Dossier : l'écrit en questions

Quels lecteurs sont les jeunes en difficulté ?

Véronique le Goaziou

Pour les jeunes en difficulté que Véronique Le Gloaziou a rencontrés, lire n'est pas à proprement une activité... On lira le journal, des revues ou les BD liées à l'enfance. Lire, c'est passif, c'est vieux, c'est comme être mort... On le fera faute de mieux. Le livre, marqué par le passage à l'école, apparait comme un objet étrange auquel on reste étranger. Comment, dès lors, mettre à jour d'autres images de lecteurs que ces jeunes pourraient accepter comme une ouverture vers d'autres imaginaires ?

Lecteurs précaires

Dans une recherche conduite de 2002 à 2005 sur les pratiques lectorales et le rapport à la lecture des jeunes en voie de marginalisation 1, notre objectif était de comprendre quel rapport personnel des jeunes en difficulté avaient à l'égard de la lecture, en dehors des actions de médiation (menées par des associations ou des bibliothèques par exemple) qui pouvaient contribuer à faire naitre chez eux le désir et le plaisir de lire ? Notre questionnement était triple : a) ces jeunes lisent-ils dans leur vie ordinaire, et quoi ? b) quelle place ces lectures occupent-elles et quel sens leur donnent-ils ? c) plus largement, quel rapport entretiennent-ils avec la lecture, à la fois comme instrument de savoir, pratique de loisir et vecteur d'accès à la culture ? Le public visé était des adolescents et des jeunes adultes âgés de 15 à 25 ans, se trouvant en difficulté - jeunes de la PJJ, jeunes détenus, jeunes vivant dans un quartier sensible, jeunes vivant dans un bourg marqué par la désindustrialisation et le chômage -, non engagés dans des actions visant à favoriser leurs appétences ou leurs pratiques lectorales et non illettrés ou proches de l'illettrisme afin que leurs réticences ou leurs appréhensions à l'égard de la lecture ne soient pas seulement dues à leurs faibles compétences lectorales.

Cette enquête fut un défi car, au fond, il s'agissait de sonder les pratiques et le rapport à la lecture de jeunes dont nous pressentions, avant de les rencontrer, qu'ils étaient de faibles lecteurs. Parce qu'ils sont jeunes, tout d'abord, et que l'on connait le divorce aujourd'hui installé entre les jeunes et la lecture, notamment la lecture de livres, y compris chez les lycéens et les étudiants qui désinvestissent cette pratique. Par leur statut socioculturel, ensuite, car nous avons rencontré un public issu du monde populaire et, pour certains, de ses franges précarisées. Et l'on sait, de nombreux travaux en sociologie de la lecture l'ont montré, que les pratiques lectorales sont relatives au niveau social. Par leur situation de vie, enfin, car nous avons interviewé des jeunes toxicomanes, des jeunes en errance, des jeunes déjà bien engagés dans une carrière délinquante, etc., dans la vie desquels la lecture n'occupe qu'une petite place, discrète et fragile, parfois même quasi impalpable. En clair, nous nous attendions à trouver de faibles lecteurs... et nous les avons trouvés.

Cerner des pratiques de lecture

Lors des entretiens, nous avons tenté d'éviter deux écueils. Le premier est celui qui fait de la situation d'enquête un examen : une sociologue représentante du monde intellectuel (et d'une certaine façon de la culture officielle) peut-elle éviter de produire des jugements normatifs lorsqu'elle va interviewer des jeunes en difficulté issus de milieu populaire, sur un thème (la lecture) qui a une grande légitimité dans la culture dominante ? A l'inverse, il s'agissait de ne pas tomber dans l'angélisme qui, par souci du respect d'autres formes culturelles ou d'autres modes de vie (ceux des milieux populaires) devient aveugle sur le fossé qui sépare ceux qui sont imprégnés de la culture dominante et en récoltent les fruits (professionnels, sociaux, économiques) et ceux qui frappent à sa porte sans pouvoir y accéder car ils sont situés aux échelons les plus bas de la hiérarchie sociale - et, pour une part, condamnés à y rester. Aussi, quand ces jeunes diront qu'ils " n'aiment pas lire ", que la lecture n'a pas de place dans leur monde ou qu'elle n'est pas adaptée à leur situation, que faudra-t-il entendre ? L'énoncé neutre d'une situation de fait (certains aiment lire, d'autres pas, comme certains aiment jouer au football ou regarder la télévision, d'autres pas) ? Un choix culturel (nous savons lire mais nous n'aimons pas cela car nous préférons d'autres occupations ou d'autres activités auxquelles nous accordons plus de valeur) ? Ou un manque, la lecture dans ce cas étant un critère de positionnement social et un indicateur de la distance qu'il resterait à parcourir pour prétendre être du côté des populations aisées et bien portantes ?

