Dossier : l'écrit en questions

Langue, matière et écriture

Comment donner corps à l'écrit ?

Anne Juge

Particulièrement " décapante " : c'est ainsi qu'Anne Juge qualifie son expérience de formation auprès de personnes n'étant jamais entrées dans la culture de l'écrit (analphabètes) et de jeunes ou adultes en difficulté avec l'écrit. Mais elle en a tiré les questionnements qui lui ont permis de sortir des représentations habituelles de l'écrit. Fruit d'une réflexion personnelle nourrie des ouvrages d'Anne-Marie Christin, anthropologue de l'écrit, cet article fait aussi référence à un atelier qu'elle a animé dans un lycée professionnel, soumettant plusieurs classes à un questionnaire dans le cadre de l'écriture d'un mémoire de recherche en didactique et linguistique et débouchant sur des propositions didactiques concrètes et faciles à mettre en oeuvre.

Le rapport à l'écrit est en pleine mutation. Avec les nouvelles technologies, le support de l'écrit change. Ce changement que nous avons parfois des difficultés à mesurer apporte de nouvelles pratiques et formes d'écriture. Il vient remettre en question le rapport que nous avons avec la langue écrite. Il sort l'écrit du contenant symbolique qui le sacralisait depuis des siècles : le livre. Alors que l'écrit est omniprésent et affirme son pouvoir, que la culture de l'image nous envahit, une nouvelle génération s'empare avec aisance du code alphabétique et de la lettre, communique en langage texto sur Internet ou les téléphones mobiles et laisse des traces dans la cité en couvrant les murs de tags luxuriants et transgressifs. Le tableau pourrait séduire, si ne se posait pas la question de la maitrise du " code ". Les élèves ont des difficultés, pour certains, à s'approprier les fondamentaux orthographiques et grammaticaux de notre difficile langue française. L'apprentissage de la lecture-écriture pose question et se retrouve au coeur des discours politiques : il est question de lutte contre l'illettrisme, " fléau des temps modernes ", sans parler des positions politiques et médiatisées sur les méthodes d'apprentissage globale et syllabique. Comment nous y retrouver dans toutes ces transformations et ces interrogations ? Sur quelles conceptions de l'écrit reposent nos réflexions et nos représentations ? Pour penser l'écrit, ne faut-il pas interroger son histoire et s'inscrire dans une perspective historique ?

Histoire de l'écriture

Même rapide, un survol de cette histoire permet d'élargir la notion d'écriture et de découvrir une dimension souvent occultée et pourtant essentielle : celle de sa matérialité et de son origine iconographique. Explorer cette dimension vient résonner et coïncider parfois de manière étonnante avec nos observations et interrogations didactiques.

Avant d'aller plus loin, il faut commencer par mettre en question la vision phonologique de l'écriture. Nous sommes persuadés que l'écriture sert exclusivement à transcrire la langue. Le support de l'écrit, le geste d'écriture, le graphe n'auraient de fonction, de rôle et de réalité que parce qu'ils viennent transcrire la langue. Nous oublions le corps et la matière. Nous oublions (ou le considérons comme secondaire) l'espace de la feuille qui nous permet de nous inscrire dans le temps et l'espace.

Nous pensons le plus souvent de l'écriture qu'elle est immuable, qu'elle nous aurait été donnée une bonne fois pour toutes, occultant la longue histoire qui a lentement construit notre système alphabétique. Le fil de l'histoire de l'écriture peut se dérouler entre trace et parole, entre ces deux langages, qui dès le début de l'aventure humaine viennent explorer et construire, symboliser le réel, lui donner forme et sens.

Il y a environ quatre millions d'années, lorsque l'homme accède à la bipédie, il libère les zones cervicales du langage et ses deux mains. La trace commence peut-être l'aventure de l'écriture parce qu'un jour l'homme y porte un regard attentif et interrogatif, parce qu'elle est, selon Roland Barthes, " projection énigmatique de notre corps ". Des premiers graphismes préhistoriques nous pouvons encore trouver trace tandis que l'émergence de la parole gardera toujours une part de mystère. La matière conserve.

