Dossier : Théâtre aujourd'hui

Lecture littéraire et lecture dramaturgique

Catherine Ailloud-Nicolas

Le metteur en scène, éventuellement aidé par son dramaturge, effectue sur le texte une lecture particulière, une lecture tournée vers le plateau, qui ne saurait être assimilée à la lecture littéraire. Si l'enseignant n'a pas très clairement conscience de ces différences, il risque d'induire de fausses représentations chez les élèves et même d'empêcher la rencontre avec le spectacle, surtout lorsque celui-ci se caractérise par des propositions audacieuses. Nous nous appliquerons donc à définir les deux types de lecture avant de montrer sur un exemple précis le lien entre dramaturgie et mise en scène.

La lecture littéraire vise à inscrire la compréhension de l'oeuvre dans le contexte de production et de réception de son époque. Elle explicite le sens des mots, leurs référents culturels. Elle donne des indications sur l'auteur, son temps, le lieu de la représentation initiale, les réactions du public. Elle met le texte en perspective par rapport à son genre, aux oeuvres qui lui sont contemporaines. Or, certaines pièces de théâtre réclament de tels préalables qu'elles découragent les enseignants de lycée professionnel car ces derniers peuvent avoir légitimement l'impression qu'ils passeront trop de temps à donner aux élèves des apports extérieurs avant de pouvoir aborder le texte. Les Précieuses ridicules appartiennent incontestablement à cette catégorie.

Le metteur en scène qui aborde une oeuvre classique se place, quant à lui, du point de vue d'un public qui recevra le spectacle sans bénéficier de ces connaissances culturelles préalables. Il est donc contraint de prendre acte de la distorsion qui existe entre les référents textuels, le contexte d'origine et les spectateurs d'aujourd'hui. Il mesure forcément le degré d'éloignement qui sépare la pièce du public. De fait, cet éloignement se produit extrêmement vite et l'on a très rapidement l'impression de ne pas saisir les enjeux réels qui traversent une écriture. Les classiques français sont pénalisés par rapport aux classiques étrangers car ces derniers peuvent être réactivés par une traduction qui recrée le lien référentiel avec le public. Cela explique par exemple que l'on puisse avoir le sentiment d'une modernité du Roi Lear de Shakespeare quand on le reçoit dans la récente traduction de Dorothée Zumstein pour Laurent Fréchuret. La traductrice aborde la pièce en tant qu'angliciste scrupuleuse, soucieuse de retrouver ce qu'elle pense être une forme d'authenticité sur le texte, mais aussi en tant qu'auteur de théâtre et enfin en tant que citoyenne du monde, partageant avec nous une vision, une langue, une culture. Mais très rapidement, cette traduction vieillira à son tour ; la béance se produira à nouveau entre le texte de Shakespeare et le spectateur, doublée d'une béance entre la traduction et le spectateur jusqu'à ce qu'une nouvelle traduction recrée provisoirement le lien.

Le classique français n'a pas cette chance. Cela explique le sentiment d'étrangeté que l'on peut avoir devant Le Misanthrope par exemple, l'impression que l'on ne comprend pas vraiment de quoi il s'agit en réalité, qu'il y a dans cette pièce une part de mystère qui résiste, une dimension humaine qui nous manque. Ce phénomène est plus présent chez Molière que chez Marivaux par exemple, comme s'il y avait dans le théâtre de l'auteur du XVIIIe siècle une dimension plus universelle que dans celui du grand dramaturge du XVIIe.

L'enjeu pour le metteur en scène est donc de recréer le lien perdu, de faire en sorte que le spectateur ait accès à une pièce sans avoir le sentiment d'une incompréhension totale, d'une langue étrangère. De façon grossière, l'on peut dire qu'il doit choisir entre deux voies :

  • Donner les éléments de contextualisation qui manquent au spectateur dans sa rencontre avec l'oeuvre, tenter par des éléments scéniques d'expliciter ce qui est aujourd'hui incompréhensible. Par exemple, il s'agira dans les Précieuses de rendre sensible la dimension farcesque du texte. C'était le projet de Christian Schiaretti lorsqu'il a intégré les Précieuses dans un cycle sur les farces de Molière présenté en 2008.
  • Reprendre l'oeuvre à partir de son lien avec le public d'aujourd'hui, repérer dans le texte ce qui peut le faire résonner par rapport au vécu, aux connaissances, à la sensibilité de l'homme ou de la femme du XXIe siècle.

