Dossier : Théâtre aujourd'hui

Du texte à la scène : compte rendu d'une dramaturgie des Précieuses ridicules

Catherine Ailloud-Nicolas

Il ne s'agira pas de proposer une séquence applicable telle quelle avec des élèves mais de rendre compte d'une dramaturgie effectuée pour un spectacle mis en scène en juin 2008 à Montpellier et à Béziers par Hervé Dartiguelongue, artiste de la compagnie la Chèvre à cinq pattes. Ce metteur en scène a généreusement accepté de mettre à la disposition de ce numéro des documents de préparation sur le spectacle ainsi que des textes rédigés par lui-même et son créateur lumière, David Debrinay, des notes d'intention, c'est-à-dire des écrits qui définissent le projet avant qu'il ne soit réalisé. Ce dossier permet donc de comprendre le travail dramaturgique qui est fait en amont des répétitions et de mesurer le lien entre la dramaturgie et les propositions des divers artistes du projet.

Pour donner plus de concret à ce travail, je vais en rendre compte chronologiquement en essayant de recomposer les étapes du processus de création dans le cadre particulier de ce projet.

Questionnement initial du texte

Avant ce que l'on pourrait strictement appeler une analyse de la pièce, un certain nombre de rendez-vous ont eu lieu avec le metteur en scène afin de comprendre et de nommer son projet et son désir sur le texte. Cette phase est essentielle : elle oriente d'emblée le travail puisqu'elle définit déjà la voie qui sera choisie. Hervé Dartiguelongue est un jeune metteur en scène qui a toujours travaillé sur des textes contemporains. La pièce, Les Précieuses, ne l'intéresse pas en tant que classique mais bien en tant que médium pour parler d'aujourd'hui. A ce stade des discussions, on tente précisément de définir ce lien avec aujourd'hui. Cela peut se traduire par des questions générales sociales ou psychologiques, parfois même philosophiques :

  • Qu'est-ce qu'une classe sociale aujourd'hui ? Comment peut-on accepter ou refuser d'être à une place déterminée par sa naissance ou son milieu ? Y a-t-il des codes de comportements ou de vêtements qui sont liés à des milieux ? Comment peut-on changer de milieu ? Quel est le lien entre le milieu et le langage ?
  • Qu'est-ce qu'être à la mode ? Qui définit les modes ? Qu'est-ce qu'un habit à la mode ? La télévision n'a-t-elle pas remplacé la Cour du roi pour édicter des règles, des modèles pour se relooker, pour décorer sa maison ?
  • Peut-on rêver sa vie ? Peut-on vivre ce que l'on rêve ? Quel est le lien entre rêve et réalité ? Quelle est la part de folie de cela, d'inadaptation au réel ? Quels sont les facteurs qui empêchent de vivre sa vie ?

Ces débats préalables sont très intéressants car ils permettent d'avoir à l'esprit que même si l'on ne veut pas illustrer ces questions, leur donner des réponses immédiates, c'est à cet endroit que les spectateurs vont pouvoir faire des connexions avec leur vécu, leur imaginaire, leur époque. En outre, et c'est là une des dimensions difficiles à transposer dans la classe de français, la lecture dramaturgique ultérieure se trouve orientée par ce questionnement initial. En effet, il y a de multiples façons d'entrer dans une oeuvre et les premiers choix ou les premiers refus en éliminent certaines. Par exemple, le fait qu'Hervé Dartiguelongue ne veuille pas faire une mise en scène " classique " avec des costumes d'époque conduit à envisager un certain nombre d'éléments du texte comme des facteurs de résistance au projet qu'il s'agira de transposer afin de ne pas être gênés par eux. Comment faire en sorte, par exemple, que la scène de la chaise à porteurs puisse être traitée dans une mise en scène qui parle d'aujourd'hui ? Nous reviendrons sur cette question.

