Dossier : fantasy

Peut-on lire " Le Seigneur des anneaux " en classe ?

Marie-Cécile Guernier

Un livre qui plait

S'il est un ouvrage qui ne laisse pas indifférent, c'est bien l'épopée de Tolkien. Il y a les lecteurs qui adorent et plongent dans l'aventure, cheminant avec Frodon et ses compagnons, il y a ceux qui restent au bord du chemin et assistent aux bagarres sans vibrer ni entrer dans la magie, voire qui se lassent. Disons-le d'emblée, je fais partie de la seconde catégorie. J'aimerais que les bagarres soient plus sanglantes, la magie plus surprenante, le suspens plus intense ; bref que l'histoire ne soit pas déjà terminée avant d'être lue. Ceci dit, le succès de l'ouvrage est indéniable et perdure, le livre, qui a fait date en fondant l'heroic fantasy, est l'objet de nombreuses études savantes. Par ailleurs, dans l'ensemble les élèves l'apprécient. On peut donc considérer que, bénéficiant d'un tel préjugé favorable, il est un livre porteur qui devrait emporter l'adhésion de la classe.

Un livre qu'on ne peut pas lire en entier

Cependant il est indéniable aussi qu'une lecture intégrale est impossible, même " à la maison ". Certains élèves se sont certes déjà adonnés à l'exercice avec plaisir, mais il parait difficile de l'imposer à une classe. Pour autant, cela ne doit pas faire renoncer le professeur tenté par l'aventure, d'autant plus que Tolkien, lui-même, ayant certainement eu conscience des difficultés de lecture provoquées par la longueur de son oeuvre, a inclus des résumés qui en facilitent l'appropriation.

Il est donc possible, afin que chacun connaisse l'histoire, de se contenter de lire " La très longue histoire de l'anneau ", en fait une analepse, que raconte Gandalf au chapitre 2, intitulé " L'ombre du passé ", du livre 1 du tome 1. Nous sommes au tout début de l'ouvrage et Bilbon a confié l'anneau à Frodon à qui le magicien Gandalf traduit les inscriptions elfiques qui le décorent. Frodon pressentant sa puissance maléfique s'inquiète à juste titre et interroge Gandalf : " Cet anneau ! balbutia-t-il. Comment, comment diantre est-il venu jusqu'à moi ? " Et bien que le magicien

précise que s'il " voulai[t] raconter toute cette histoire, [ils] seraient encore ici quand le printemps aurait passé à l'hiver ", il s'engage dans le récit. La classe peut prendre ainsi l'histoire en route (à la page 96 de l'édition Pocket) et poursuivre jusqu'à ce que Gandalf énonce sa crainte que Gollum ait rejoint le pays de Mordor et qu'ainsi la Puissance Ténébreuse ait appris que l'anneau avait été retrouvé et était en possession des Hobbits (page 112 de l'édition Pocket). Elle a ainsi une douzaine de pages à lire.

Les peuples

Pour s'approprier le passage on peut demander de manière tout à fait banale de faire résumer l'histoire. L'exercice n'est pas pour autant facile. Il suppose en effet d'inventorier les différents peuples qui interviennent dans la saga : Hobbits bien sûr, Elfes, Hommes Mortels, Rois Nains, Orques, Sages, Hommes de l'Ouistrenesse, etc. et de les départager en bons et mauvais, c'est-à-dire en futurs alliés de Frodon ou en serviteurs du Seigneur Ténébreux, incarnation du mal absolu. De cette société multiethnique, si j'ose dire, mais organisée de manière dichotomique, surgissent des personnages que l'on retrouvera dans la suite de l'épopée. On peut là aussi demander aux élèves de les classer en futurs alliés et ennemis de Frodon. Le personnage de Gollum demande qu'on s'y arrête : faible et roué, inquiétant et pitoyable tout à la fois, c'est celui de qui on peut tout attendre et dont il faudra se méfier. Il est surtout la conscience noire des Hobbits, celui que la possession de l'Anneau a détruit. En cela il est la figuration de ce que deviendra Frodon s'il ne parvient pas à résister au pouvoir maléfique de l'Anneau. Mais il est aussi celui par lequel Gandalf peut exercer sa sagesse et qu'il ne désespère pas de sauver.

Les lieux

Il faut aussi que le lecteur essaie de se repérer dans la géographie imaginaire de Tolkien : Comté, Pays Sauvage, Grand Fleuve, Monts Brumeux, Forêt Noire, Champs aux Iris, etc., autant de pays et de lieux que Frodon et ses compagnons parcourront jusqu'au Pays du Mordor pour l'affrontement final et la victoire du bien. Les toponymes sont évocateurs et les élèves peuvent essayer de les interpréter. On peut aussi prendre le temps de regarder la carte composée par Tolkien et représentée au début du livre. Il est assez aisé de remarquer que l'auteur a certes construit un pays imaginaire, mais qu'il a peu innové.

