Dossier : Théâtre aujourd'hui

Comment enseigner le théâtre aujourd'hui ?

Catherine Ailloud-Nicolas

Le théâtre parle du monde

Alors, comment procéder ? Il me semble qu'il faut sans doute s'appuyer sur un certain nombre de principes qui auront, je l'espère, comme conséquence de rassurer les enseignants. Premier principe : créer le lien entre le texte théâtral et les élèves, faire en sorte que ces derniers retrouvent le plaisir de la lecture des textes.

Ce premier principe repose sur une idée forte. Il s'agit de montrer aux élèves que le théâtre parle intimement, profondément, structurellement du monde. Pour ce faire, rien ne remplace un premier contact avec le théâtre contemporain qui parait aux élèves proche tant par la langue, que par la structure et par les thématiques en jeu. Curieusement, les élèves sont moins déroutés que nous par une écriture rhapsodique, fragmentaire, car ils vivent dans ce monde-là et que leurs références musicales et cinématographiques sont de cette nature. Evidemment, il s'agit pour l'enseignant de revenir sur un certain nombre de préjugés : non, il ne faut pas avoir étudié le théâtre classique pour comprendre le théâtre contemporain. C'est donner de la littérature contemporaine une fausse image : elle ne se situe pas en rupture par rapport à un pseudo modèle qui serait donné une fois pour toutes et qui serait une référence absolue. Le théâtre contemporain cherche tout simplement la façon appropriée de parler du monde comme le théâtre classique avait trouvé la sienne. Non, le théâtre contemporain n'est pas difficile à étudier. Il faut se dire que ce que l'écriture contemporaine essaie de retranscrire, ce sont les modes de communication décrits par la linguistique de l'énonciation et que l'on peut travailler sur le non-dit, sur le sous-entendu et le présupposé. La première séquence de Dissident, il va sans dire de Michel Vinaver est tout à fait exploitable de ce point de vue : il faut tenter de voir ce qui se joue entre la mère et le fils, comment elle évite de parler de ce qui l'inquiète, comment le fils tente de prendre la place du père absent. Les élèves ont des références de films ou de séries dans lesquels il y a le même type de situations. Ils peuvent faire des transpositions, y compris à partir de leur propre vécu. Non, le théâtre contemporain n'est pas unanimement " trash ", glauque, malsain. Il y a des textes tout à fait intéressants et exploitables sans qu'il y ait une complaisance dans l'horreur. Je pense à Hilda de Marie N'Diaye, à La Femme d'avant de Schimmelpfennig, à deux pièces de Bond, Si ce n'est toi et Chaise. Si l'on veut choisir dans des terrains plus sûrs, on peut travailler sur le répertoire de théâtre pour adolescents : Assoiffés de Wajdii Mouawad, En lettres rouges de Maurice Yendt, par exemple.

Que faire avec ce théâtre contemporain ? On peut évidemment l'analyser de façon littéraire. Il faut juste apprendre de nouveaux outils qui existent maintenant et qui sont utilisables pour enseignants et élèves. On peut aussi l'utiliser comme support d'autres exercices : la lecture à voix haute par exemple peut trouver là une source de textes tout à fait intéressants. Pour ce faire, on trouve de nombreux recueils de " brèves d'auteurs " qui permettent d'avoir en main une pièce de quelques pages et d'en faire donc une lecture cursive rapide. On peut aussi utiliser ces textes pour faire des comités de lecture avec les élèves et même aussi participer aux comités de lecture proposés par certains théâtres.

Cette imprégnation préalable permet de montrer comment le théâtre parle en effet du monde afin que face à une oeuvre classique les élèves puissent faire l'hypothèse qu'à l'époque de son auteur elle aussi parlait du monde.