Lecture contextualisante

Après la phase de discussion, vient donc l'étude du texte. Cette dernière s'organise autour de deux axes : la contextualisation et la décontextualisation. La contextualisation, dans le cadre que nous avons défini, a plusieurs fonctions. Elle est destinée à comprendre le statut qu'avait l'oeuvre à son époque et à tenter d'approcher la façon dont elle pouvait être reçue par les spectateurs du XVIIe siècle. Elle a aussi pour objectif de clarifier le sens des mots prononcés afin que les acteurs et le metteur en scène ne soient pas gênés par des problèmes de terminologie. Les différents documents destinés à ces clarifications sont rassemblés dans un dossier dramaturgique qui servira de base de données aux différents acteurs du projet. Le dossier dramaturgique comprend les documents suivants :

  • Des indications sur la distribution d'origine des Précieuses. Il n'est pas anodin de savoir que les personnages portent le nom des acteurs de la troupe sauf Mascarille et Gorgibus qui sont le nom de personnages d'autres pièces de Molière. Une description physique de Jodelet vient compléter l'information et explicite l'allusion à la maladie du personnage : l'acteur qui joue Jodelet et qui a été récemment engagé par Molière, a le visage enfariné.
  • Des informations sur le contexte dans lequel Molière a présenté cette pièce au public et la réception de cette dernière, en particulier l'accueil qui en a été fait par les précieuses.
  • Des documents sur la préciosité à savoir l'identité des principales précieuses, la carte du Tendre et son utilisation, les codes précieux. Sont ainsi explicités les comportements auxquels la pièce fait allusion : les visites dans les ruelles, le bâillement comme signe suprême de l'ennui, l'habitude pour les hommes de se coiffer quand ils arrivent chez quelqu'un, les productions littéraires de l'époque.
  • Un gros plan est effectué sur le langage précieux avec un lexique et les principales formulations à la mode.
  • Des articles de la Revue d'histoire du théâtre offrant un éclairage sur Molière et les femmes ou Molière et la bourgeoisie.
  • Un dossier sur le courtisan et ses devoirs.

Ce dossier n'est pas très éloigné de celui que l'on trouve dans la plupart des éditions pour les élèves. Cependant sa fonction diffère. Il s'agit de donner aux acteurs et à l'équipe technique l'arrière-plan qui leur permette de comprendre un premier niveau de la pièce. Il s'agit enfin pour le metteur en scène de mesurer la difficulté pour les spectateurs d'aujourd'hui de décoder les allusions ou les référents textuels. On peut s'attendre à ce que le spectateur ait du mal à interpréter :

  • Les expressions datées. Par exemple, sait-il que la demi-lune est une fortification en forme de croissant ?
  • Les fautes ou les erreurs voulues par l'auteur. Par exemple, Jodelet évoque les " cavaleries sur les galères de Malte " alors que l'Ordre de Malte n'avait pas de cavalerie sur ses galères.
  • Les allusions culturelles : la description des costumes, le nom de personnages de roman à la mode, l'allusion au jeu des comédiens de l'Hôtel de Bourgogne...

Les contraintes textuelles

Cette lecture contextualisante mesure donc le degré d'écart qui sépare le public du texte. Elle évalue aussi les contraintes qui attendent le metteur en scène. J'ai, dans deux articles précédents, proposé de nommer " contraintes textuelles " tous les problèmes posés par le texte de théâtre dans son passage à la scène1. Ce sont les références aux objets, aux couleurs, aux mouvements, aux habits que l'on trouve dans le discours des personnages. La didascalie en elle-même n'est jamais contraignante sauf si elle est relayée par une parole. C'est le fait de nommer à voix haute qui pose la question du rapport entre le mot prononcé et son référent scénique. Le metteur en scène ensuite peut avoir le loisir de se comporter comme il le veut par rapport à la contrainte :

il peut la respecter, l'aménager ou la nier. Les pièces de théâtre sont plus ou moins contraignantes. Il peut être intéressant pour le dramaturge comme pour la classe de repérer ces contraintes et d'en chercher un traitement. Les Précieuses est une pièce très contraignante. Prenons un exemple dans la scène VII. Si nous repérons et classons toutes les contraintes textuelles, nous aboutissons au tableau suivant :

