combler, l'aboutissement du texte de théâtre se réalisant en effet pour une bonne partie dans la représentation. Mais en situation de lecture, c'est au lecteur de le faire. Ces implicites concernent majoritairement la psychologie des personnages, que le lecteur pourra reconstruire à partir de leurs paroles. Or, comme ils sont nombreux, le travail inférentiel est relativement important.

Dans la prose romanesque, le plus souvent l'auteur ou le narrateur commente ces paroles et fournit des indications psychologiques, éventuellement sous la forme de portraits moraux. De ce fait le travail inférentiel consiste plutôt à vérifier que les paroles, mais aussi les actions, viennent confirmer ce portrait moral ou les indications psychologiques fournies par le narrateur. Le lecteur de texte de théâtre quant à lui doit construire ce portrait à partir de ce que dit le personnage. Notons cependant que ce travail n'est pas spécifique du texte de théâtre et qu'il est à mettre en oeuvre également dans les récits qui s'abstiennent de décrire les protagonistes. Mais, là aussi, le texte de théâtre fournit un bon support pour entrainer cette compétence inférentielle, qui pourra être mise à profit dans d'autres types de textes.

En conclusion

Ainsi le texte de théâtre présente cette caractéristique d'une part d'offrir un texte assez facilement accessible aux lecteurs les moins expérimentés et traitant de thèmes qui peuvent motiver la lecture, et d'autre part de permettre de continuer le développement de certains aspects de la compétence de lecture. Ainsi il est un support littéraire sémantiquement et didactiquement riche et opératoire pour continuer à travailler la lecture avec des élèves qui ne sont pas toujours à l'aise avec cette activité. Cependant, les atouts évoqués ici ne peuvent pas être attribués à l'ensemble de l'édition théâtrale. En effet, et en particulier dans le théâtre contemporain, tous les textes ne sont pas également accessibles, en raison d'un travail sur la langue abstrait auquel les élèves sont peu réceptifs, ou d'une déconstruction de la fable qui obère une interprétation du niveau des élèves, ou encore en raison de la violence même qu'ils expriment le plus souvent au travers d'un langage que certains pourront juger vulgaire. Pour autant, le répertoire est suffisamment vaste et aujourd'hui éditorialement accessible pour que l'on puisse y trouver des textes que les élèves apprécieront et qui les aideront à progresser en lecture.

Lire au lycée professionnel, n°57, page 24 (11/2008)

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