Dossier : Théâtre aujourd'hui

Comment entendre, aujourd'hui, les Précieuses ?

Réflexions d'Hervé Dartiguelongue, metteur en scène du spectacle

Hervé Dartiguelongue

Je pense, après quinze jours de répétition, que le travail de réflexion fait avec ma dramaturge, en amont, me permet de dire que la question que l'on doit se poser quand l'on travaille sur les Précieuses ridicules n'est pas comment nous allons faire rire de cette pièce, mais comment nous allons amener le spectateur à y croire ?

Hervé Dartiguelongue est metteur en scène et comédien.

Il a été formé au CNR de Bordeaux, sous la direction de Gérard Laurent et au CNR de Montpellier sous la direction d'Ariel Garcia Valdès. Il y a travaillé entre autres sous la direction de Françoise Bette, Philippe Goudard, Georges Lavaudant, Yann-Joël Collin, Laurence Roy, Cécile Garcia-Fogel, Ariel Garcia-Valdès, Anne Martin.

Depuis sa sortie de l'école, il a travaillé en tant que comédien entre autres sous la direction d'Erwan Augoyard et Sophie Kovess-Brun - moyen métrage, de Christophe Rauk avec Le Rire des asticots autour de textes de Pierre Cami (Théâtre Vidy Lausanne, Cité Internationale...). Depuis 2005, il joue dans le spectacle de Marion Aubert, les Histrions, mis en scène par Richard Mitou (CDN de Montpellier / Théâtre National de la Colline / TNP...).

Il est metteur en scène et directeur artistique au sein de la CCCP. Il y a créé, en 1999, Brien le fainéant de Gregory Motton, pièce radiophonique, en 2001, Tiroteo d'après trois Affabulation/Dans quels nouvelles de Copi, en 2002, la Cagnotte d'Eugène Labiche. En janvier 2005, il met en scène Le Bal des âmes mortes d'après N.Gogol. Le Théâtre de la ville de Montpellier-Théâtre Jean Vilar accueillera la CCCP en résidence triennale à partir de janvier 2008.

Il travaille régulièrement, au côté d'Eric Massé. Il est comédien dans son projet, Rirologie, travail lié à la psychiatrie, créé en octobre 2007.

Quand nous avons commencé le travail de réflexion sur les Précieuses ridicules, la dramaturge et moi-même, la difficulté était sans aucun doute de savoir comment faire jaillir de la pièce des principes contemporains. Ainsi, nous avons tenté de mettre en lumière la structure, très contemporaine, et les questionnements très froids, cruels, qui fondent le texte et ainsi de relever les enjeux qui permettent de voir la pièce autrement que comme une simple farce. Je m'attacherai à décrire ici les quatre éléments qui m'ont été d'une grande aide pour débuter le travail de répétition.

La structure qui encadre la pièce, de manière quasi clinique, est donnée dès le départ par La Grange et Du Croisy qui invitent le spectateur, dans l'ici et maintenant de la représentation, à une expérience des plus cruelles, puisqu'elle consiste à humilier et punir tout d'abord les précieuses, de qui ils ont subi un affront, puis les deux valets, complices de leur expérimentation, qu'ils battent et mettent à nu sous prétexte qu'ils ont eu " l'audace de les supplanter avec leurs propres habits ". Pour aller au bout de ce principe j'ai proposé aux acteurs qui jouent La Grange et Du Croisy qu'ils soient assis dans la salle quand le public arrive comme s'ils venaient de subir l'affront sur l'espace de représentation. Ensuite leur scène commençant, j'ai demandé qu'ils aillent petit à petit sur le plateau comme si cet espace n'était plus un espace de représentation à respecter mais un espace d'où ils veulent faire surgir le chaos. Ainsi n'arriveront de la salle que les personnages extérieurs de la maison, de la fiction : Mascarille, Jodelet. La deuxième proposition faite aux acteurs jouant La Grange et Du Croisy est qu'ils jouent les personnages secondaires : les deux porteurs et les voisines. Ainsi leur implication dans l'expérience devient double, perverse, machiavélique. Le spectateur est de fait complice de cette expérience.