Sur chacun des sites où nous les avons rencontrés, les jeunes se sont présentés comme de faibles lecteurs, parfois même comme des non-lecteurs. Contrairement à d'autres enquêtés, ils n'ont pas cherché à surestimer leurs pratiques de lecture - ni, du reste, à les sous-estimer. En fait, ils ont fait preuve d'une indifférence patente à l'égard de cette question, disant lire peu et semblant l'assumer, sans pourtant le revendiquer (en vue par exemple de contester la légitimité culturelle ou de défendre d'autres pratiques). Une indifférence telle que certains se sont demandé, non sans malice, ce qui motivait une sociologue à enquêter sur un tel sujet... Et pourtant ils lisent 2 - y compris ceux qui, dans notre panel, étaient en grande difficulté (sur le plan social ou familial) ou avaient eu un parcours personnel chaotique.

Journal, revues, BD

Leur premier, principal et parfois unique objet de lecture est le journal, le journal régional ou local, dans lesquels ils apprécient particulièrement les faits-divers qui relatent des incidents de la vie ordinaire (accidents de la route, différends familiaux...) ou des évènements plus sérieux (braquages, meurtres, cavales, évasions...) à travers des articles courts, simples à lire, parfois illustrés. Et ce, avec encore plus d'intérêt lorsque les faits mettent en scène des lieux dont ils sont familiers (leur village, leur quartier) ou des personnes qu'ils connaissent. Si la lecture du journal semble être une pratique familière, pour les jeunes, c'est qu'elle est une pratique familiale. Ce sont d'abord les pères, les aînés, les frères plus âgés ou les " grands du quartier " qui lisent le journal. Aussi n'est-il pas un objet de lecture qui leur est destiné, mais un objet collectif et intergénérationnel que les jeunes trouvent dans leurs lieux habituels de séjour, de fréquentation ou de passage.

Ils lisent également des revues et des magazines, mais pas tous et de façon plus irrégulière, et ce sont surtout les jeunes filles qui s'en montrent les plus friandes. Le registre lectoral est celui du divertissement, du loisir et de la frivolité - magazines féminins, revues de stars, magazines " people " - qui plongent les lecteurs dans des évènements improbables éloignés de ce qu'ils vivent à l'ordinaire. L'usage de ces revues est à l'image de leur contenu : léger, décontracté, peu impliquant, si bien que le plaisir procuré par ce type de lecture est inversement proportionnel à l'intensité de la relation et au degré d'attachement entre le lecteur et l'objet.

Enfin, les jeunes ont déclaré lire des bandes dessinées, en particulier ceux qui résident en province et les moins âgés. Et il existe un lien fort, tant dans leurs pratiques que dans leurs représentations, entre les BD et l'enfance. Les titres mentionnés étaient quasi exclusivement des albums pour enfants - des classiques comme Tintin ou Astérix ou des albums plus récents comme Titeuf - jamais, à de rares exceptions près, des BD pour adolescents ou pour jeunes adultes. Les plus âgés, par ailleurs, ont déclaré ne plus lire de BD, mais en avoir lu quand ils étaient " petits ", par exemple jusqu'à l'âge de 12 ou 13 ans, ou jusqu'à leur entrée au collège, ou jusqu'à ce que leurs petits frères ou petites soeurs prennent le relais.

Le livre et l'école

Restent les livres, qui n'ont pas été mentionnés comme des objets de lecture familiers et que tous les jeunes associent étroitement à l'école. Pour eux, le livre est intimement lié aux injonctions et aux prescriptions scolaires, plus largement au " temps de l'école ". La majorité n'ont approché et/ou lu de livres que dans le cadre scolaire et bien souvent leur sortie du système scolaire (ou leur sortie du cursus général pour intégrer une filière professionnelle) - ce qui était le cas de la majorité de ceux que nous avons interviewés - a marqué une rupture dans leurs pratiques de lecture (de livres). Les souvenirs qu'ils en gardent sont très mitigés et, incidemment, il est apparu que certains avaient effectué un parcours scolaire, du cours préparatoire à la 3e, sans avoir lu un livre entier. Et là encore, nous avons noté un lien indéfectible entre l'école, l'enfance et le livre. D'une certaine façon, pour un grand nombre d'entre eux, les lectures (du temps) de l'enfance, donc aussi (du temps) de l'école, sont comme un horizon indépassable : ils ne sont plus des enfants, ils ne sont plus à l'école (ou plus pour longtemps) et ils ne liront jamais autant ou aussi bien que durant ces quelques années privilégiées, celles où ils n'avaient pas encore connu de réels échecs et n'avaient pas encore entamé leur parcours de marginalisation.

