Pistes de lecture

D'une seule voix : la nouvelle collection d'Actes Sud Junior

Anne-Laure Héritier-Blanc (et Karine Ribouton).

Il y a des signes que lisent avant tous les autres les yeux seuls qui les ont longtemps guettés.
Julien Gracq, Le rivage des Syrtes, p. 251

" Des textes d'un seul souffle. Les émotions secrètes trouvent leur respiration dans la parole. Des textes à murmurer à l'oreille d'un ami, à hurler devant son miroir avec soi et le monde. " Ainsi nous est présentée la nouvelle collection d'Actes Sud Junior, destinée aux adolescents et dirigée par Jeanne Benameur et Claire David.

Pour l'aspect : des livres d'un format agréable à manipuler, pas très épais (argument de taille en LP !), des jaquettes colorées et modernes se caractérisant par des illustrations à la frontière de la photographie et de l'image de synthèse. Il y a de 60 à 80 pages, le papier est blanc ou ivoire et la typographie très lisible grâce à un assez gros caractère. Les récits, des monologues intérieurs, sont racontés à la première personne. On plonge dans le vif du sujet, on se laisse facilement embarquer par ces textes " coup de poing " et sans fioritures. Ici, pas de temps à perdre, mais pas d'essoufflement non plus, car l'essentiel est tout de suite là et la fin de l'histoire retentit comme un gong, sans qu'on ait l'impression de longueur. La langue est belle et poétique, parfois provocante et familière, ça claque, c'est violent, ça peut faire mal aussi, ça sonne toujours juste. Ça ne laisse jamais insensible. Et si l'on se surprend à avoir envie de les dire à haute voix, ces textes, il ne faut surtout pas s'en priver, puisqu'ils sont faits pour, comme nous le rappelle l'éditeur en exergue.

La collection comprend pour l'instant huit titres (les deux derniers étant : Si j'avais des ailes d'Ahmed Kalouaz et Monsieur Monde de Jean-Michel Ribes) abordant des sujets variés tels que la liberté de la femme et le pouvoir de dire non (Le ramadan de la parole), la mort d'une mère (Un obus dans le coeur), le viol (Quand les trains passent ou Kaïna-Marseille), la liberté et la tolérance (Un endroit pour vivre), l'impossibilité de parler (Rien dire, de Bernard Friot). Des auteurs venant d'horizons divers, le théâtre pour Wajdi Mouawad et Catherine Zambon, la littérature générale pour Jeanne Benameur, romancière reconnue, enrichissent la collection. Ces petits livres nous proposent une vision du monde certes réaliste et dure, mais pas forcément dénuée d'espoir. Ils offrent surtout à réfléchir.

Il reste à signaler que deux titres de la collection (Quand les trains passent et Kaïna-Marseille) ont récemment fait polémique (voir article du Monde du 30/11/2007 intitulé Un âge vraiment pas tendre : mal-être, suicide, maladie, viol... Pourquoi les livres destinés aux adolescents sont-ils si noirs ?). Existerait-il des thèmes tabous en littérature de jeunesse ? Aurait-il fallu traiter du viol de façon édulcorée afin de rendre la réalité plus supportable ? Qu'il s'agisse de Mamata, la jeune africaine exilée en France de Kaïna-Marseille, ou de l'héroïne, narratrice et complice d'un viol dans Quand les trains passent, ce thème n'est pas utilisé comme faire-valoir ni avec voyeurisme. Ces deux récits, même s'ils sont dérangeants, donnent au contraire à réfléchir. Ils peuvent alimenter des discussions avec les élèves. Ce sont des livres que, pour ma part, je qualifierais d'utiles.

L'intérêt de cette collection réside en outre dans le fait que ces textes peuvent être lus à voix haute et faire l'objet d'un travail de mise en espace, d'expression orale. On peut souligner l'élégance des éditions Actes Sud Junior qui offrent des textes de grande qualité que l'on peut proposer à nos lecteurs des lycées professionnels. Voilà enfin des " textes frontières " responsables, qui permettront la transition vers une littérature adulte. Cette collection est certainement à suivre de près.

Notice biblio : Le ramadan de la parole

Notice biblio : Un endroit pour vivre

Entretien avec Jeanne Benameur

Comment vous est venu à l'esprit le concept de cette collection " D'une seule voix " ? Quelle en est la ligne éditoriale ?

Pensez-vous qu'il soit parfois plus facile de toucher ou d'émouvoir en disant des textes plutôt qu'en les lisant (je pense notamment auprès d'un public pour qui la lecture n'est pas une chose acquise) ?

Selon quels critères choisissez-vous les textes à publier ? Demandez-vous aux auteurs d'aborder des thèmes établis en amont par vos soins ou leur laissez-vous une totale liberté ?

Qu'est-ce que vous touche le plus dans l'adolescence ? Qu'aimeriez-vous transmettre à travers cette collection ?

Merci de vous intéresser à ce travail qui me tient à coeur. Cela fait longtemps que je souhaitais créer cette collection " D'une seule voix ". Nous en avions parlé avec Thierry Magnier, frère de route, depuis déjà quelques années. Le monologue intérieur me semble si justement adapté à l'adolescence, cet âge où on oscille entre le silence derrière la porte close et le cri jeté. C'est un âge où la parole a besoin de trouver son souffle, son chemin. Une parole forte, le plus souvent née d'une émotion contenue.

Je propose, ainsi que Claire David qui est codirectrice, à des auteurs que j'aime de trouver en eux cette voix-là et d'écrire un texte. Bien évidemment ils sont totalement libres des sujets abordés. Ce qui m'intéresse, c'est le souffle, la justesse, l'écriture singulière. Claire et moi nous adressons à des auteurs dont nous connaissons la rigueur et la force de choix.

Des textes peuvent aussi nous arriver et nous les lisons avec intérêt.

Il arrive que je retravaille avec des auteurs pour cerner au plus près le propos. C'est un travail que nous faisons en confiance.

Jeanne Benameur

Notice biblio : Quand les trains passent

Notice biblio : Un obus dans le coeur

Notice biblio : Kaïna-Marseille

Lire au lycée professionnel, n°56, page 43 (03/2008)

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