Le geste qui évolue vers un graphisme foisonnant s'inscrit dans un univers profondément mythique. Les murs des cavernes racontent les liens que l'homme tisse avec la nature, le monde animal et l'au-delà. L'homme de la préhistoire grave la peau, l'os et la pierre, et au passage " invente " le signe, l'image et l'espace de la représentation. La paroi des cavernes se fait " écran " (voir Anne-Marie Christin. L'image écrite). C'est l'espace de la représentation où le dessin le plus réaliste dira toujours autre chose que lui-même, autre chose que le réel qu'il prétend parfois reproduire. Ecran " frontière " entre visible et invisible. Ecran à l'extraordinaire destinée dont on peut penser qu'il se fera plus tard toile de peintre, écran de cinéma ou de télévision. L'image et sa magie sont nées il y a fort longtemps.

Parole et graphe : deux univers se font face, étrangers l'un à l'autre, celui de la parole éphémère, subjective, avec un destinataire présent et celui du graphe, objectif, qui s'inscrit dans la matière, dans le temps et la durée et qui s'adresse à l'absent. Entre ces deux univers, existe l'espace d'une rencontre possible que l'homme cherche à franchir. Les premiers graphismes seraient des tentatives de transcription de rythmes, de chants, d'incantations (voir Louis-Jean Calvet, Histoire de l'écriture, Hachette littérature 2006 ).

L'écriture aurait cette double origine, au croisement de ces deux univers. La naissance des deux systèmes d'écriture mésopotamien et égyptien vers 3000 av. J-C viendrait se construire sur l'univers de l'image et du mythe. Pour André Leroi-Gourhan :

L'hypothèse pictographique suppose un départ à zéro. L'idée initiale d'aligner des images pour les appliquer sur un fil verbal ; ce serait une hypothèse admissible s'il n'avait existé antérieurement aucun autre système symbolique [...]. L'émergence de l'écriture ne se fait pas plus à partir d'un néant graphique que celle de l'agriculture ne se fait sans interventions d'états antérieurs. Le système des représentations organisées de symboles mythiques et celui d'une comptabilité élémentaire semblent se conjuguer à un certain moment, variables suivant les régions du globe, pour donner naissance aux systèmes d'écriture sumériens et chinois.

Le geste et la parole : technique et langage, 1965, p. 278

L'écriture est à l'origine pictographique. Elle n'est que support et aide-mémoire à la parole, un peu comme les nombreux pictogrammes qui parsèment les lieux publics. En Mésopotamie et en Egypte, l'évolution fonctionnelle de l'écriture, du pictogramme vers l'idéogramme, puis vers le phonogramme, explore cette rencontre entre l'univers de l'image et celui de la parole. Peu à peu " l'image " se fait plus abstraite, le signe graphique n'est plus figuratif et il porte les sons de la langue, d'abord la syllabe, puis le phonème. Nous sommes encore dans une pensée mythique et les deux grands systèmes resteront toujours mixtes (pictographique, idéographique et phonographique) dans une volonté de garder la profondeur symbolique et sacrée de l'image, afin de communiquer avec les dieux et les mystères de l'univers.

Mais la " rencontre " entre graphe et parole se concrétise et s'affine. Vers 1 700 av. J-C les premiers alphabets apparaissent au Proche-Orient chez les peuples sémites au croisement entre Mésopotamie et Egypte. Vers 1 200 av. J-C, c'est au tour de l'alphabet phénicien. L'alphabet est consonantique et d'origine pictographique : les 22 consonnes sont issues d'un pictogramme et portent chacune un son. Dans le système alphabétique sémitique, le lecteur insuffle les voyelles et donne ainsi vie aux mots. Il faut reconnaitre le mot de la langue pour le lire.

Les Phéniciens, peuple de marchands et de voyageurs, vont diffuser cet alphabet. Les Grecs l'adoptent vers 800 av. J-C. Est-ce l'ultime étape d'une rencontre qui, cette fois-ci, n'en est pas toute à fait une ? L'alphabet grec marque un tournant essentiel dans l'histoire de notre écriture, en changeant le sens de celle-ci. En notant voyelles et consonnes, le code alphabétique est censé reproduire tous les sons de la langue. L'écriture devient ce qu'elle est pour nous : un système où le graphe est subordonné à la langue. L'image est oubliée. Dans cette étape essentielle, dans ce retournement au profit de la langue, c'est le logos qui porte le sens, la profondeur et la pensée. Nous sommes sortis du mythe et nous entrons dans la pensée rationnelle.