Le théâtre est un art vivant

Deuxième principe : créer le lien entre le texte et la représentation afin de montrer aux élèves que le théâtre est un art vivant. On ne dira jamais assez que l'objectif principal de tout enseignant devrait être d'amener ses élèves au théâtre. Certes, c'est un parcours semé d'embûches. Il faut évidemment avoir un théâtre assez proche du lycée. Il faut que les obstacles économiques soient levés, que l'enseignant ait veillé à prendre toutes les précautions préalables tant en ce qui concerne les problèmes d'assurance et de sécurité qu'en ce qui concerne la qualité de la pièce. Sur ce dernier point, mieux vaut prendre un rendez-vous avec les responsables du public afin de choisir un spectacle qui soit pour les élèves une expérience inoubliable. Car la tentation est grande de ne choisir une pièce qu'en fonction du programme, de se préoccuper avant tout de critères comme la facilité ou la compréhension. Or, c'est avant tout la qualité artistique qui doit être privilégiée car c'est elle qui fera que les élèves changeront de représentation et reviendront sur d'éventuels préjugés et c'est elle qui permet aussi de réaliser qu'au théâtre on a le droit de ne pas tout comprendre. En revanche, le travail de préparation est indispensable pour faire que l'émerveillement soit possible car l'art théâtral demande un accompagnement. Rencontres avec les artistes, visites du lieu, travail sur le texte, toutes les formes d'anticipation sont possibles. Et évidemment, il convient aussi de préparer les élèves à devenir spectateurs, à adopter le comportement qui sied dans une salle de théâtre et qui diffère par exemple de celui que l'on a dans un stade ou une salle de concert.

Le Roi Lear de Shakespeare, mise en scène J.F. SIVADIER, Cour d'honneur, Avignon, 2007, comédien : Vincent Guédon ; photographie Didier GRAPPE

Néanmoins de nombreux enseignants s'interrogent sur le statut de ces sorties au théâtre. Sont-elles le supplément d'âme, la récréation ? Comment faire le lien entre les sorties et le cours de français ? Comment préparer les élèves lorsque le spectacle propose une vision " moderne " d'une pièce, très éloignée de celle que l'on a développée en classe. Toutes ces questions sont évidemment légitimes. La sortie au théâtre a plusieurs objectifs qui s'emboitent comme autant de poupées gigognes :

  • appréhender les caractéristiques du lieu théâtral, son rôle dans la cité, la façon dont il structure l'espace de la scène et celui de la salle,
  • comprendre les codes de la représentation,
  • voir comment s'organise un spectacle particulier, quels sont les signes qui le structurent,
  • repérer que la mise en scène propose une lecture de l'oeuvre.

Chacun de ses éléments pourrait faire l'objet d'un apprentissage particulier. Le dernier point est sans doute ce qu'il y a de plus difficile à comprendre et il est important de ne pas entrainer les élèves vers de fausses pistes en leur faisant croire que la mise en scène est juste l'étape qui succède à l'explication de texte. Le professeur et le metteur en scène feraient en quelque sorte le même type de lectures mais le praticien l'illustrerait par le plateau. Cette vision n'est pas juste. On peut montrer aux élèves que le metteur en scène ne se pose pas les mêmes questions que le professeur. En réalité, il s'en pose principalement deux : comment vais-je mettre en scène ce texte ? Pourquoi vais-je mettre en scène ce texte ? Il est possible de faire faire des exercices aux élèves afin de comprendre la nature de cette lecture particulière que l'on appelle lecture dramaturgique. On peut par exemple, faire imaginer une scénographie sous forme de dessins ou même de maquette. Cet exercice permet de réfléchir à plusieurs notions qui concernent l'espace. Je citerai plusieurs modèles possibles :

  • répartition des espaces à l'intérieur du texte entre espace actuel, espace virtuel contigu et espace virtuel lointain.
  • aspects contraignants concernant l'espace et aspects non contraignants. A partir de cette distinction, on peut montrer aux élèves que ce qui est uniquement didascalique ne relève pas de l'obligation de représentation. En revanche quand le personnage propose une chaise à son invité, le metteur en scène est amené à se demander ce qu'il va mettre sur scène.

" Quelles questions me pose le texte de théâtre ? "

Spectacle de fin de formation des élèves de l'ERAC (Ecole régionale d'acteur de Cannes) Ensemble 11, Gibiers du temps de Didier-Georges GABILY, mise en scène Nadia VONDERHEYDEN, 2003/2004, Tinel de la Chartreuse, Villeneuve lès Avignon 2003/2004, comédiens : Elie Baissat, Faustine Roda, Hélori Philippot, Martin Kamoun ; photographie Didier GRAPPE.