Type de contraintesCitations de la scène
Contrainte de décor" les murailles et les pavés "
" la porte est étroite "
Contrainte de mouvement" me briser à force de heurter "
" vous avez donné un soufflet à mon camarade "
Contrainte de costume" mes plumes "
Contrainte d'objet" votre chaise "
(il s'agit d'une chaise à porteurs ici)

Comment le metteur en scène va-t-il traiter ces contraintes ? Prenons l'exemple de la chaise à porteurs désignée dans le texte par le mot " chaise ".

ContrainteModalité du
traitement de
la contrainte
Exemple de choix et conséquence
" chaise "Respect de
la contrainte
Il s'agit de montrer sur le plateau une chaise.
==> Cette chaise peut être " à porteurs " dans une mise en scène qui désire évoquer le XVIIe siècle. Le choix du metteur en scène définira la forme, la couleur et les dimensions de la chaise. Le spectateur est conforté dans son attente. Il a entendu " porteurs " au début de la scène, il entend " chaise " et il voit finalement un objet qui associe les deux mots.
==> Cette chaise peut être un simple siège que les deux hommes portent. On évacue l'aspect culturel du texte, c'est-à-dire le fait que Molière donne une présence scénique à un moyen de locomotion qui vient d'être inventé. On donne alors un aspect plus intemporel à la scène tout en rattachant ce choix au réseau lexical du siège qu'il y a dans la pièce. Il y a ainsi les " commodités de la conversation " et les " commodités de transport ".
On met sur le plateau un objet qui a une relation avec la chaise mais qui ne se superpose pas complètement à cette dernière. Cela crée un écart qui agit comme un signal d'alerte pour le spectateur.
" chaise "Aménagement de
la contrainte
Si, par exemple, le metteur en scène fait entrer Mascarille dans un fauteuil roulant poussé par les porteurs, cela donnera un signe fort au spectateur. Le choix de cet objet inscrit scéniquement le thème de la maladie. Or, celui-ci est indiqué par le lit de Gorgibus et sera véhiculé plus tard par le personnage de Jodelet. Le metteur en scène peut choisir de s'appuyer sur cette conjonction pour construire un réseau de signes autour de la maladie tout au long du spectacle.
" chaise "Refus de
la contrainte
Le metteur en scène décide de refuser la contrainte imposée par Molière. Il peut alors emprunter deux voies : ne rien mettre sur scène ou bien faire entrer Mascarille sur ou dans un objet qui n'a aucun point commun avec la chaise.
Le spectateur entend le mot " chaise " mais il voit qu'on choisit de ne pas lui montrer une chaise. Cette distorsion peut avoir un effet comique ; elle peut aussi alerter sur la difficulté qu'a Mascarille à faire co-exister son rêve et la réalité du monde.

A chaque contrainte repérée, le metteur en scène est placé devant ce type de choix. Il est rare que les réponses soient uniformes dans un même spectacle. Parfois, les raisons du choix sont liées à une esthétique générale du spectacle, parfois elles reposent sur des contraintes externes. Par exemple, Hervé Dartiguelongue décide de faire d'Almanzor et de Marotte un même personnage qu'il interprètera lui-même. Molière a prévu deux personnages, mais en réalité ils ne sont pas très définis individuellement. Ils servent plutôt à montrer deux facettes du même personnage, celui qui est au service des précieuses.

Rien ne justifie d'engager deux acteurs pour interpréter des rôles aussi légers.

Nous avons montré comment les paroles de personnages sécrétaient des contraintes textuelles. En revanche, les didascalies ne sont pas forcément contraignantes même si elles apportent une indication utile à la lecture. Ainsi, examinons le passage suivant :

Deuxième porteur. - Payez-nous donc, s'il vous plait monsieur.