La matière

Le support matériel de l'écriture a joué un rôle considérable dans l'histoire de l'écriture. Au fil du temps, il se fera de plus en plus fragile, de la pierre ou l'argile au parchemin et au papier, jusqu'à l'écran virtuel de nos ordinateurs. La consistance, la maniabilité du support ont un impact sur l'écrit lui-même et sur sa diffusion. L'écrit est profondément et intimement lié à son support qui lui donne un statut, une valeur et un sens.

Longtemps, écrire a signifié inciser l'argile, la pierre, le parchemin avec le stylet ou la plume, prolongement de la main. L'écriture se joue entre corps et matière. Il suffit pour le comprendre de regarder un calligraphe. Ce dialogue corps-matière a toujours été essentiel. Il a fallu un contact millénaire, quotidien et sans cesse renouvelé avec la terre, la pierre, le feu, le bois, le cuivre et le fer pour que l'homme parvienne aux grandes inventions que sont le harpon, l'arc, la poterie, le tissage, la métallurgie...

La matière offre une résistance. Le dialogue est fait de recherches, d'efforts, de concentration, d'intelligence, de lutte, de lâcher prise. Mais ce dialogue, cette lutte, extraordinairement féconds, sont fondamentaux dans l'histoire de l'humanité, au coeur de la technique et de l'art. L'artiste lui aussi converse longuement avec la matière, qui est une matrice, un " espace " de naissance et de sublimation.

Or nous perdons contact avec la matière ; nous sommes environnés, submergés d'objets. Nous ne travaillons plus la matière dans le quotidien de nos vies. Tandis qu'il y a quelques générations, ce travail nous était nécessaire et vital, il n'appartient souvent qu'au monde de l'art, des loisirs et du luxe. Dans une société " technicienne ", ce travail est perçu comme laborieux, fastidieux et " dévoreur " de temps.

Pourtant, dans le dialogue avec la matière, s'opère un travail de mémorisation. N'y a-t-il pas une subtile mémoire du corps ? Quand nos grands-parents ont appris à écrire, quels rôles ont joué les pleins et les déliés, la plume et le buvard ? Ont-ils favorisé une mémorisation, un autre rapport au temps et à l'espace, une concentration ? On peut le penser.

Perspectives didactiques et matérialité de l'écriture

Qu'est-ce que l'écriture ? Est-ce seulement un système graphique qui transcrit la langue comme nous le pensons habituellement ou faut-il revenir sur cette double origine et penser l'écriture comme un système qui se situera toujours dans un entre-deux, entre l'univers du graphe et celui de la parole ?

Cela ne va pas de soi. Il faut pour cela opérer un véritable déplacement, se ressaisir de toute une dimension occultée : celle du signe graphique, de l'espace de la feuille qui nous fait face et du geste d'écriture. Cette dimension, c'est celle de la matérialité de l'écriture. Dimension à la fois concrète et abstraite. Concrète et bien visible : elle concerne pêle-mêle supports, outils, (livre, encre, papier, stylo...), gestes d'écriture, graphie, signe graphique. Abstraite et plus subtile : c'est aussi notre rapport à la matière elle-même dans ce dialogue intérieur, charnel, sensuel, symbolique, philosophique que nous entretenons avec elle.

Dans ce rapport à l'écriture, il s'agit de prendre conscience de l'ordre scriptural. Nous sommes habitués à amalgamer langue écrite et langue orale. Il nous est difficile de concevoir la langue hors de l'écrit. Or l'écrit transforme fondamentalement notre rapport au langage. N'oublions pas que nous apprenons notre langue maternelle hors de l'écrit et qu'une langue n'est pas forcément écrite. La langue ne pourrait exister sans le souffle, la parole, le corps.

Un des premiers bénéfices du voyage dans l'histoire de l'écriture, c'est de pouvoir différencier langue orale et langue écrite, de prendre conscience de l'espace jamais réductible entre cette langue qui nous habite à l'intérieur vers cette langue objectivée et visible, du passage étonnant que réalise celui qui fait acte d'écriture. Il ne s'agit alors pas seulement de maitriser correctement le code de cette langue, mais de réaliser que cette inscription dans la matière, dans l'espace et le temps renvoie celui qui écrit à une toute autre dimension de la langue, à un rapport à la langue fondamentalement autre. Ecrire, c'est mettre la langue à distance sur un support qui est un espace de représentation. Ecrire, c'est accepter d'entrer dans un espace-temps d'où peuvent surgir pensée et imaginaire. Ne faut-il pas permettre aux élèves d'apprivoiser cet espace qui peut être un espace de liberté ? Prendre le temps du dessin, du signe, du gribouillis.

