Dossier : l'écrit en questions

Peut-on écrire une expérience professionnelle ?

Ecrits professionnels et rapport de stage

Marie-Cécile Guernier

Ecrit singulier, à l'intersection de l'enseignement général et de la formation professionnelle, le rapport de stage pourrait constituer un objet pédagogique idéal. Qu'en est-il en réalité dans les lycées professionnels ? Des enseignants réunis en table ronde confrontent les difficultés de mise en oeuvre et les potentialités de ce type d'écrit (il s'agit de professeurs enseignant en LP dans les académies de Grenoble et Lyon).

Le rapport de stage, objet idéal

On sait qu'un élève se met d'autant à une tâche d'écriture que celle-ci comporte pour lui un réel enjeu : s'exprimer, faire part de ses idées, et qu'elle s'inscrit dans une situation de communication réelle : échange épistolaire inter établissement, compte rendu d'expérience, demande de stage, etc. L'écriture du rapport de stage entre tout à fait dans ce cadre : il s'agit de rendre compte d'une expérience professionnelle à l'équipe pédagogique et aux tuteurs du stage, en vue de valoriser le travail réalisé et d'obtenir une évaluation positive qui comptera pour réussir un diplôme.

A première vue et ainsi présentée, la rédaction du rapport de stage pourrait être la situation pédagogiquement idéale pour d'une part motiver les élèves, leur apprendre à décrire une tâche, une machine, une procédure, présenter une entreprise, établir un bilan personnel de compétences et d'autre part relier formation générale et formation professionnelle, mettre en évidence l'importance de la maitrise de l'écriture et de la lecture dans l'exercice d'un métier et construire des situations d'apprentissages interdisciplinaires associant le professeur d'atelier et le professeur de français. Or en ce qui concerne l'élaboration du rapport de stage, les témoignages fournis par quelques enseignants de LP présentent une réalité, qui sans être totalement désespérante, n'est pas aussi simple.

Des compétences à transférer

Il y a tout d'abord une évidence : pas d'emploi et pas de progression dans l'emploi sans un niveau langagier suffisant. Gérard, PLP lettres aujourd'hui à la retraite, témoigne : " Quand j'allais voir les élèves de Bac Pro en entreprise chez Caterpillar ou Schneider Electric, les responsables contremaitres me disaient que les élèves n'ont pas de problèmes au niveau professionnel. Et au bout d'un moment, tous se valent au niveau technique. La différence se fait donc au niveau langagier avec celui qui sait parler correctement et rédiger un rapport technique logique et bien construit. Pour faire progresser un ouvrier au niveau professionnel, on peut l'envoyer en stage. Mais si son niveau langagier n'est pas suffisant, on ne le fait pas. Ce qui fait que certains élèves techniquement très bons dans l'entreprise seront de bons ouvriers mais jamais ils n'auront de responsabilités parce qu'ils produisent des rapports en mots clés, sans construire de phrases. Cela passe mal à l'oral, et encore moins bien à l'écrit ".

Or, en classe de français, on apprend aux élèves à écrire des textes avec introduction, plan et conclusion. Et ce qui s'écrit sur des problèmes généraux est transférable pour des textes techniques et professionnels.

Dominique, professeur de productique, a mis en place avec son collègue de français un PPCP (projet pluridisciplinaire à caractère professionnel) sur l'écriture de consignes techniques. Il a trouvé enrichissant le travail effectué par le professeur de français : réécrire les phrases, développer le propos, employer un vocabulaire précis.

De la même manière, le professeur de français peut aider à la rédaction du rapport de stage, par exemple quand il s'agit de présenter l'entreprise. Le plus souvent les élèves ont accumulé les documents, fait des photocopies : un travail de lecture et de compréhension est donc nécessaire, puis il faut choisir les informations pertinentes, réécrire, rédiger, mettre en forme. Pour autant ce n'est pas simple et chacun a un bout de chemin à faire.

Tout d'abord le professeur de français n'est pas un technicien et il ne peut pas maitriser toutes les disciplines professionnelles, leur terminologie et leurs spécificités. Il est clair qu'il maitrise mieux comment faire écrire un récit que des procédures sur une machine. Selon Gérard, il y a un problème de fond : " Comment le professeur de français peut-il s'approprier le vocabulaire et les problèmes techniques ? Plutôt que de faire écrire les élèves sur la pluie et le beau temps on pourrait les faire écrire sur la mise en marche de la machine, mais techniquement le professeur de français ne maitrise pas cela. Il y a là quelque chose à approfondir. Il faudrait que le professeur de français puisse être en mesure d'aider les élèves à écrire des phrases complètes et des textes à partir des termes techniques qu'ils doivent connaitre, des schémas et des dessins qu'ils manipulent, des listes de tâches et de procédures qu'ils effectuent ".

