Dossier : l'écrit en questions

Du blog à la web radio

L'informatique change-t-elle le rapport à l'écrit des élèves ?

Jean-Pierre Sautot

Entretien avec Jacques Luquet.

Ou comment motiver et faire progresser des élèves de CAP grâce à la technologie de l'information : entretien avec Jacques Luquet, professeur de lettres-histoire au lycée professionnel André Cuzin de Caluire et Cuire, dans le Rhône.

Vous avez fait travailler vos élèves sur des blogs. Pouvez-vous nous expliquer le contexte ?

C'étaient des CAP électriciens première année qui sortaient pour la plupart de SEGPA. Ce type d'élèves a un rapport très difficile à l'écrit et à la lecture. Ils viennent d'un milieu où l'informatique n'est pas trop présente. Le blog, c'était un peu nouveau... Je leur ai montré ce que c'était et j'avais déjà constaté par ailleurs que, lorsqu'on fait travailler ces jeunes sur ordinateur, ils ne supportent pas de voir des erreurs d'orthographe. Plus précisément, ils ne supportent pas de voir que dans le traitement de texte, ça se souligne tout seul. Ils veulent savoir pourquoi c'est souligné. Dans ce cas, je regarde avec eux, on cherche dans le dictionnaire et ils sont capables de passer du temps à corriger l'orthographe, à transformer leurs phrases pour que ça ne soit plus souligné, pour qu'il n'y ait plus de rouge. Et puis il y a ce côté officiel, ce n'est pas " mon gribouillon à moi ", c'est écrit à la machine, c'est sur un écran !

Comment vous est venue l'idée d'un blog ? Comment avez-vous pris la décision de le faire ?

L'idée était d'inventer un nouveau support. La nouveauté est un critère de motivation pour les élèves. Un autre, c'est la souplesse de l'outil. Contrairement à un site internet, le blog permet de rentrer simplement des textes, de donner des droits sur sa page à chaque élève. Ainsi c'est lui qui entre les textes, mais cela permet quand même au professeur, avec très peu de compétence technique, de pouvoir aller modifier quelque chose qui pose problème, sur un contenu tendancieux, ou sur la forme. Par rapport à un site internet, c'est plus facile, on n'a pas besoin de s'y connaitre en informatique.

Comment ont réagi les élèves face à cet outil ?

Ça leur a plu ! Ça leur a permis d'écrire ! C'était gagné de ce côté-là ! Oui, ça a déclenché l'écriture, par exemple avec de petits exercices sur la base des phrases de Perec : " Je me souviens... ". Ce travail, quand il est fait avec des classes comme ça, c'est un exercice quelconque, un de plus ! Mais quand c'est pour mettre sur le blog, les élèves se prennent au jeu. En fait, ils ne veulent pas mettre n'importe quoi sur le blog et donc ce n'est pas simplement : " Je me souviens, hier j'ai joué au foot ". Ils cherchent à dire des choses intéressantes sur eux, sur leurs familles, sur des choses qu'ils connaissent. La conséquence, c'est qu'ils s'obligent à utiliser un peu plus de vocabulaire. Ensuite, on a fait des portraits. Chacun fait le portrait de son copain. C'est amusant pour eux parce qu'avant, il faut qu'ils interviewent leur copain, qu'ils prennent des notes, puis qu'ils les mettent en forme pour mettre le portrait sur le blog. Il y a une chose qu'ils comprennent vite, c'est le fait que tout le monde va pouvoir le lire. Donc, ils ne veulent pas mettre n'importe quoi. Mais la notion de " n'importe quoi " entre eux et le professeur n'est pas forcément la même. Ce problème-là est assez complexe à gérer.

Vous pouvez définir le " n'importe quoi " des élèves ?

Tout d'abord, ils veulent être compris. Cela les entraine à chercher le mot juste. Quand ils sont dans le traitement de texte, le logiciel souligne partout, alors, ils veulent corriger. Mais même quand le logiciel ne souligne plus, les phrases ne sont pas nécessairement correctes ! Là, il y a un piège pour le professeur qui va vouloir tout corriger avant que le texte entre sur le blog. Ça prend du temps de travail qui n'est pas utile à l'élève, mais qui sert à l'image que l'élève donne de lui. Le travail supplémentaire du professeur sert aussi à protéger l'élève de commentaires désagréables qu'on pourrait lui faire. Cet aspect prend un temps conséquent et il ne faut pas se faire piéger par cet aspect de l'outil.

N'existe-t-il pas des solutions techniques à ce problème ?