Mascarille. - Hem ?

Deuxième porteur. - Je dis, monsieur, que vous nous donniez de l'argent, s'il vous plait.

Mascarille, lui donnant un soufflet. - Comment, coquin ? demander de l'argent à une personne de ma qualité !

Deuxième porteur. - Est-ce ainsi qu'on paye les pauvres gens ? Et votre qualité nous donne-t-elle à diner ?

Mascarille. - Ah ! ah ! je vous apprendrai à vous connaitre ! Ces canailles-là s'osent jouer à moi !

Premier porteur, prenant un des bâtons de sa chaise. Çà, payez-nous vitement.

Les deux didascalies sont importantes pour comprendre le jeu de scène très farcesque de ce passage. Néanmoins, sont-elles des contraintes textuelles pour le metteur en scène ?

La première didascalie indique qu'un soufflet a été donné par Mascarille au deuxième porteur. Or, rien n'évoque explicitement ce soufflet dans les deux répliques qui suivent la didascalie. Certes, le porteur emploie l'adverbe " ainsi " mais ce dernier peut aussi bien faire référence au refus de payer exprimé par Mascarille. Il faut attendre la fin de la scène pour que ce soufflet apparaisse dans le discours des personnages comme un fait avéré :

Premier porteur. - Non, je ne suis pas content ; vous avez donné un soufflet à mon camarade, et...

Il faut donc que ce soufflet ait été donné mais pas forcément au moment où Molière l'a prévu. En revanche, le geste menaçant du premier porteur, " prenant un des bâtons de sa chaise ", n'a pas de relais dans le discours des personnages. Cette didascalie ne doit donc pas être considérée comme une contrainte textuelle. Le metteur en scène est libre d'en faire abstraction.

Evidemment, il est rare que les solutions soient toutes trouvées avant les répétitions sauf quand elles sont liées à des choix de scénographie qui sont souvent anticipés pour des raisons de temps de construction du décor.

La décontextualisation

Cette phase est particulièrement intéressante. Elle vise à retrouver par rapport au texte une certaine naïveté, à se débarrasser des préjugés qui, véhiculés par la tradition, empêchent d'avoir un regard neuf sur lui. Pour ce faire, il s'agit de revenir à la structure du texte, à son fonctionnement dramaturgique, à la lumière de ce que le spectateur d'aujourd'hui peut en percevoir. Lorsque l'on s'efforce de revenir à la lettre du texte, on relève ce qui peut apparaitre comme des dysfonctionnements, des mystères qui le rendent incompréhensible, incohérent, voire contradictoire.

Les Précieuses recèle ainsi des points aveugles qui posent problème dès qu'on cesse de les accepter au nom de la convention théâtrale. Car le metteur en scène peut considérer qu'un fait trouve sa propre justification dans la convention, ou bien il peut le juger à l'aune de son acceptabilité ou de sa non-acceptabilité par un public contemporain selon d'autres critères que l'on pourrait désigner par le nom de " critères humains ".

La scène d'exposition des Précieuses est un bon exemple pour comprendre ce phénomène. On y voit La Grange et Du Croisy se plaindre de la façon dont ils ont été reçus par les précieuses. Celles-ci ont manifesté leur ennui en bâillant bruyamment. Ils mettent en place un projet de vengeance en utilisant Mascarille. La lecture littéraire va engager les élèves à observer comment cette scène fonctionne comme une scène d'exposition. Elle cherchera à dégager la fonction informative de cette dernière en montrant comment elle est un entre-deux, un moment particulier qui regarde à la fois vers le passé et vers l'avenir. Elle prend les informations apportées par les personnages comme une donnée intangible, non contestable.