Une fois cette première approche effectuée ensemble, les consignes de lecture ne peuvent être que souples. Soit les élèves sont séduits et prêts à s'engager dans une lecture exigeante, essentiellement en raison de sa longueur, soit le morceau leur parait trop gros et ils se contenteront des extraits proposés par le professeur. A ces derniers, on peut aussi suggérer que Le Seigneur des anneaux est par excellence l'ouvrage que l'on peut lire en zappant et en sautant des passages.

L'histoire de l'Anneau

Extrait : tome 1, chapitre 2 de : "Cet anneau ! balbutia-t-il. Comment diantre est-il venu jusqu'à moi ?", jusqu'à "Essayez donc, dit Gandalf. Essayez tout de suite."

  • Relevez les peuples et les personnages présents dans ce récit.
  • Classez-les en deux groupes : ceux qui seront les alliés de Frodon et ceux qui seront ses ennemis.
  • Dressez le portrait psychologique de Gollum. Pourquoi Gandalf éprouve-t-il de la pitié pour lui ?
  • Relevez les pays et les lieux évoqués par Gandalf.
  • Qu'évoquent les noms de ces lieux ?
  • En quoi consiste exactement le pouvoir maléfique de l'Anneau ?
  • De qui ou de quoi Frodon doit-il avoir le plus peur ?
  • Frodon vous semble-t-il avoir l'étoffe d'un héros ? Pourquoi ?

Portraits de personnages fantastiques

L'ouvrage de Tolkien est peuplé de personnages fantastiques, bienfaisants ou malfaisants. Il est donc assez facile dans la perspective d'un travail sur la description de choisir quelques portraits et d'en dégager quelques caractéristiques.

Dans le roman de Tolkien, les Elfes sont le peuple élu : ils possèdent la sagesse, la science et la magie, et ils maitrisent les arts poétiques et musicaux. Légers et beaux, doux et compréhensifs, généreux et vivant en harmonie avec la nature, ils incarnent les valeurs positives de l'humanité. On comprend que Sam, le vaillant serviteur de Frodon, soit si désireux de rencontrer des êtres aussi exceptionnels. Avec ses amis, il est reçu dans la maison d'Elrond, prince des Elfes, et un repas est servi à la Communauté de l'Anneau. C'est l'occasion pour Tolkien de décrire ces seigneurs de haut rang. On peut lire en classe le passage qui, au tome 1, livre 2, chapitre 1, commence par " La grande salle de la maison d'Elrond était pleine de gens : des Elfes pour la plupart " jusqu'à : " Ils chevauchaient souvent très loin dans le Nord avec les Rôdeurs, n'oubliant jamais le tourment de leur mère dans les antres des orques. " (p. 390-392 de l'édition Pocket).

Au cours de ce repas, trois princes Elfes trônent au bout de la longue table. Le plus jeune est Glorfindel. Tolkien le décrit ainsi : " Glorfindel était grand et droit, ses cheveux étaient d'or éclatant ; son visage jeune et beau était intrépide et reflétait la joie ; ses yeux étaient vifs et brillants, et sa voix comme une musique ; son front montrait la sagesse, et sa main la force. " Glorfindel possède les attributs de la jeunesse et de la noblesse : beauté, force et sagesse. On peut remarquer que ses caractéristiques physiques sont le reflet de ses qualités. Ce qui est le propre des princes et des héros.

Quant à Elrond, " Seigneur de Fondcombe, et puissant parmi les Elfes comme parmi les hommes "; il est présenté par Tolkien comme un homme sur lequel le temps n'a plus de prise : " Le visage d'Elrond était sans âge, ni jeune ni vieux, bien qu'on y pût lire le souvenir de maintes choses, tant heureuses que tristes " ; et que les épreuves ont rendu encore plus vigoureux : " Il paraissait aussi vénérable qu'un roi couronné de maints hivers, et pourtant aussi vigoureux qu'un guerrier éprouvé dans toute la plénitude de sa force. " Si l'on compare le portrait d'Elrond avec celui de Glorfindel, on remarque que les mots qui servent à décrire le premier sont d'une intensité plus forte et indiquent ainsi que le roi est celui qui a su transformer sa force en puissance. Enfin Gandalf ne manifeste pas la même force physique. " Si Gandalf était de stature plus courte que les deux autres, sa longue et abondante barbe grise et ses larges épaules lui donnaient l'air de quelque sage roi de l'ancienne légende. " Ainsi le lecteur comprend que la puissance de Gandalf réside dans sa sagesse.

Il est donc manifeste que ces trois personnages incarnent chacun une qualité : Glorfindel la force, Elrond, la puissance et Gandalf, la sagesse. On peut remarquer aussi que les portraits écrits par Tolkien établissent une hiérarchie entre les trois Elfes et donc entre les trois qualités. Ce vers quoi il faut tendre, c'est la sagesse, car c'est en elle que réside réellement la puissance par laquelle peut procéder le bien. Ce que montrera l'aventure qui suit : le lecteur découvrira que Gandalf est le plus puissant des magiciens et celui grâce auquel le bien sera victorieux.