Lire faute de mieux

Quelle place ces pratiques (la lecture du journal principalement, occasionnellement pour certains la lecture de revues ou de magazines et de BD et, très exceptionnellement pour une petite minorité, la lecture de livres) occupent-elles dans leur vie de tous les jours ? A proprement parler, aucune, car ils n'ont jamais évoqué la lecture comme une de leurs activités ordinaires. Ils lisent, certes, mais cette pratique est toujours à leurs yeux associée à une série de déterminations négatives. Ils lisent... quand ils n'ont rien d'autre à faire : quand ils s'ennuient, quand ils ne peuvent pas sortir, quand leurs copains ne sont pas là ou quand il n'y a rien à la télévision. La lecture traduit ainsi un temps d'oisiveté contrainte, elle est pratiquée faute de mieux, comme une occupation de dernier ressort.

Elle est liée à un temps subi, que les jeunes souhaitent le plus court possible, même s'ils peuvent fortuitement en retirer du plaisir ou y trouver de l'intérêt. Ils n'ont d'ailleurs pas de rendez-vous réguliers avec la lecture, laquelle n'a pas de temps dédié mais juste pour fonction de combler des temps " morts " avant de pouvoir s'adonner à d'autres activités (le foot, les sorties, le vélo, la télévision...) plus " vivantes ".

Au petit bonheur la chance

Lire n'étant pas une activité (" je lis quand je n'ai rien à faire " est une phrase entendue dans presque tous les entretiens), les jeunes ne cherchent pas à lire, c'est plutôt la lecture qui vient vers eux, lorsqu'ils trouvent là où ils sont ou sur leur passage de quoi lire (les jeunes disent par exemple souvent qu'ils " tombent " sur un journal ou un magazine). Aussi une rencontre s'opère-t-elle entre l'objet et son lecteur, mais elle semble toujours accidentelle. Et ces rencontres imprévues et isolées ne créent pas de familiarités, d'habitudes ou de liens, si bien que la lecture demeure un univers lointain et abscons dans lequel les jeunes ne se forgent pas de repères et n'impriment pas leur marque. Leur entourage, qui lit également très peu (les parents sont tous issus de milieu populaire et, pour une part notable d'entre eux, issus de l'immigration) est en outre faiblement prescripteur, selon les jeunes. Quant à savoir si leurs copains ou amis lisent... la question leur a paru rien moins qu'incongrue tant lire ou ne pas lire n'est pas un critère de distinction et encore moins un critère de sélection à l'intérieur des groupes de pairs. Ajoutons que ce " défaut " de lecture - qui va de la faible appétence au refus caractérisé - n'est pas la conséquence d'une absence ou d'une insuffisance de l'offre lectorale sur leurs territoires. Les jeunes que nous avons rencontrés ne vivaient pas dans un " désert " culturel et pouvaient, plus ou moins facilement il est vrai, avoir accès à des offres de lecture en dehors de leur domicile (en particulier dans les bibliothèques, que tous disaient d'ailleurs fréquenter ou avoir fréquenté lorsqu'ils étaient plus petits).

Du temps perdu

Nous avons enfin invité les jeunes à discourir sur la lecture et les lecteurs - les personnes qui lisent plus qu'eux, eux-mêmes s'étant présentés comme de faibles lecteurs. Ce faisant, nous les incitions à s'exprimer sur un usage et une pratique - lire, notamment lire des livres - sans avoir à justifier leurs propres manques... sur lesquels ils sont pourtant revenus en expliquant pourquoi ils savaient lire 3 mais n'aimaient pas cela. Et, au fond, c'est moins à l'égard d'un thème particulier, d'un auteur, d'une période littéraire, d'un type de récit ou d'un style d'écriture que les jeunes se sont déclarés réfractaires, mais davantage à l'égard des exigences, des postures, des attitudes et des comportements, notamment corporels, induits ou prescrits par la lecture.