La lecture dramaturgique va procéder à deux opérations différentes. Elle va faire la liste des choix opérés par Molière en voyant comment ces choix font émerger des questions diverses qui ont à voir avec le plateau et le sens ; elle va aussi s'appuyer sur les mystères du texte, ses incohérences apparentes ou ses non-dits afin d'inviter le metteur en scène à inventer des propositions de résolution. Reprenons la scène d'exposition à l'aune de ces modalités d'approche.

Les choix opérés par Molière et les questions qui en découlent :

ChoixQuestions
Scène entre La Grange et Du Croisy==> Molière nous invite-t-il à adopter le point de vue de ces personnages ?
==> Les premières scènes servent-elles à montrer un point de vue masculin sur le monde, celui des maris potentiels,
celui des hommes ?
Référence à ce qui vient de se passer==> Pourquoi ne nous a-t-on pas montré la scène des précieuses et des deux hommes ?
C'est La Grange qui utilise les deux mots du titre :
" donzelles ridicules ", " c'est un ambigu de précieuse
et de coquette "
==> Pourquoi le titre est-il relayé par La Grange ?
La Grange est le personnage qui parle le plus. Du Croisy semble un peu en retrait.==> Les événements ont-ils été aussi graves qu'ils sont décrits par La Grange ?
La Grange prévoit un plan pour se venger des précieuses.==> Comment un projet de vengeance suffit-il à construire une comédie ?

Si nous nous arrêtons sur ces différents points, nous pouvons voir comment la dramaturgie va tirer des fils à partir des premiers constats qu'elle opère et des premières questions qui se posent.

La première question est celle du point de vue, question que l'on peut transformer au théâtre en une autre question toujours posée : avec qui le spectateur va-t-il être en empathie ? Il faut partir en enquête afin de pouvoir proposer plusieurs solutions.

Les deux personnages masculins ont un point de vue que nous sommes conduits à partager dans un premier temps. Ce point de vue concerne trois éléments :

  • les précieuses ;
  • la scène qui s'est jouée et à laquelle nous n'avons pas assisté ;
  • la nécessité de la vengeance.

" Précieuses "

On pourrait considérer que l'adéquation entre le titre et le jugement de La Grange crédibilise ce dernier. La Grange serait en quelque sorte d'accord avec Molière qui jugerait les précieuses ridicules. Pour le metteur en scène, cette question ne peut avoir une réponse aussi rapide. Il peut aussi considérer que si Molière a mis les deux mots du titre dans la bouche de La Grange, c'est justement pour nous dire que le titre est peut-être une sorte de citation, une opinion du personnage qui n'engage que lui.

Cela nous oblige à nous poser une question qui va être centrale pour le spectateur : les précieuses sont-elles vraiment ridicules ? Il est frappant de voir qu'elles affirment des revendications que l'on retrouve dans le théâtre de Molière, revendication au plaisir, à l'amour, à un mari librement choisi. On pourrait considérer que pour un lecteur d'aujourd'hui, l'appel au rêve, le désir d'une vie plus agréable, d'une place sociale plus élevée ne sont pas des défauts aussi graves que cela et que ce sont des aspirations assez partagées. Evidemment, les précieuses utilisent des mots ou des expressions qui paraissent aujourd'hui ridicules mais le sont-ils tant que cela si on les replace dans le cadre d'une mode ? Aujourd'hui, quels sont les mots que l'on emploie pour paraitre à la mode ? Les usages linguistiques ne sont-ils pas le signe de l'appartenance à des groupes, à des âges ?

Toutes ces questions sont cruciales pour le metteur en scène. S'il choisit de suivre l'opinion de La Grange, il présentera des précieuses ridicules, s'il choisit au contraire de la mettre en doute, il réhabilitera les personnages féminins.