Entrer dans la matérialité de l'écriture, dans le mouvement et la profondeur du geste, dans l'espace vide de la feuille, renvoie, assez rapidement et de manière plus ou moins consciente, à " l'autre dimension " : à l'oralité, à la source de la langue, à une certaine poésie...

Travailler la matérialité, c'est sortir du " code ", sortir d'une relation entre langue écrite et langue orale qui ne se conçoit le plus souvent qu'à travers le code orthographique et grammatical. Ce qui frappe dans la manière d'écrire de ceux qui sont le plus en difficulté avec le code écrit, c'est justement ce rapport entre langue écrite et langue orale. Je pense à des erreurs du type : " je c'est pas " ou " j'ai face tous ". Ils connaissent la langue et savent très bien que " savoir " n'est pas " être ". Ils maitrisent très bien le code alphabétique et écrivent en recherchant cette correspondance graphème-phonème, mais ils ne " voient " pas la langue qui est " derrière " le mot et l'espace de la feuille. C'est un peu comme si cette relation entre langue écrite et langue orale n'était qu'un vulgaire code informatique.

L'écriture " rend visible la langue " (voir Anne-Marie Christin, L'image écrite) Pour " voir " la langue, il faut peut-être redonner ses lettres de noblesses à l'espace de la représentation qu'est la feuille, au geste d'écriture et à la graphie.

Lire et écrire sont des actes exigeant un certain degré d'abstraction, de conceptualisation. Penser la matérialité de l'écriture, c'est aussi reconsidérer le rôle de cette matérialité dans l'apprentissage du lire-écrire. Il y a passage du concret vers l'abstrait, du matériel à l'immatériel dans cet apprentissage.

Prenons le b a ba de la lecture : la lettre est initialement un objet insécable, " matériel ", une forme graphique au contour bien délimité. C'est le lecteur par l'action de la lecture qui la change littéralement d'état, qui en fait du son. Ce changement va permettre de tisser les lettres ensemble. Cette transformation alchimique n'est pas aisée à réaliser : on sait la difficulté qu'il y a, au début de l'apprentissage, pour lier B et A pour faire BA, pour qu'ils deviennent son, se " dématérialisent " et puissent ainsi enfin être liées. " Lire, c'est lier ", disait Lacan.

Pour réaliser le passage vers l'abstraction ne faut-il pas partir du point de départ : c'est-à-dire du concret, du palpable, de la matière ? Et si nous donnions plus souvent à la lettre sa part de matérialité, en l'appréhendant de manière sensible ?

Il y a passage par la matière et le questionnaire soumis aux lycéens semble conforter cette hypothèse : questionnés sur leurs représentations de l'écrit, ceux qui sont le plus en difficulté avec l'écrit ont souvent des représentations très liées à cette matérialité. Dans leurs réponses, ils associent l'écrit au stylo, au cahier et à l'alphabet. Ceux qui sont plus à l'aise l'associent à l'expression de soi.

Certainement plus que les autres, les élèves en difficulté avec l'écrit auraient besoin que la possibilité leur soit donnée de cet ancrage (ou encrage) dans la matière, pour apprivoiser la feuille grâce à l'écriture, à la graphie et plus largement grâce au geste et à la trace. Cela viendrait inscrire l'écrit autrement dans leur corps et faire sens. Cela viendrait bouger les représentations qu'ils ont de l'écrit et peut-être peu à peu leur faire retrouver l'espace du passage entre la parole et la trace de cette parole. L'objectif étant justement qu'ils puissent " voir " la langue. Pour ces élèves en difficulté avec l'écrit, il importe, pour pouvoir sortir d'une relation trop codifiée, de préserver le graphe et l'oralité et faire vivre cette langue qui navigue entre les deux.

D'ailleurs, nous y sommes invités : les enfants dessinent et tracent sur les murs de leur chambre, les tags couvrent les murs des villes et les lycéens expriment leur gout pour le plaisir physique de l'écriture à travers la copie et la poésie...

