Dossier : Théâtre aujourd'hui

La dramaturgie de la lumière

Les choix de David Debrinay, créateur lumière

David Debrinay

Créer les lumières d'un spectacle a cette particularité que le point de départ de la réflexion artistique est plus la dramaturgie du metteur en scène que celle du texte originel. En effet, même s'il n'est pas inutile de lire la pièce ainsi que quelques textes périphériques, l'essentiel du travail réside dans la mise en relief du parti pris d'un metteur en scène.

Il n'y a peut-être que dans le cas de textes contemporains, dans lesquels il y a des indications sur la lumière, que cette manière d'aborder la création est légèrement modifiée. Par exemple, le texte de Peter Handke Gaspard, dans lequel il y a l'indication " noir " assez fréquemment, nécessite un petit travail d'analyse afin de déterminer le sens et la logique de ces noirs épisodiques, pour permettre au besoin de les transposer tout en conservant l'esprit initial de cette indication.

Pour le travail sur les Précieuses ridicules, la question ne se pose pas et c'est plutôt en confrontant les intentions de mise en scène d'Hervé Dartiguelongue et la scénographie de Marion Legrand qu'émergent les questions et les premières pistes de réflexion quant à la création lumière de ce spectacle. En effet, autant l'univers défini par le metteur en scène propose un espace de création, autant l'espace proposé par un scénographe impose un cadre dans lequel développer cet univers.

Pourquoi ? Quoi ? Comment ? Créer la lumière d'un spectacle pose la question de son sens et de sa justesse. Pour reprendre les propos d'Henri Alekan à propos des magnifiques lumières qu'il réalisa pour le film La Belle et la Bête de Cocteau, la question n'est pas de créer la lumière belle mais de créer la lumière juste, celle qui révèle, appuie, nourrit, densifie une proposition artistique. Bien entendu, le critère purement esthétique doit être pris en compte, mais j'en appelle aux différentes théories de Kant sur la notion du beau dans l'art pour évoquer la subjectivité de cette perception pour le spectateur.

La première question qui se pose pour tout spectacle est celle du réalisme. Le cadre de la représentation des Précieuses ayant été défini comme une suite de visions cauchemardesques de Gorgibus, cette question est naturellement écartée. C'est une lumière qui évoque quelque chose de l'ordre du rêve qu'il faut créer. Il s'agit donc d'un espace que l'on va déformer, agrandir, découper afin de lui donner de l'étrangeté et de fausser la perception du spectateur et ainsi révéler un espace plus mental que concret.

Le point de départ de ces visions est un lit, celui de Gorgibus ; c'est aussi l'élément le plus réaliste de l'espace. C'est pourquoi nous travaillons actuellement à la recherche d'un élément lumineux de l'ordre de l'intime à y associer : une sorte de lampe de chevet un peu " baroque-rococo-bling-bling " avec l'idée qu'elle est souvent notre dernier rempart avant le monde des rêves et des cauchemars.

Le lit est l'épicentre mental. Il est relayé par une estrade alternativement cachée ou révélée grâce à une succession de stores. C'est là que se jouent les visions nocturnes de Gorgibus. C'est donc le lieu de tous les fantasmes, de tous les possibles. La lumière doit amener de l'étrangeté, c'est elle qui doit prendre en charge cette notion de fantasme.

Un des enjeux de la lumière va être de faire " déborder " ce lieu de fantasme qui va progressivement se répandre sur tout le plateau jusqu'au bal. En effet, comme pour la mise en scène, il y a un fil dramaturgique à trouver. Dans le cas présent, plusieurs idées peuvent alimenter ce fil rouge : le fait que l'on passe de la sphère privée, la famille de Gorgibus, à une sphère plus sociale par exemple. Plus encore, la lecture de la pièce proposée par Hervé Dartiguelongue invite à un voyage nocturne ponctué par un bal qui renvoie à une certaine décadence aristocratique (la référence de cela est pour moi Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick). Lors des représentations à Montpellier, le fait de jouer en plein air à 21h30 place le début du spectacle à la tombée de la nuit. On commencera, de fait, dans une ambiance entre chien et loup, pour progressivement sombrer dans une atmosphère plus fantasmatique, plus sexuelle, mais aussi plus noire et plus glauque. Il y a quelque chose de pervers chez les marquis qui battent les précieuses pendant le bal : ce bal pourrait se jouer dans une pénombre malsaine et mettre en valeur ainsi des maquillages qui évoquent des figures monstrueuses. Nous sommes dans un bal avec les personnages de Freaks : il faut défigurer ces gens qui se rêvent autres : on ne sait plus qui est qui. Car c'est là une des questions majeures posée par la pièce : peut-on changer de classe sociale ?