La scène qui s'est jouée et à laquelle nous n'avons pas assisté

La Grange raconte ce qui s'est passé en insistant sur la grossièreté des jeunes femmes. Il en est " scandalisé ". A ce stade de la pièce, nous sommes obligés de le croire et d'adopter son point de vue. Or, la lecture dramaturgique se doit d'être prudente. Elle peut s'appuyer pour ce faire sur deux outils : le contexte et la confrontation des points de vue. Le contexte est assez éclairant. En effet, ce qui est décrit là, c'est en quelque sorte un code d'impolitesse du mouvement précieux, c'est-à-dire un code qui dépasse les personnages en tant qu'individus pour signer l'appartenance à un groupe. Le code précieux décrit précisément comment il faut se comporter quand on s'ennuie et le bâillement est un des usages proposés. De même, lorsque Mascarille arrive et qu'il se peigne, il obéit strictement à des usages de l'époque.

Si l'on confronte l'opinion de La Grange à d'autres opinions énoncées dans la pièce, on peut aussi s'interroger. Tout d'abord, on peut remarquer que Du Croisy ne semble pas aussi scandalisé que La Grange. La présence d'une appréciation et d'une position plus mesurées atténue la confiance que l'on peut avoir dans la parole de La Grange.

Il faut aussi considérer le point de vue des précieuses. On leur présente des hommes qui sont déjà leurs maris selon l'accord conclu avec Gorgibus, des hommes qui ne s'embarrassent donc pas de leur faire la cour alors que les jeunes filles rêvent d'amoureux dignes de roman. Nous ne sommes pas loin du mariage forcé. Par ailleurs, si l'on suit ce qu'elles disent à Gorgibus, scène IV, on entend que les prétendants n'ont fait aucun effort, ni de conversation ni de vêtements : " Quelle frugalité d'ajustement et quelle sécheresse de conversation ! ". Voilà donc une autre version de la scène d'exposition qui se dessine. Et si les précieuses avaient raison de se révolter contre ce manque de savoir-vivre ? Et si les deux prétendants avaient réellement été grossiers et impolis ? Et l'on ne peut que constater que La Grange et Du Croisy n'ont pas mis les vêtements soignés qu'ils possèdent pourtant, puisqu'ils vont bientôt en prêter à leurs valets. Manque d'effort de leur part ? Manque de considération pour les jeunes femmes ? Les deux points de vue se révèlent possibles.

La nécessité de la vengeance

En principe, une pièce de Molière est structurée par un projet de personnage qui, dans la plupart des cas, est un projet de mariage. Cela explique le fait que, dans la majorité des pièces de cet auteur apparait dans la scène I le verbe " faire " qui montre, s'il en était besoin, que le projet du personnage a un rapport avec l'action et peut se décrire sous la forme du schéma actantiel. Les Précieuses ridicules ne déroge pas à cette règle et les deux dernières répliques de la scène initiale mettent en valeur ce verbe " faire " :

Du Croisy. - Hé bien ! Qu'en prétendez-vous faire ?

La Grange. - Ce que j'en prétends faire ? Il faut... Mais sortons d'ici auparavant.

On a donc bien un projet de personnage mais ce projet est curieux. Il s'agit d'une vengeance comme le dit explicitement La Grange qui affirme vouloir se " venger de cette impertinence ". On pourrait penser que cette vengeance a pour objectif de renverser la situation et de faire aboutir le projet de mariage qui a échoué. Mais rien de tel, c'est une vengeance gratuite, destinée à donner une leçon aux précieuses :

La Grange : - Et si vous m'en croyez, nous leur jouerons tous deux une pièce qui leur fera voir leur sottise et pourra leur apprendre à connaitre un peu mieux leur monde.

La " pièce " signifie la farce ou le tour. Le spectateur entend le mot dans le sens qu'il a aujourd'hui, c'est-à-dire la pièce de théâtre et voit donc en La Grange et Du Croisy des metteurs en scène de l'action.