Pas vraiment. Les correcteurs orthographiques corrigent assez bien les erreurs lexicales mais au niveau grammatical ils s'adressent à des personnes compétentes en langue. Ce n'est pas le cas de ces élèves. On est obligé de recourir à des outils plus traditionnels : grammaire, fichiers d'orthographe... Il y a un vrai travail qui est fait, mais cela suppose d'y consacrer un volume horaire important. À terme l'élève arrive à retravailler un paragraphe de son texte, les deux autres c'est pour le professeur. De toute façon, au bout d'un moment, corriger les énerve. Ils s'arrêtent. Il leur faut parfois trois ou quatre heures de travail pour corriger un paragraphe... Donc il vaut mieux poser un contrat simple et modeste et, à un certain niveau, estimer que le travail a été fait. Insister au-delà serait contre-productif. J'ai fait la correction mais avec le recul je me demande s'il fallait... Peut être que, finalement, peu de monde est allé voir le blog...

L'expérience a duré combien de temps ?

Nous avons alimenté le blog pendant une année. En deuxième année de CAP, il y a l'objectif de l'examen et les contraintes ne sont alors plus les mêmes. Nous n'étions pas encore en CCF (contrôle en cours de formation). On pourrait imaginer faire le CCF sur un texte du blog, mais je n'y ai pas pensé alors. Donc on l'a fait un an. Il y a eu peu d'effet sur l'écriture, mais les effets sur la motivation ont duré l'année d'après. Ils n'avaient pas beaucoup plus de compétences d'écriture mais j'ai remarqué que la peur d'écrire avait vraiment diminué. Le second bénéfice se trouve dans l'autonomie. Le fait d'être dans une salle informatique, sur les ordinateurs, les oblige à travailler longtemps sur une même tâche. Et il y avait une autre salle, avec les outils de langue (dictionnaire, grammaire, etc.)... Les élèves n'étaient pas toujours avec le professeur et ils ont appris à travailler seul sur le texte. D'ailleurs travailler quand l'enseignant n'est pas là n'est pas acquis pour ce type d'élève. Ils l'ont un peu appris, là.

Quels outils sont à la disposition des élèves ?

Il y a les grands classiques comme le dictionnaire, une grammaire, le Bled. Il y a aussi des exemples de texte. Avant de faire " Je me souviens... ", ils ont travaillé sur des textes de Perec. Mais ils ont aussi des modèles comme par exemple l'organisation d'un portrait de personnage. Ils ont des modèles de texte qu'ils peuvent utiliser, voire copier.

Y a-t-il d'autres projets de ce type que vous ayez mené avec des élèves ?

Avec les Bac Pro, dans le cadre d'un PPCP, j'ai fait un cédérom qui présente leur formation, avec un gros travail sur la vidéo. Dans une autre classe de Bac Pro, une autre année, chaque élève a créé son site internet. Il s'y présentait et mettait en ligne ses rapports de stage, de façon à pouvoir aller voir un patron et lui dire : " Tout ce que j'ai fait, c'est là, sur le site ! ". Il y a dix ans c'était le début des sites internet faciles à faire. Il y a quatre ou cinq ans, la nouveauté, c'était le blog, et en ce moment cela semble plutôt être autour de la web radio. On verra ce qu'on peut en faire !

Finalement c'est la technologie de l'information qui tire la didactique du français ?

Non ! Le projet n'est pas seulement de faire un truc qui est dans l'air du temps ! J'ai une classe à un moment donné et je me demande ce qui peut fonctionner avec ces élèves-là. Avec une autre classe je vois apparaitre un besoin et je cherche l'outil qui pourrait répondre au besoin. Par exemple, j'ai une classe de Bac Pro. Ils sont très sympathiques mais d'une timidité effarante. Dernièrement ils avaient préparé des questions pour la journée Guy Môquet. Une fois devant les personnes à interviewer, ils ont été incapables de les poser. Ils étaient là, présents physiquement, mais ils avaient visiblement un problème pour s'exprimer en public. Mon idée, c'est de passer d'abord par la voix et seulement par la voix pour essayer de les débloquer en expression orale. On va donc essayer de faire une web radio. À l'heure actuelle, je ne connais pas trop le contenu, mais il peut y avoir des feuilletons, des interviews, des choses comme les brèves de comptoir...

Ils n'écrivent plus, là !

Mais si ! Le scénario du feuilleton, les textes à dire, tout cela nécessite une préparation écrite. Le blog, le site ou la web radio ne sont que des prétextes. Le but, c'est qu'ils progressent, qu'ils adviennent à ce qu'ils sont, eux... Pour les années qui viennent, avec la systématisation de nouveaux modes de certification, comme le CCF, tous ces outils deviendront incontournables. En effet, ils permettent de garder trace du travail de l'élève. Ils permettent également de moduler la vitesse et les stratégies d'acquisition, en fonction de chacun, et de rendre l'élève plus autonome dans son travail.

Lire au lycée professionnel, n°56, page 20 (03/2008)

Lire au lycée professionnel - Du blog à la web radio