Une expérience

J'ai animé un atelier intitulé " aide individualisée en français " au lycée professionnel Jacques-Prévert dans la banlieue grenobloise pendant trois mois en 2006. Le lycée accueille les filières du service, de la mode et du tertiaire. L'objectif de cet atelier était de proposer un soutien aux élèves en difficulté avec l'écrit. J'intervenais une fois par semaine avec deux séances d'une heure et demie pour deux groupes (surtout des filles).

Il s'agissait de proposer des activités traditionnelles et d'apprentissage autour de la lecture-écriture et des activités plus créatives qui mettaient en jeu l'expression écrite et la matérialité de l'écriture (atelier d'écriture et de calligraphie). La mise en place d'un cahier individuel sur lequel ils puissent à la fois inscrire leurs écrits réalisés au lycée et confier de manière libre leurs écrits extra-scolaires (écriture personnelle, copies de texte, images et photos...) devait permettre de leur donner un support où plusieurs approches de l'écrit puissent se rencontrer et faire sens.

Une des premières séances a été consacrée à l'histoire de l'écriture et de l'alphabet que j'ai parcourue dans ses grandes lignes pour leur faire percevoir de manière sensible les fondements de l'écriture (le geste, la trace, le signe) et les introduire dans une perspective historique. J'avais amené du sable et des galets gravés et peints, comme je le fais quand je présente cette histoire dans des groupes analphabètes. Alors que ceux-ci perçoivent le plus souvent très bien et de manière intuitive ces fondements anthropologiques de l'écrit, cela n'a pas été le cas pour ces lycéens. Il faudrait faire un travail créatif, créer une situation de transmission plus significative pour qu'ils puissent se reconnecter avec cette dimension dans l'ordre de la pensée et de la sensation. Cette dimension d'ailleurs, ils la contactent certainement en dessinant des tags sur leurs cahiers et ils y aspirent lorsqu'ils expriment leur désir de faire de la calligraphie.

J'ai essayé de les faire réfléchir sur leurs représentations de l'écrit (notamment par des " brainstorming ") et d'introduire le fait que l'écrit n'était pas qu'un objet d'apprentissage (l'écrit c'est aussi l'identité, la loi, la mémoire). Parfois, j'ai eu l'impression que cela les surprenait vraiment.

Régulièrement, en amenant le matériel approprié (pinceau, calame, encre et papier de couleur), nous faisions une séance centrée sur la graphie ou la calligraphie. Nous avons commencé à explorer le geste de manière très libre. Nous avons travaillé sur le signe et la signature, pour entrer ensuite dans la contrainte de la graphie. Il s'agissait d'expérimenter librement le travail du geste ou de travailler la graphie ou la dimension esthétique des textes qu'ils avaient écrits ou recopiés.

J'ai amené le plus possible de livres, et surtout de beaux livres, assez souvent de manière gratuite, sans aucun objectif pédagogique affiché. Les élèves circulaient dans la classe et s'en emparaient individuellement. Volontairement, j'intervenais très peu. Certains me demandaient des photocopies que je leur amenais la fois suivante.

Nous avons fait de la lecture à voix haute : lecture de textes littéraires que j'amenais ou lecture des textes qu'ils avaient écrits. Je lisais aussi moi-même. Cette activité a été en général très bien perçue. Ce qui m'a aussi interpellée, au-delà de leur goût pour la lecture à voix haute, c'est, dans leurs pratiques extra-scolaires, leur désir de poésie, le contact recherché avec le rythme et la beauté de la langue.

Il leur a été plus difficile d'entrer dans une expression d'écriture personnelle, car cela fait plutôt référence à leur intimité et non à une manière singulière d'écrire, de s'emparer de la langue. Certains éprouvent une réticence à s'exprimer au sein du lycée.