Lire, tout d'abord, selon eux, vole du temps. Et s'il est indéniable que certains de ces jeunes manquent de temps - les jeunes filles en particulier, contraintes par des obligations familiales -, ce rapport au temps est surtout d'ordre symbolique. Car lire - en particulier des livres -, c'est entrer dans un temps qui parait sans fin et commencer un voyage angoissant dont on ne connait pas l'issue. C'est pourquoi ils se dirigent plus volontiers vers des journaux aux articles courts, ou vers des textes qu'on leur a recommandés, que d'autres ont déjà lus ou dont ils connaissent la fin. L'" aventure " livresque (la découverte d'un univers, le suspense, la surprise...) n'en est pas une à leurs yeux car elle est source d'incertitude, donc d'inquiétude pour des jeunes qui ont déjà connu une série de déboires et de difficultés. Dès lors un livre - même un livre comportant peu de pages ou un livre illustré - leur apparait toujours comme un trop " gros " livre, trop long, trop épais, d'avance et par nature décourageant et ce, quels que soient l'auteur, le style et l'histoire. C'est pourquoi aussi, en décrivant leurs pratiques, ils évoquent des lectures quasi désinvoltes - " lire un peu ", " regarder rapidement ", " jeter un oeil vite fait ", " voir comme ça " - qui traduisent une rencontre brève, peu impliquante et non engageante, laissant toujours ouverte la possibilité de se retirer.

Lire, c'est comme être mort

Leur appréhension à l'égard de la lecture n'est pas liée à une pénibilité du déchiffrage ou de la compréhension du texte, mais à la forme textuelle elle-même dans laquelle ils répugnent à rentrer car rien ne vient les accrocher. Un livre pour eux n'est souvent rien d'autre qu'une série de lignes noires, sortes de forteresses closes qu'ils peinent à pénétrer dans le cadre d'un face-à-face silencieux. Car la lecture a des conditions : un retrait social provisoire, la construction d'un espace physique fonctionnel et l'effacement progressif du corps naissant de la concentration sur des lignes. La pénibilité mentale et physique qu'ils éprouvent à l'approche d'un livre est liée à l'immobilisme corporel auquel la lecture contraint. Plus qu'un " objet contondant 4 ", la lecture est un procédé de contention 5 - qui peut d'ailleurs avoir des vertus lorsqu'elle les " oblige " à se poser ou à se calmer 6. Au fond, la lecture est une forme de mort - mort du corps, des émotions et des sensations - et il n'est dès lors pas étonnant que les jeunes l'associent souvent à la vieillesse. Lire, diront certains, c'est pour ceux qui n'ont plus rien à faire, qui sont souvent seuls et qui vont mourir bientôt. Lire, enfin, c'est prendre le risque d'un retour sur soi dans le cadre d'un espace intime. Parce que, pour lire, il faut un peu de calme et d'isolement - le monde extérieur s'assoupissant provisoirement - le lecteur se trouve de fait " isolé " et face à lui-même. La lecture éloigne des autres - les autres connus et familiers - et ouvre vers la réflexivité - l'on peut se découvrir soi-même à travers le personnage d'un roman - mais, pour les jeunes que nous avons rencontrés, cette rencontre avec soi peut être douloureuse car leur parcours est plutôt placé sous le signe de l'échec. En d'autres termes, et si l'on force le trait, la lecture peut faire mal.

Objet étrange et étranger

Que tirer de ces quelques analyses succinctement présentées ? D'abord que les usages lectoraux de ces jeunes sont (et doivent être, selon eux) peu contraignants, spontanés et informels. Les vertus qu'ils trouvent à la lecture de certains articles de journaux, de quelques revues de loisirs ou de divertissements ou de bandes dessinées pour enfants - vertus relatives compte tenu que lire n'est pas du tout une de leurs activités (favorites) - tiennent à ce que ces objets ne leur sont pas spécifiquement destinés (ni prescrits) mais sont laissés au libre usage de différentes catégories de publics. Ils n'ont pas à " aller les chercher ", mais ils les rencontrent fortuitement. Ils peuvent les lâcher aussi rapidement qu'ils s'en sont saisis et, enfin, ce sont des objets qui n'" engagent à rien ". Les livres sont perçus par les jeunes comme opposés sur tous les points à ces qualités. Aussi n'entretiennent-ils pas une relation d'indifférence avec le livre, mais une relation de défiance et d'étrangeté. Avant même qu'ils l'aient ouvert, le livre leur " tombe des mains " car il est toujours a priori considéré comme ennuyeux. Pire, il est soupçonné de gâcher une histoire qui, si elle pouvait être découverte autrement (que par la lecture d'un livre), pourrait les attirer. Dès lors, seuls, ces jeunes n'iront pas vers les livres dans la mesure où ils font d'abord tout pour les éviter. Et si l'on souhaite qu'ils lisent davantage, alors il faudra les y mener.

