Dossier : fantasy

Dracula, le retour du mythe dans la BD

Gérard Belle Pérat

Le roman de Bram Stoker constitue une illustration exemplaire du genre fantastique (il est même souvent qualifié de gothique). La définition rigoureuse du terme " fantastique " est considérée comme particulièrement malaisée : auteurs et théoriciens qui ont cherché à caractériser la notion en ont donné des approches différentes et variées. Malgré tout, on peut retenir que le fantastique est constitué par l'intrusion brutale et inattendue du mystère dans la vie réelle. Il se manifeste par une irruption insolite et, souvent, insupportable dans le monde réel. C'est la rupture de la cohérence par l'apparition du surnaturel.

Dracula, paru en 1897, s'inscrit dans la lignée des oeuvres de nombreux auteurs du XIXe siècle en particulier, qui ont permis le développement du genre, comme Edgar Poe, Balzac, Maupassant, Mary Shelley, Hoffman, Gautier, Huysmans...

Le personnage de Dracula est devenu un véritable mythe, utilisé dans de nombreux domaines. Il est une source d'inspiration inépuisable et fortement diversifiée, aussi bien en littérature qu'au cinéma, en BD ou en peinture. Chacun de ces supports a donné naissance à de nombreuses oeuvres variées, publiées, filmées et dessinées, suggérées par le Dracula de Bram Stoker ou la vie réelle de Vlad Tepes, prince roumain du XVe siècle. Nombre de films, romans, albums ont illustré l'intrigue élaborée par Stoker ou s'en sont inspirés pour la transformer, la prolonger. Le mythe de Dracula est également de retour dans la BD : dans la dernière période, trois séries d'albums viennent de paraitre.

Dracula, un dessin insolite

Aux éditions Glénat, le dessinateur Hippolyte publie, en deux tomes, un Dracula de grande qualité. L'adaptation, dont il assure scénario et dessin, est d'une grande fidélité au roman éponyme. Elle suit pas à pas l'intrigue du roman et en constitue cependant une illustration, une relecture très intéressantes. Les personnages sont campés avec force (l'auteur privilégie le vampire), la trame respectée, même dans la forme (extraits de journaux, lettres, documents divers...).

L'originalité de ces albums se trouve dans le dessin. Hippolyte a utilisé un graphisme original qui leur apporte une qualité indéniable ; il a choisi la technique de la carte à gratter : le dessinateur se sert de feuilles de papier de couleur noire qu'il gratte avec une plume, une épingle, une lame de rasoir..., pour faire apparaitre des espaces et des lignes blancs qui précisent, définissent les formes, les volumes, l'ombre, la lumière...

Cette technique, peu utilisée, permet à l'auteur de créer une merveille. Les albums dégagent une atmosphère étrange et fantastique, particulièrement en harmonie avec le récit de Bram Stoker. Des aplats de rouge renforcent le côté étrange, la violence de certaines situations, l'omniprésence du sang lié au vampirisme. De plus, la couleur marron, utilisée dans certaines planches ou cases, accentue le malaise créé par la noirceur du récit.

Ces albums originaux constituent une relecture de Dracula qui peut être utilisée, avec les élèves, pour expliquer et faire comprendre l'élaboration du scénario, la transcription des mots en images, la cohérence de l'avancement du récit, qu'il soit écrit ou dessiné. De plus, dans le cadre de l'éducation artistique, il est possible de les initier à la technique du papier à gratter qui donne rapidement des résultats spectaculaires et une grande souplesse d'utilisation.

Dracula, une trilogie

Une trilogie, toujours consacrée à Dracula, est parue aux éditions Casterman, de mars à novembre 2006. La réalisation du dessin a été confiée à trois auteurs différents, successivement, Hermann, Séra, Dany. Le scénariste, Yves H, a rassemblé une importante documentation, consulté de nombreuses archives sur la vie du prince roumain, Vlad Tepes, rencontré de nombreux historiens et spécialistes du Moyen Âge et de la Roumanie, effectué plusieurs voyages dans les Carpates. Il a élaboré un récit qui revisite le mythe du vampire, de Dracula en particulier.

Le cycle aborde l'histoire et la légende de Dracula selon trois points de vue différents. Le premier volume remonte aux sources, en revenant sur la vie du véritable Vlad Dracul (le Dragon), prince sanguinaire sévissant en Transylvanie, au XVe siècle. Le second album se penche sur la vie de Bram Stoker qui publia, en 1897, le roman qui a donné véritablement naissance au mythe. Le dernier tome conduit le lecteur en Roumanie aujourd'hui, sur les lieux où vécut Dracula.