L'atelier ne s'est pas suffisamment inscrit dans la durée pour pouvoir en évaluer les bénéfices. Finalement c'est davantage un travail de " transmission " que j'ai souhaité expérimenter qu'un travail " d'apprentissage ". Un travail plus approfondi, qui viendrait mobiliser leurs intérêts et leurs capacités, doit s'inscrire dans la durée et dans un apprentissage significatif en terme de matérialité de l'écriture et de savoir-faire. Je pense bien sûr à des ateliers de calligraphie, pas seulement pour jouer et expérimenter, mais pour réellement acquérir une compétence technique, une perception sensible en lien avec l'écriture. C'est au coeur de notre sujet. Le travail avec la matière ne porte ses fruits que dans un contact soutenu avec celle-ci, permettant l'appropriation d'un savoir-faire. Ce travail demande un accompagnement pédagogique aidant à dépasser les résistances qui seront inévitablement rencontrées et qui sont porteuses de transformations.

Propositions didactiques

Pour terminer, je reprends quelques propositions didactiques que j'ai déjà plus ou moins évoquées. Elles s'adressent à l'enseignement en général où l'écrit est toujours présent. Elles peuvent concerner les débuts de l'apprentissage de la lecture-écriture ou des ateliers de " re-médiation " à l'écrit.

  • Prendre le temps d'apprivoiser l'espace de la feuille et de travailler ainsi l'inscription dans cet espace de représentation. Cet espace de la feuille peut être exploré dans des activités graphiques au sens large du terme (geste, dessin, calligraphie, arts plastiques...) et dans des activités de graphie plus scolaires et plus conventionnelles. Dans les ateliers d'écriture, l'expression créative d'écriture peut être associée avec un travail d'expression graphique. Il me semble d'ailleurs intéressant de commencer par celui-ci, comme une amorce au travail d'écriture.
  • Proposer d'explorer et de (re)découvrir les fondements anthropologiques de l'écrit que sont la trace, le geste, le signe et l'empreinte.
  • Travailler et réinvestir le geste d'écriture : donner du temps aux activités de copie du cours ou de texte. On peut proposer des outils d'écriture inhabituels (plume, calame...).
  • La copie : c'est une activité où le plaisir physique de l'écriture est davantage présent.
  • L'oralité : proposer des temps de lecture à voix haute. Transmettre le souffle de la langue à travers des textes écrits. Faire entendre oralement la structure de l'écrit.
  • Penser à la qualité du support de l'écrit : le cahier est un support plus " contenant " que les feuilles volantes. La consultation de livres est à privilégier plutôt que des photocopies.
  • Transmettre une connaissance et un savoir sur l'histoire de l'écriture. Faire découvrir l'origine iconographique des lettres, des autres alphabets et systèmes d'écriture.
  • Faire réfléchir à ce qu'est l'écrit, afin de permettre une objectivation de ce qu'il représente : la loi, la mémoire du monde, notre identité. Le monde est écrit...

Ces propositions sont le plus souvent simples à mettre en place. Je n'ai fait qu'effleurer une ouverture de nos conceptions de l'écrit. Aller plus loin pourrait amorcer une réflexion didactique plus approfondie, mais irait au-delà de ce texte. Un des objectifs de celui-ci est d'ouvrir sur le questionnement même qui m'anime : qu'est-ce que l'écriture ?

  • Agouridas, Danielle/Bouguennec, Chantal/Weber, Arlette. De la trace à l'écriture, une approche culturelle et sensorielle du graphisme. Scéren, CRDP de Créteil, 2006.
  • Calvet, Louis-Jean. Histoire de l'écriture. Hachette littératures, 1998. (Pluriel)
  • Cauwet, Nouchka. Ecrire le monde, la naissance des alphabets. Belem éditions, 2005.
  • Christin, Anne-Marie. L'image écrite ou la déraison graphique. Flammarion, 2001. (Champs).
  • L'écriture depuis 5000 ans. Les collections de l'histoire, n° 29, oct-déc 2005.
  • L'écriture : ses diverses origines. Dossiers de l'archéologie, n° 260, (ev 2001.
  • Haas, Ghislaine. Les systèmes d'écriture, un savoir sur le monde, un savoir sur la langue. CRDP de Dijon, 1990.
  • Leroi-Gourhan, André. Le geste et la parole. 2. La mémoire et les rythmes. Albin Michel, 1998.
  • Morin, Nicole. Artémot écrit, interactions arts plastiques et apprentissage de la langue, de la maternelle au lycée. Scéren, CRDP de Poitiers, 1996.
  • Olson, David. L'univers de l'écrit : comment la culture écrite donne forme à la pensée. Retz, 1998. (Psychologie).

Lire au lycée professionnel, n°56, page 14 (03/2008)

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