Ensuite, concernant les précieuses, il nous est apparu qu'elles n'étaient pas si ridicules dans leur revendication puisqu'elles se confrontent à la vision archaïque de leur père et oncle, et de leurs prétendants qui ne conçoivent le mariage et l'amour qu'en termes de bon placement et non pas sous l'angle du choix amoureux. Bien entendu, ce serait une erreur d'en faire des philosophes ou des personnes totalement conscientes de leur condition, ce serait amener le texte où il n'est pas, mais en considérant cela sous cet angle, elles deviennent presque des figures de tragédie quand les masques tombent à la fin et, par là, peut se glisser l'émotion de l'idéal qui s'écroule.

Je pense qu'il est intéressant de travailler sur l'étrangeté et l'inquiétude que portent avec elles les précieuses. Elles changent de noms pour s'appeler Aminte et Polixène et veulent accéder à la classe supérieure : Magdelon, fille de Gorgibus, croit "que quelque aventure, un jour, [lui] viendra développer une naissance plus illustre " et sa cousine suit le même chemin. Il s'agirait de voir ces femmes comme des monstres dévastés par leur rêve et qui ont inventé, sans relâche, un monde où tout est codifié, ordonné, d'une parfaite clarté. D'autre part, leur couple a quelque chose d'inquiétant dans cette parfaite complémentarité, comme un rituel extrêmement efficace. Cette pièce nous amène dans un univers intime et social, malade, où tout se craquèle.

Les précieuses ridicules, de Molière

Création du 6 au 9 juin 2008 au Printemps des comédiens

Mise en scène
Hervé Dartiguelongue
Chorégraphie
Haingo Ratsimbazafy
Dramaturgie
Catherine Ailloud-Nicolas
Scénographie
Marion Legrand
Création costumes
Marion Legrand
assistée de Camille Choukroun
Création lumières
Rosemonde Arrambourg
David Debrinay
Création sonore
Hanitra R. Anderson
Régie générale
Nicolas Hénault
Interprétation
Elodie Buisson
Fela Karlynah Razafiarison
David Léon
Richard Mitou
Haingo Ratsimbazafy
Frédéric Roudier
Vincent Vabre
Administration et production
Delphine Majoral

Nous en arrivons à l'idée que dans ce lieu, l'autorité est mise à mal. Tout d'abord, l'autorité paternelle, Gorgibus, la figure du père. Les précieuses ne le considèrent plus que comme un être vulgaire, loin de leur monde, et même comme un frein à leur développement. Pour signifier cette idée j'ai imaginé que Gorgibus serait alité dans l'espace de jeu, tout le long de la pièce, comme anéanti, déstabilisé par la folie de sa fille et de sa nièce. Ainsi, nous faisons glisser la pièce dans un endroit plus souterrain où les fondations se craquèlent, où le sol fissuré est propice au chaos.

Ensuite se rajoutent deux autres questions qui sont liées à l'autorité, mais dans une dimension plus large, plus politique, et qui traversent tout le spectacle : peut-on changer les modes de domination du monde ? Peut-on changer de statut social ? Ici arrive Mascarille (représentant du théâtre ?) qui opère avec une formidable habileté un spectacle où il est le roi et nous fait la démonstration grotesque qu'un changement est possible. La construction de la pièce est telle que le vrai spectacle ne commence que quand ce personnage arrive : à ce moment, avec le théâtre, quelque chosesemble possible. Mascarille porte avec lui une inquiétante folie car c'est un valet qui déjà avant se prenait pour un maitre. C'est pour cela qu'il est choisi, parce qu'il est en déséquilibre, inconscient et qu'il met en péril la bonne société. C'est le représentant du monde à l'envers, le fou du carnaval. C'est ainsi que nous terminerons sur le bal que La Grange et Du Croisy, habillés en femme et reconnus de personne, amèneront délicatement à l'orgie décadente, ultime affront aux précieuses, bal d'où ils surgiront en enlevant leurs perruques pour punir, humilier sans souci d'humanisme.

Dans cette pièce, personne n'a tort, personne n'a raison, justice sera faite par/pour les plus forts, et Molière nous peint un cruel tableau où ne savons plus où se trouvent la réalité et le théâtre, la vérité et le mensonge.

Lire au lycée professionnel, n°57, page 16 (11/2008)

Lire au lycée professionnel - Comment entendre, aujourd'hui, les Précieuses