Quoi qu'il en soit, la vengeance est problématique car elle pose à nouveau un problème de point de vue. Soit on adopte celui des deux hommes et l'on trouve que cela est mérité, soit on est en empathie avec les précieuses, avec Jodelet et Mascarille, et l'on trouve que c'est bien injuste. Rappelons que nous n'avons pas assisté à la scène, que nous aurons le temps de nous attacher au quatuor de rêveurs et que la punition parait bien cruelle si on la prend dans son aspect strictement humain et avec le sens de la justice que l'on peut avoir aujourd'hui. Car il s'agira en réalité d'une humiliation publique qui conduit les hommes au déshabillage et les femmes au couvent. Vue comme cela, la pièce est bien loin d'être la farce qu'elle affiche être. En tout cas, pour le public d'aujourd'hui, elle pose question.

Les potentialités comiques

Ce point très précis appelle un petit développement didactique. La question du comique est extrêmement complexe à traiter avec les élèves car le plus souvent on part du principe qu'un texte est par essence comique. Or, dans le texte théâtral, le comique lié au personnage est structurellement réversible. Dès que la mise en scène pointe la fragilité de ce dernier, son humanité, on peine à adhérer à une vision stéréotypée, à imaginer que le personnage va faire rire.

En réalité, il faut bien distinguer trois niveaux d'analyse :

  • Les potentialités comiques du texte, c'est-à-dire ce sur quoi le metteur en scène peut s'appuyer pour créer du comique.
  • Les fragilités comiques du texte. Par exemple, lorsque, pour faire rire, Molière met dans la bouche du personnage un vocabulaire tragique, il fragilise de ce fait la dimension comique.
  • Le type de rire qui peut être suscité chez le spectateur. Car contrairement à ce que l'on croit un peu rapidement, il n'y a pas un seul rire de spectateur mais des rires de natures différentes.

Quelques rires de spectateurs :

Rire de complaisance==> rire de celui qui sent et exprime qu'on s'adresse à lui par opposition à d'autres spectateurs dans la salle. Le rire de celui qui décode un " private joke ".
Rire de connivence==> rire qui accompagne un personnage avec bienveillance.
==> rire qui montre qu'on reconnait un procédé supposé faire rire
Rire en surplomb==> rire qui affirme la supériorité du spectateur sur le personnage, rire qui peut s'exprimer contre le personnage.
Rire de transgression==> rire qui s'exprime quand est présenté sur scène quelque chose dont normalement on ne doit pas rire mais que l'on s'autorise dans un cadre particulier, celui de la représentation théâtrale.
Rire de rejet==> rire qui s'exprime quand on ne supporte plus le spectacle, qu'on voudrait partir et qu'on ne peut pas.
C'est un rire nerveux, hostile.

Le metteur en scène va donc croiser tous ces aspects dans son travail. Il ne peut compter sur un aspect automatique du comique, supposément apporté par le texte. Il y a en réalité rencontre entre les potentialités comiques de la pièce, le traitement qui en est fait et la relation au public qui est recherchée.

Comme on le voit, la situation des Précieuses est complexe. Les potentialités comiques sont pour une grande part concentrées sur le langage et les costumes. Le comique est fragile dès que l'on pose la question du point de vue et de l'empathie.

Les mystères du texte

Ne nous attardons pas sur le mystère provisoire de cette scène I, à savoir ce que La Grange va demander à Mascarille pour exercer sa vengeance. Molière, très habilement, laisse au spectateur la surprise de l'irruption du valet déguisé.

En revanche, l'ensemble du texte montre des mystères très intéressants qui permettent de tracer des axes de mises en scène :

  • Comment La Grange et Du Croisy savent-ils précisément à quel moment ils peuvent surgir pour humilier tout le monde, alors qu'ils ont quitté la scène depuis fort longtemps et qu'ils ne restent pas dans la maison de Gorgibus ? Comment peuvent-ils savoir que leur vengeance a été efficace ? Où sont-ils quand ils ne sont pas là ?
  • Jodelet fait-il partie du plan d'emblée ? Pourquoi ce deuxième valet surgit-il alors qu'il n'est pas prévu dans la scène I ? Mascarille est-il au courant de ce plan ou est-il surpris par l'arrivée de son camarade ?
  • Pourquoi les deux valets sont-ils punis alors qu'ils servent leurs maitres ? Pourquoi cette deuxième vengeance ?
  • Quelle est la place de Gorgibus dans ce plan ? En est-il le spectateur ?