D'autres images de lecteurs

Comment y parvenir ? Notre enquête n'avait pas vocation à de quelconques préconisations, mais nous suggérons quelques pistes dans la conclusion de notre travail (auquel nous renvoyons) pour mieux favoriser cette rencontre improbable entre des jeunes en difficulté et la lecture : l'influence des parents, pourtant faiblement prescripteurs, l'impact des aînés dans les groupes de pairs, l'oralité qui peut avoir comme effet de " remettre en vie " un texte, etc. Insistons brièvement sur l'une d'elles pour terminer. Le portrait que les jeunes brossent des (" gros ") lecteurs est peu reluisant : ce sont des " vieux ", oisifs, isolés, fortunés et, pour les jeunes issus de l'immigration, des " Blancs ". Peut-être serait-il judicieux de leur opposer d'autres imag(inair)es de la lecture qui mettraient en scène des personnes plus proches d'eux : des hommes, des jeunes, des personnes issues de milieux populaires, des immigrés... dans des situations lectorales moins marquées par la contrainte (que symbolise fortement l'école). Cette " image " nous est notamment venue lorsque nous avons interviewé des jeunes d'un foyer de la PJJ qui nous ont indiqué que l'une des éducatrices de l'équipe lisait. Non pas qu'elle incitait les jeunes à lire ou qu'elle menait telle ou telle action autour de la lecture, mais elle lisait, pour elle-même, simplement. Et, à travers elle, les jeunes trouvaient dans leur environnement proche un " lecteur " qui n'était ni de leur famille ni membre de l'institution scolaire et qui, jusqu'à présent, n'avait jamais cherché à les conduire vers la lecture. En la voyant lire, ils n'étaient pas confrontés à un discours vertueux sur les supposés bienfaits de la lecture (ou, inversement, sur les conséquences fâcheuses d'une absence de lecture), mais ils étaient témoins d'une pratique qui semblait procurer grand plaisir à son auteur et, ce faisant, pouvait leur donner envie de l'imiter.

Véronique le Goaziou est sociologue et ethnologue, chercheur associé au CEVIPOF (Centre de recherches de Sciences-Po Paris) et directrice de l'Agence de sociologie pour l'action. Elle travaille sur diverses questions socio-politiques, en particulier la délinquance, la violence et les quartiers populaires.

Parmi ses dernières publications

  • Les banlieues, les quartiers : un nouveau vocabulaire d'exclusion, in Dictionnaire des racismes et discriminations, Editions Larousse (à BiblioItemître en 2008)
  • Quand les banlieues brûlent. Retour sur les émeutes de novembre 2005, Editions La Découverte, (dir., avec Laurent Mucchielli), 2006 (2ème édition augmentée 2007)
  • Prêtre en banlieue. Rencontre improbable entre une sociologue et un religieux, Editions de l'Atelier (avec Pierre Tritz), 2006
  • Idées reçues sur la violence, Editions Le cavalier bleu, 2004

(1) La recherche a fait l'objet d'un livre : Lecteurs précaires. Des jeunes exclus de la lecture ? L'Harmattan/Injep, Paris, 2006. Et d'un rapport " Pratiques lectorales et rapport à la lecture des jeunes en voie de marginalisation ", consultable sur le site de la DLL (Ministère de la culture).
http://www.culture.gouv.fr/culture/dll/RapportleGoaziou.pdf

(2) C. Baudelot, M. Cartier, C. Detrez. Et pourtant ils lisent... Le Seuil, Paris, 1999.

(3) Hormis une petite minorité dont les apprentissages lectoraux n'étaient pas acquis.

(4) Daniel Pennac. Comme un roman. Gallimard, Paris, 1992.

(5) Ainsi peut-on comprendre pourquoi les jeunes détenus de la maison d'arrêt de Metz, dont la pratique lectorale aura été plus intense durant leur temps de détention, ont déclaré qu'ils cesseraient de lire à leur sortie de prison, lorsqu'ils retrouveraient une vie " normale " : la lecture sera pour eux doublement liée à la privation de liberté.

(6) Une jeune fille d'un foyer de la PJJ déclarait lire lorsqu'elle sentait monter de la violence en elle parce que cela lui permettait de s'apaiser.

Lire au lycée professionnel, n°56, page 33 (03/2008)

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