Parallèlement, le professeur de la matière professionnelle ne s'empare pas des problèmes langagiers de la même manière que l'enseignant de français. Il n'est pas toujours évident pour le professeur de technique de travailler avec le professeur de français. C'est ce que Dominique a constaté au cours du PPCP : " Chacun est un peu sur ses trucs et la réussite dépend des relations entre les professeurs. Certains aspects m'ont paru très bénéfiques : les élèves devaient aller au tableau pour présenter leur travail. Ce n'était pas facile au niveau du langage. Je trouvais enrichissant de reprendre des phrases, de les réécrire pour leur donner un sens plus développé. Par contre j'ai été un peu surpris que le professeur de français demande de trouver un synonyme. Moi je n'utilise pas cette démarche : telle pièce, c'est un chanfrein. Point à la ligne. Il n'y a pas de mot de remplacement ".

Ainsi le consensus est là : les objectifs de la discipline français peuvent être mis en oeuvre dans des tâches d'écriture qui concernent la formation professionnelle et l'expérience du stage. Mais, on le voit bien, à condition que chacun, tout en gardant ses spécificités pédagogiques, puisse comprendre la démarche de l'autre et se l'approprier. C'est le seul moyen d'être complémentaire. Pour autant, la synergie entre l'enseignement général et l'enseignement professionnel n'est pas automatique.

Des mondes différents

Affiches réalisées au cours d'un PPCP au lycée Monge, à Chambéry

Ce sont tout d'abord les élèves qui font la différence. Mireille l'a remarqué dans sa classe de terminale : " C'est une classe très dure. Et l'enseignement général, quelle que soit la matière, les saoule. J'ai l'impression qu'ils n'en peuvent plus de l'école. Mais en entreprise il n'y en a pas un qui bouge, ils sont super. Ces jeunes, ils ont envie de bosser. " De ce fait, pour certains élèves, l'écriture du rapport de stage n'a pas vraiment de sens et ne représente pas un élément constitutif de la formation professionnelle. Ce qui compte, c'est être efficace au niveau professionnel dans l'entreprise. Quand Corinne, professeur de français dans une mission d'insertion, demande à ses élèves ce qu'ils font en stage, cela ne semble pas avoir de sens pour eux. Ils ont effectué un certain nombre de tâches, c'est fait, pourquoi le raconteraient-ils ? L'essentiel est que le maitre de stage ait été satisfait du travail réalisé. En revanche, quand elle a demandé à l'un d'eux un conseil en plomberie pour changer le robinet de son lavabo, celui-ci a parfaitement su lui expliquer comment faire, quelle pièce changer, la nommer, la décrire. Ce problème de plomberie concret avait du sens, il fallait le résoudre et réparer. Mais décrire la même situation dans un rapport de stage apparait dépourvu d'intérêt.

En outre, il arrive que les professeurs campent eux aussi sur leur position. Vincent, qui le regrette, ose l'affirmer : " Les professeurs de professionnel ne se sentent pas vraiment responsables du fait que leurs élèves écrivent bien ou lisent bien. Ils constatent leurs difficultés, mais ils ne se sentent pas responsables du niveau et de l'acquisition langagière. Quant à nous professeurs de français, on ne se sent pas responsables de ce que les élèves ne savent pas faire en atelier ". Pour Dominique, cet état de fait est grave. D'autant plus qu'il constate que, dans sa discipline technique, les exigences concernant l'écrit ont tendance à diminuer et que, par exemple, les textes donnés à lire aux élèves se limitent à des fiches de procédures et que l'écriture se cantonne le plus souvent à recopier ou compléter un texte à trous ou un tableau. L'écrit et son acquisition semblent donc bien de plus en plus le seul problème du professeur de français.

Par ailleurs, de nombreux professeurs constatent que l'entreprise elle-même n'est pas partie prenante, ou du moins n'est pas en mesure d'être partie prenante de la formalisation écrite de l'expérience professionnelle. Ainsi, le tuteur ne suit pas la construction du rapport de stage et il arrive qu'il ne soit pas au courant de la démarche de formation mise en oeuvre dans l'entreprise. Certaines entreprises ne sont pas même informées de l'existence du livret de stage. Et quand elles le sont, l'affaire n'est pas gagnée pour autant.

Dominique est confronté à ce problème : " Pendant les périodes de stage, les élèves ont des compétences à acquérir qui sont définies dans le carnet de stage. Le plus souvent les entreprises ne comprennent pas, parce que c'est un langage éducation nationale. Il faut donc que je retraduise au tuteur en langage courant ce qui est attendu de l'élève ".