Et c'est dans cette idée de se prendre pour quelqu'un d'autre que réside un autre axe fort du rôle que la lumière doit jouer. Avec la présence de ce lit, symbole de la maladie de Gorgibus, c'est toute cette société, dans laquelle l'identité est malade, qui est représentée. La lumière doit accentuer ce trouble. Cette vision fait rire mais elle doit aussi inquiéter, il y a quelque chose de psychiatrique dans cet univers comme il y avait quelque chose de pourri au royaume du Danemark. Nous sommes dans la schizophrénie la plus totale : isoler, couper des visages en deux, travailler plus sur l'ombre de ces personnages, sur leur côté le plus malsain... Je pense à des univers Jekyll&Hydiens qui, mêlés à cette décadence aristocratique, nous renvoient plus à une ambiance baroque londonienne du XIXe siècle qu'à une représentation, une illustration, du faste parisien du XVIIe siècle. Ceci est renforcé par la présence de ces stores qui créent un lieu d'observation de cette société carnavalesque : on est dans la représentation de soi-même mais aussi dans le voyeurisme.

Cette idée d'observation, appuyée par une scénographie qui va dans le sens de l'installation d'art contemporain, renvoie à la notion d'expérience. Il y a un côté aseptisé de ces gens qui se sentent sales et veulent se laver. Avec un périmètre de jeu clairement délimité au sol se dégage l'idée d'un espace d'expérimentation où tout est gris : mur, stores, sol... Nous allons travailler avec le principe des rampes de théâtre puisque les plaisanteries du texte appartiennent au registre de la commedia dell'arte (arlequinades, zanni...) ou de la farce, mais dans des teintes de couleur plus glauques de type tubes fluorescents d'hôpital (trop souvent appelés à tort néons) et ainsi faire le lien entre le texte de départ et ce côté aseptisé et psychiatrique.

David Debrinay est créateur lumière

Il a travaillé sous la direction d'Emmanuel Meirieu dans Les Chimères amères, de Nathalie Veuillet dans Les Brigands, Abîmes et Playing Schiller, de Pascal Mengelle dans Van Gogh ou le suicidé de la société, Jekyll/Hide, Supplices, d'André Tardy dans La Surprise de l'amour, La Mouette, de Sophie Lannefranque dans Les Règles du savoir-vivre dans la société moderne, d'Eric Massé dans Les Présidentes et L'Ile des esclaves, de Richard Brunel dans Gaspard, de Thierry Bordereau dans Mon petit Garçon, de Cédric Veschambre dans Des mots, des mots, des mots et d'Hervé Dartiguelongue dans Le Bal des âmes mortes, Olivier Antoine dans sens ? - théâtre et cirque. Il est également fondateur et metteur en scène de la Cie Théâtre du globule. Il a mis en scène Mars - my father my king, d'après l'oeuvre de Fritz Zorn, La Valse du hasard, d'après le texte de Victor Haïm, et mis en espace Petits meurtres entre auteurs, 12 monologues de littérature contemporaine.

Le texte en lui-même pose une question à laquelle je ne sais pas encore répondre aujourd'hui. En effet dans l'écriture de Molière, l'enchainement des péripéties, les rebonds continuels assurent un rythme qui est l'ossature du spectacle : la scène IX par exemple accélère et ralentit, stagne et redémarre. Plus généralement, Molière donne un rythme global en accélérations progressives, dans une sorte de spirale infernale qui mène au bal. De fait, comment situer le rythme de la lumière ? Est-il intéressant d'accorder ou au contraire d'opposer à ce ballet textuel incessant, une nasse lumineuse, reflet d'une société qui veut se croire autre en s'agitant, incarnant un certain marasme et une superficialité ambiante ?

Cette question résume à elle seule une des problématiques majeures de la création lumière : dans quelle mesure doit-elle suivre et soutenir les différentes propositions artistiques du spectacle (texte, mise en scène, scénographie...) ? Dans quelle mesure doit-elle s'en affranchir et devenir à elle seule une proposition enrichissant l'idée globale du spectacle et le rendre ainsi plus polysémique ?

Lire au lycée professionnel, n°57, page 22 (11/2008)

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