Vlad, l'empaleur, dessiné par Hermann, est consacré à la vie du prince Vlad Tepes qui est à l'origine du mythe de Dracula (même si on peut y rattacher aussi la vie de Gilles de Rais et celle de la comtesse hongroise, Erzbeth Bathory). Vlad Tepes, petit noble roumain, n'aura de cesse de conquérir la principauté de Valachie, d'asseoir son autorité, de défendre ses terres. Allié des Musulmans ou persécuté par eux, opposé aux Hongrois ou bien soutenu par eux, selon les périodes, les circonstances, les soubresauts de l'histoire, ce prince va passer sa vie à faire la guerre et montrer une cruauté implacable vis-à-vis de ses adversaires. Dans une période extrêmement violente, il se montra particulièrement zélé, en empalant (d'où son surnom) des milliers de victimes. Particulièrement opportuniste, il fit toujours passer ses propres intérêts avant ceux de ses proches, de ses sujets, de son pays.

Le dessin de Hermann (père du scénariste) est toujours aussi alerte et précis. Usant de toutes les possibilités de mise en page, il illustre un récit foisonnant et enlevé. Les nombreuses contreplongées amplifient les actions et gestes cruels de Dracula. Les charges des chevaliers sont pleines de bruits et de fureur, les alignements de cadavres empalés particulièrement saisissants. On retrouve les qualités (formes, attitudes, couleurs...) qu'Hermann développe dans la série Les Tours de Bois Maury ou des albums comme Liens de sang, Lune de guerre.

Bram Stoker, second volume de la trilogie, est dessiné par Séra. Il concerne la vie de l'auteur irlandais et la genèse du roman. L'album présente, en parallèle, les différents épisodes de la vie de Stoker et l'influence qu'ils eurent sur l'élaboration du roman qui assurera sa célébrité. Enfant de santé fragile, souvent seul, il lassait aller une imagination débordante et inventait des histoires peuplées de fantômes, goules, morts-vivants... Destiné par son père à un emploi de fonctionnaire, il donna à sa vie un tournant inattendu en devenant régisseur du Lyceum Theatre, créé par Henry Irving, grand acteur shakespearien de l'époque. Bram Stoker va consacrer sa vie à organiser spectacles et tournées, tout en restant dans l'ombre, toute son énergie étant absorbée par ce travail. Il parait submergé par l'influence d'Irving, comédien lui-même phagocyté par ses rôles dont il renaissait plus fort (comme Dracula après avoir aspiré le sang de ses victimes ?).

S'inspirant de différents faits divers, de légendes irlandaises, effectuant des recherches sur l'histoire de la Transylvanie, Stoker découvre le personnage de Vlad Tepes. Il va créer les personnages de son roman en utilisant les deux faces opposées des membres de son entourage : l'acteur Irving donne naissance à Van Hesling et à son double négatif, Dracula ; Stoker devient Jonathan Harker et son contraire Renfield ; sa femme, Florence, inspire Mina et son amie Lucy. Les différentes étapes de la création du roman sont ainsi mises en évidence, ce qui constitue une démarche intéressante.

Séra, le dessinateur, a produit des planches et vignettes qui, par leur conception et les techniques utilisées, donnent un aspect vieillot, suranné à l'album. Dans ses dessins très raffinés, l'utilisation de traits noirs, blancs et de toutes les nuances de gris, rehaussés de couleurs bleuâtres accentue l'aspect lugubre, voire angoissant mais, paradoxalement, d'une grande douceur.

Transylvania, troisième opus de la série, entraine le lecteur à l'époque actuelle, sur les traces de Dracula. Le dessinateur, Dany, se rend avec sa femme en Roumanie pour se documenter dans le but d'écrire un scénario développant une histoire de vampire. Ils sont accueillis dans une demeure (hôtel ?) mystérieuse et sinistre dont les occupants sont inquiétants. Suivant les indications fournies par leur hôte, ils parcourent la Transylvanie et le récit mêle alors rêve et réalité. Les protagonistes sont envoûtés, aspirés par le monde des vampires ; les scènes se multiplient dans un va et vient incessant, entre la Roumanie des grandes villes ou des campagnes d'aujourd'hui, confrontant modernisme et superstitions, et le retour au temps de Dracula.

Les personnages de l'histoire, mais aussi le lecteur, finissent par confondre ce qui relève de l'actualité, du réel et des rêves (en l'occurrence, à certains moments, plutôt du cauchemar). Le passé moyenâgeux se confond avec le monde actuel et les différentes périodes interfèrent les unes avec les autres. Dan et Marcia revivent (certitude ou illusion ?) plusieurs des situations du roman de Bram Stoker.