Cette distinction de projets est fondamentale car elle induit des choix radicalement différents de scénographie, de costumes, de jeu, de sens. Elle a des conséquences sur l'esthétique du spectacle, et elle s'inscrit aussi dans un débat plus général sur le rôle du metteur en scène, sur ses droits, ses devoirs et le degré de liberté qu'il peut s'octroyer.

Entre les deux voies que nous avons définies, c'est la seconde qui demande le plus à la dramaturgie car cette dernière doit non seulement tenter de comprendre les référents initiaux du texte mais elle doit aussi construire les passerelles qui le relient à aujourd'hui. En réalité, on peut nommer les trois grandes sphères d'action de la dramaturgie selon un modèle théorique que je proposerais en trois phases : contextualisation, décontextualisation, recontextualisation.

  • La contextualisation se rapproche du travail littéraire. Il s'agit de rendre compte des référents culturels et linguistiques de l'oeuvre.
  • La décontextualisation consiste à aborder le texte en se débarrassant de tous les préjugés que l'on peut avoir sur lui. Il faut alors l'analyser à partir de ses mystères, de ses incohérences, de ses fragilités, dégager ce qu'il pourrait éventuellement dire, multiplier les sens possibles ; imaginer ses liens avec le plateau en termes de problèmes et de possibles.
  • La recontextualisation est le lien entre les potentialités ouvertes de l'oeuvre et un projet particulier qui est celui du metteur en scène.

Si l'on raisonne en termes didactiques et que l'on effectue une transposition de ce modèle théorique au travail fait en classe, on peut dire que le plus souvent on procède à la contextualisation avec les élèves. Lorsqu'on les place face à un spectacle, on les confronte à une recontextualisation singulière, celle d'un metteur en scène particulier. Mais on ne les fait pas travailler sur la décontextualisation et on ne leur permet pas alors de comprendre le mode d'interrogation qu'a effectué le metteur en scène et qui l'a conduit à cette proposition. Si le projet est audacieux, le risque est alors grand d'un rejet, fruit d'une confrontation impossible entre ce projet et l'analyse littéraire, fortement contextualisée, qui aura été faite en classe et qui deviendra alors le seul critère pour apprécier et éventuellement valider la mise en scène.

Il me semble qu'il est donc essentiel de travailler avec les élèves sur la phase de décontextualisation que j'appellerai ici " lecture dramaturgique " même si, dans la réalité, la dramaturgie telle que je la pratique englobe l'ensemble du processus et ne se présente pas de façon aussi cloisonnée que mon modèle théorique a l'air de le sous-entendre.

Ce travail particulier est intéressant pour plusieurs raisons. Tout d'abord, il redonne une actualité à des pièces qui peuvent apparaitre comme poussiéreuses. Le point de vue adopté se situant par rapport à aujourd'hui, il permet de transcender la séparation un peu artificielle entre textes patrimoniaux, vécus par les élèves comme un domaine uniquement scolaire, et textes contemporains qui parlent de leur monde et, à ce titre, leur parlent. Découvrir qu'une oeuvre du passé peut encore résonner fortement est un enjeu considérable.

En outre, la lecture dramaturgique se fonde d'abord sur l'intelligence du récepteur, en dehors de tout savoir culturel. Elle ne s'appuie pas sur ce que je suis censé savoir pour comprendre, mais sur ce que je comprends à partir de ce que je sais. Elle se présente comme une enquête sur le texte. Mais, contrairement à ce qu'a dit Antoine Vitez, le dramaturge n'est pas un flic du sens, il est un enquêteur et un ouvreur de potentialités. Il montre que le texte de théâtre est délibérément ouvert à de nombreux possibles, qu'il faut débusquer, sans préjugés, et que tout cela produit du sens, des sens.

Enfin, la lecture dramaturgique menée en classe n'est pas concurrentielle de la lecture littéraire si l'on a bien précisé que leurs objectifs et donc leurs moyens et leurs méthodologies diffèrent radicalement. Elle est un médiateur pour que l'élève aborde le spectacle avec des attentes particulières, avec le désir de voir comment un metteur en scène a répondu à une question qu'il s'était lui-même posé. L'analyse de la mise en scène devient alors l'observation de la façon dont une lecture dramaturgique a été mise en oeuvre, lecture qui peut être reconstituée, a posteriori.

Lire au lycée professionnel, n°57, page 6 (11/2008)

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