Pour tenter de comprendre comment fonctionne la deuxième question, à savoir " pourquoi je monte ce texte ", on est amené à travailler sur le sens mais différemment de la façon dont on procède en français. Il s'agit d'appréhender le texte à partir des questions qu'il pose sans considérer que les réponses sont univoques et rattachées au contexte de l'écriture. Le point de vue serait alors beaucoup plus celui du spectateur potentiel qu'est l'élève : qu'est-ce que la pièce évoque pour le spectateur d'aujourd'hui ? Par exemple si je travaille sur l'Ile des esclaves de Marivaux, je vais m'interroger forcément sur l'ile et sa représentation. Je vais donc croiser plusieurs données :

  • quelles sont les références d'iles qu'a le spectateur du XXIe siècle ?
  • si je devais dessiner une ile, qu'est-ce que je ferais ?
  • si je devais représenter une ile sur un plateau de théâtre, comment est-ce que je procèderais ?
  • comment Marivaux donne-t-il des indications sur la taille, la forme, la population de l'ile ?

L'enquête sur le texte se fait donc à partir des représentations des élèves et elle devient nécessaire au lieu d'être un élément purement scolaire. Il s'agit d'inverser les procédures trop souvent employées qui visent à répondre aux questions avant que les élèves ne se les soient posées.

Dans ce numéro, j'ai choisi de rendre compte de la lecture dramaturgique d'une pièce, Les Précieuses ridicules, qui semble tellement saturée de références culturelles qu'elle peut paraitre difficilement étudiable en classe. J'ai conduit cette analyse en lien avec les choix du metteur en scène pour lequel elle a été faite. A partir de cet exemple précis, j'espère rendre claire la différence entre lecture littéraire et dramaturgique.

Néanmoins, on peut s'interroger légitimement sur le risque de confusion engendré par une telle pratique. Il ne faudrait pas que la lecture dramaturgique invalide la lecture littéraire, fortement contextualisée et assise sur l'élaboration d'un sens. Comment procéder ? Tout d'abord, être très clair avec les élèves et bien affirmer qu'il ne s'agit pas du même exercice, que les finalités ne sont pas identiques non plus. Ensuite, ne pas les placer dans le même temps mais les travailler successivement. On peut aussi choisir de ne pas étudier les mêmes extraits selon les mêmes modalités.

Travailler sur la variation

Troisième principe : faire comprendre la variation.

Il est essentiel de faire comprendre aux élèves qu'à partir du même texte, on peut parvenir à différentes solutions, à différentes interprétations. Tout ce qui peut aller dans ce sens est utile. Si l'on a été formé pour cela ou si l'on est aidé par un comédien, on peut expérimenter la variation par le jeu. Sans expérience ou sans appui extérieur, il vaut mieux éviter cette voie qui risque d'aboutir à des résultats décevants. Il est important de parvenir à créer du beau. D'autres voies sont possibles comme la comparaison de photos ou de documents vidéo. Depuis quelques années, le CNDP a multiplié les outils utilisables en classe et l'enseignant a aujourd'hui à sa disposition de quoi mener ces comparaisons de mises en scène qui sont si utiles pour comprendre le lien entre signes et sens.

Spectacle de fin de formation des élèves de l'ERAC (Ecole régionale d'acteur de Cannes) Ensemble 11, Gibiers du temps de Didier-Georges GABILY, mise en scène Nadia VONDERHEYDEN, 2003/2004, Tinel de la Chartreuse, Villeneuve lès Avignon 2003/2004, comédiens : Thomas Gonzales, Thomas Rousselot, Faustine Roda, Fanny Rousseau; photographie Didier GRAPPE.

Pour finir, j'insisterai sur le fait que l'étude du théâtre est l'occasion d'expérimenter des voies didactiques originales et de faire de cette séquence un espace de réflexion et de création. En outre, c'est un moment idéal pour affirmer le lien entre la pédagogie et l'artistique, entre la classe et le monde de la création.

Lire au lycée professionnel, n°57, page 2 (11/2008)

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