Le dessinateur, Dany, met en scène un album sombre. Le dessin et les couleurs magnifiques amplifient le côté ténébreux et étrange du scénario. D'autre part, les personnages (surtout les femmes), toujours aussi superbement croqués, dégagent une grande sensualité malgré l'atmosphère très sombre du récit. Des trois albums de la série, Transylvania est sans aucun doute le plus original.

Dracula, deux albums glaçants

Autre parution particulièrement intéressante, les deux albums publiés par Pascal Croci et Françoise-Sylvie Pauly.

Publié en 2005, Dracula, le prince valaque Vlad Tepes propose une interprétation nouvelle et originale du mythe. En effet, en 1888, à Munich, des évènements surprenants se déroulent dans un cimetière : d'une tombe est sortie une silhouette, certainement féminine, portant des vêtements anciens. Les journaux rendent compte de ces faits et les rapprochent du récit d'un manuscrit qui serait le testament de la femme de Dracula. Tous ces documents sont mis à la disposition de Bram Stoker.

A partir de là, l'album est constitué d'un long retour en arrière, en Roumanie, au milieu du XVe siècle. Tous les épisodes de la vie du prince Vlad Tepes sont montrés à partir du point de vue de sa femme. Ils décrivent la manière dont Dracula devient un monstre aux yeux de son épouse, exterminant ceux qui contestent son territoire, son autorité, exprimant simplement la férocité de son caractère. Dracula est entrainé dans une spirale de violence, où les forces du mal constituent la principale manifestation de son existence.

Le scénario s'inspire du roman de Françoise-Sylvie Pauly, L'invité de Dracula, en particulier des chapitres consacrés au testament de la princesse Cneajna, épouse de Vlad Tepes.

Paru en 2007, Dracula, le mythe raconté par Bram Stoker constitue une adaptation fidèle du roman. Dans les Carpates, Jonathan Harker, jeune clerc de notaire, vient négocier l'achat d'une propriété, près de Londres, avec le comte Dracula. C'est dans un château isolé, délabré que le jeune Anglais devient la proie du vampire... L'album suit, alors, les évènements rapportés dans le récit de Stoker, même si l'adaptation ne reprend pas tous les épisodes du roman. Cependant, le dessinateur met en valeur certains faits qu'il considère comme essentiels : le voyage de Jonathan Harker et son séjour au château de Dracula, la transformation de Lucy en vampire, la poursuite et la destruction de Dracula...

La construction du récit repose sur des récitatifs, issus uniquement du texte original, avec très peu de bulles. Tout en conservant les codes de la BD, Pascal Croci livre deux albums, aux dessins extraordinaires. Le dessin traduit en effet une grande maitrise. Tout le travail sur les personnages et les décors renforce l'atmosphère dramatique. Paradoxalement, si Dracula est omniprésent, il n'est réellement visible que par son ombre maléfique et ses paroles menaçantes. Silhouettes élancées, visages émaciés, attitudes hiératiques : les différentes créatures mortelles ou vampiriques qui traversent l'histoire, donnent une impression glacée. Les décors, arbres squelettiques et torturés, château imposant et lugubre, cimetières aux tombes bouleversées, statuaire inquiétante (on ne sait pas toujours, si les statues sont des pierres ou des humains figés), paysages enneigés, ciels plombés... créent un climat étrange, glacial.

Les couleurs utilisées (noir, nuances de gris, blanc, soulignés, renforcés par des tons bleuâtres), confortent les impressions d'étrangeté, de drame, de morbidité, de peur que dégagent ces deux albums envoûtants. L'utilisation quasi systématique de la contre-plongée, accentue encore le caractère inquiétant, insolite, des personnages, des paysages, du château de Dracula.

Les deux albums sont une vraie réussite qui repose sur la dramaturgie du scénario, mais surtout sur l'atmosphère étrange, dérangeante, glacée, du dessin de Pascal Croci.

  • Dracula. Hippolyte. Glénat. Tome 1, 2003. Tome 2, 2004.
  • Sur les traces de Dracula. Casterman.
  • Vlad l'empaleur. Hermann / Yves H. Mars 2006.
  • Bram Stoker. Séra / Yves H. Août 2006.
  • Transylvania. Dany / Yves H. Novembre 2006.
  • Dracula. Croci, Pascal / Pauly, Françoise-Sylvie. Emmanuel Proust.
  • Le prince Valaque, Vlad Tepes. 2005.
  • Le mythe, raconté par Bram Stoker. 2007.

Lire au lycée professionnel, n°55, page 21 (09/2007)

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