A partir de ces questions qui montrent des aspects incompréhensibles ou incohérents du texte, le metteur en scène peut bâtir des réponses qui structureront ce qu'il a envie de dire sur la pièce. Il ne s'agit pas pour la dramaturgie de donner les réponses mais de lister les questions en attente de réponses, d'adopter la place du spectateur intelligent qui ne peut plus accepter la simple convention et qui porte sur la pièce un regard rationnel.

Conclusion

On voit bien que l'analyse dramaturgique est dans un rapport de questionnement par rapport au théâtre. Elle ouvre le sens du texte en adoptant une posture de fausse naïveté face à lui, c'est-à-dire en refusant de s'arrêter aux préjugés, en refusant aussi de considérer que seul le spectateur cultivé est détenteur des clés susceptibles d'ouvrir les portes fermées par le temps. La dramaturgie permet au metteur en scène de choisir les modalités de médiation idéales qui vont faire que le texte résonnera dans une certaine clarté voire une certaine modernité pour le public d'aujourd'hui. Il est très formateur pour les élèves de devenir l'espace d'un moment de laboratoire dramaturgique ces enquêteurs du texte qui repèrent les questions, les incohérences, les mystères des pièces de théâtre avant de proposer d'éventuelles solutions ou d'être en mesure d'accepter, parmi d'autres, celles que lui soumet le metteur en scène.

Catherine Ailloud-Nicolas est maitresse de conférences à L'IUFM de Lyon.

Elle y prépare notamment les étudiants au concours PLP Lettres-Histoire et elle forme les stagiaires du second degré au théâtre et au partenariat culturel. Elle enseigne aussi en Arts du Spectacle à Lyon 2 et au Conservatoire de Lyon. Spécialiste de Marivaux et du théâtre du XVIIIe siècle, elle s'intéresse aussi aux problématiques liées à l'enseignement du théâtre, et en particulier au répertoire pour le jeune public. Depuis 2004, elle est dramaturge pour des compagnies de la région lyonnaise aussi bien en théâtre qu'en opéra. Parmi les spectacles auxquels elle a contribué, on peut citer ceux d'Eric Massé (L'Ile des esclaves, Migrances), ceux de Richard Brunel (Hedda Gabler, nominé aux Molière de 2007, et d'Hervé Dartiguelongue (Les Précieuses). En 2009, vous pourrez voir dans la région Rirologie d'Eric Massé et L'Opéra de 4'sous de Brecht, spectacle de marionnette, de Johanny Bert au théâtre des Célestins de Lyon, et La Colonie pénitentiaire de Philip Glass, mise en scène de Richard Brunel, à l'Opéra de Lyon.

Article : Comment entendre, aujourd'hui, les Précieuses ?

Article : De la dramaturgie au spectacle

Article : La dramaturgie de la lumière


(1) Théâtre contemporain et jeune public. AvecEn Lettres rougesde Maurice Yendt. CRDP de Lyon / I.U.F.M. de Lyon, 2003. (Collection " Savoirs en pratiques ; autour d'une oeuvre contemporaine ". Ouvrage dirigé par Catherine Ailloud-Nicolas. Voir en particulier les pages 109-122 : " 'Prenons une chaise' dans tous les sens... du terme : de l'objet textuel à l'objet scénique ", communication au colloque international de la FIRT (Lyon II, 18-23 septembre 2000), parue dans les Actes intitulés Théâtre : espace sonore, espace visuel (C. Hamon-Siréjols et A. Surgers éd.), P.U.L., p. 243-258.

Lire au lycée professionnel, n°57, page 8 (11/2008)

Lire au lycée professionnel - Du texte à la scène : compte rendu d'une dramaturgie des Précieuses ridicules