Langage de l'entreprise, langage de l'école, lire écrire en français, lire écrire en enseignement professionnel, réussir en classe, réussir en entreprise : autant de passerelles à construire pour aider les élèves à mettre en relation ce qu'ils apprennent à l'école et leur futur métier. Quelles conditions de mise en oeuvre faut-il réunir pour que ces passerelles puissent être construites ?

Conditions de mise en oeuvre

Tout d'abord le temps et la programmation de l'écriture dans le cursus de l'année sont des critères déterminants. Assez souvent, la rédaction du rapport de stage par exemple n'est pas prévue dans l'emploi du temps. Il faut donc en organiser l'écriture dans les interstices. Professeurs et élèves vivent cette situation comme un travail supplémentaire à accomplir. La pire des situations consiste à laisser les élèves rédiger seuls chez eux. Mireille en a fait la mauvaise expérience. Ses élèves ont effectué leur stage au mois de juin et ont rendu leur rapport en septembre. Ils ont donc dû le rédiger pendant les vacances

d'été. Mireille a eu beau les inciter à prendre des notes et à tenir un journal de stage, le rapport a été catastrophique. Tout est à reprendre, afin que le deuxième rapport soit mieux réussi. Mais il est évident que cet échec démobilise les élèves. Heureusement certains lycées procèdent autrement et prévoient de consacrer des heures à la rédaction du rapport à la fois en français et à l'atelier. Dans le lycée de Dominique, les élèves peuvent utiliser ces heures en autonomie ou demander de l'aide aux professeurs. Une solution consisterait à écrire ce rapport en partie au sein de l'entreprise, puisque retranscrire son expérience professionnelle est une compétence à acquérir et que les entreprises insistent sur la nécessité d'une maitrise suffisante de l'écrit pour réussir professionnellement. Elle ne semble pas d'actualité.

Ces conditions de mise en oeuvre pour le moins difficiles empêchent que puissent se réaliser les apprentissages nécessaires à cette forme d'écriture particulière. Françoise constate l'effet négatif d'un a priori totalement faux : " Le problème est qu'on pense que les élèves sont censés savoir rédiger un rapport alors que c'est difficile et qu'ils ne savent pas le faire. " Elle constate également qu'on ne leur fournit pas de ressources : " Souvent on leur donne les attentes. On leur dit : il faut que votre rapport ressemble à cela. Et puis c'est tout ". Ainsi, les uns et les autres sont-ils confrontés à ce paradoxe : alors que le rapport de stage est présenté comme un élément important de la formation, dont la note comptera pour l'obtention du diplôme de fin de cycle, aucun module n'est consacré à l'apprentissage de son écriture. Le paradoxe est d'autant plus important que les enjeux de cette écriture peuvent constituer un moteur efficace du passage à l'écriture chez certains élèves.

Il résulte de cette situation que les élèves ont du mal à percevoir les enjeux de cette tâche d'écriture et donc à s'y investir, en dépit de son importance pour l'examen. Par conséquent ils ne perçoivent pas le fait que le rapport est un des moyens de créer le lien entre un stage où ils se sont bien comportés et l'école où on le rédige. A l'inverse, ils le subissent comme une épreuve dépourvue de sens. Selon Corinne, pour les élèves, le rapport est une conséquence désagréable du stage qui le plus souvent s'est très bien passé et a été valorisant. En revanche, le rapport se présente comme une suite de difficultés qui conduisent davantage à leur dévalorisation.

Françoise a connu dans l'enseignement agricole une situation tout autre où le rapport de stage et sa soutenance comptent énormément et constituent même une épreuve de français. Les élèves bénéficient d'un suivi au cours des deux heures hebdomadaires consacrées entièrement à ce travail et prises en charge par le professeur d'atelier et le professeur de français. Il est prévu que les élèves présentent l'entreprise et élaborent treize fiches d'activités. Cette structure exigeante demande que les élèves soient accompagnés et que les différentes étapes de l'élaboration du rapport soient travaillées en classe : rédiger une introduction, présenter une entreprise, décrire une tâche, conclure, etc. Les élèves prennent ce travail au sérieux. Finalement ce rapport est valorisant parce que c'est un bel objet : un livret d'une dizaine de pages reliées, illustré de photos. Le plus souvent, les élèves en sont fiers, parce que c'est un des rares écrits qui soient aussi long et personnalisé.

Ainsi, au final, l'écriture du rapport de stage peut être une belle occasion d'apprendre à rendre compte à l'écrit d'une expérience professionnelle réussie, comme l'entreprise l'exige pour promouvoir ses ouvriers, de se valoriser et de mesurer les effets de ce passage à l'écrit dans le processus de formation personnelle et professionnelle. Encore faut-il mettre en oeuvre les conditions de cette réussite.

Lire au lycée professionnel, n°56, page 22 (03/2008)

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