Les Elfes sont des êtres de lumière, autre manifestation des valeurs positives qu'ils incarnent. Les portraits d'elfes de Tolkien sont émaillés de nombreuses notations qui signalent cette lumière. Cependant on peut noter des nuances : lumière éclatante pour Glorfindel : " Ses cheveux étaient d'or éclatant ", " ses yeux étaient vifs et brillants ", contraste entre nuance sombre, dans les tons argent et gris clair, et lumière pour Elrond : " Sa chevelure était sombre comme les ombres du crépuscule, et elle était ceinte d'un bandeau d'argent ; ses yeux étaient du gris d'un soir clair, et il y avait en eux une lumière semblable à celle des étoiles. ", couleurs sombres et noires pour Gandalf : " Dans son visage âgé, sous de grands sourcils neigeux, ses yeux sombres étaient enchâssés comme des charbons capables de s'embraser soudain ". On retrouve la même hiérarchie entre les trois elfes et il faut comprendre que le possible soudain embrasement des yeux de Gandalf est une manière de signaler sa puissance magicienne. Le lecteur aura d'ailleurs l'occasion d'observer Gandalf jetant ses éclairs de feu en direction des ennemis.

La communauté des Elfes comprend également des princesses. Il faut remarquer que ce sont les seules femmes réellement agissantes dans la saga de Tolkien, qui met en scène très peu de personnages féminins. Au cours du repas dans la maison d'Elrond est présente Arwen, sa fille. Un paragraphe entier est consacré à son portrait qui présente les mêmes caractéristiques que ceux des princes. On peut simplement demander aux élèves de les retrouver.

Portraits d'Elfes

Extrait : tome 1, livre 2, chapitre 1 de "La grande salle de la maison d'Elrond était pleine de gens : des Elfes pour la plupart " jusqu'à " Ils chevauchaient souvent très loin dans le Nord avec les Rôdeurs, n'oubliant jamais le tourment de leur mère dans les antres des orques. "

  • Lisez les portraits des trois princes
  • Relevez leurs caractéristiques physiques et morales. Quel rapport existe-t-il entre elles ?
  • Comparez le portrait de Glorfindel et de Elrond : comment Tolkien met-il en évidence que le premier est un prince et le second un roi ?
  • Comment Tolkien suggère-t-il que Gandalf est également un grand magicien ?
  • Force, puissance, sagesse : laquelle de ces qualités chacun des trois Elfes incarne-t-il ? Justifiez votre réponse.
  • Lisez le portrait de la princesse Awen.
  • Qu'est-ce qui fait d'elle une Elfe de haute lignée ?
  • Les Elfes sont des êtres de lumière. Quelles nuances Tolkien établit-il cependant entre les quatre personnages ?

Portraits d'êtres maléfiques et monstrueux

Conséquemment à ces portraits positifs, on peut lire des portraits d'êtres maléfiques. Parmi les plus terribles, on hésite entre les Cavaliers Noirs et les Orques. Le plus souvent Tolkien dresse leur portrait dans l'action, c'est-à-dire quand ils attaquent ou se battent. Ainsi, découvre-t-on vraiment les Cavaliers Noirs lors de l'assaut qu'ils mènent contre la Communauté juste avant le passage du gué de Fondcombe (à la fin du chapitre 12 "Fuite vers le gué " au livre 1 du tome 1 à partir de " Il y avait encore un écho semblable à celui de pas qui les suivaient dans la tranchée"). Les Cavaliers Noirs poursuivent Frodon et ses amis depuis le premier jour de leur chevauchée et ne se sont jusque-là manifestés que par l'écho de leurs pas, " un son impétueux comme d'un grand vent s'élevant et se déversant dans les branches des pins". Mais cette fois, Frodon peut les observer. Il ressent tout d'abord le pouvoir maléfique qu'ils peuvent exercer sur lui : " Les Cavaliers montés sur leurs grands coursiers semblaient des statues menaçantes sur une colline, noire et massive, tandis que tous les bois et les terres qui les entouraient s'effaçaient comme dans une brume. [Frodon] sut tout à coup dans son coeur qu'ils lui ordonnaient silencieusement d'attendre." Puis, il les distingue plus nettement : " Il les voyait clairement à présent : ils avaient rejeté leurs capuchons et leurs manteaux noirs, et ils étaient revêtus de robes blanches et grises. Ils avaient dans leurs mains pâles des épées nues ; des heaumes leur couvraient la tête. Leurs yeux froids étincelaient, et ils l'interpellaient d'une voix terrible. La peur emplissait entièrement à présent l'esprit de Frodon. " La description est succincte : c'est celle de cavaliers belliqueux et terrifiants semblant surgir de nulle part, c'est-à-dire du tréfonds du mal.

En revanche les Orques, tout aussi terrifiants, ne dégagent pas la même noblesse. Ils n'appartiennent pas à la noble catégorie des chevaliers, mais plutôt à celle des fantassins bagarreurs et hargneux, qui finissent par s'entredéchirer. On sourit de leur stupidité belliqueuse. La scène où l'on assiste le mieux à leurs exploits auto-destructeurs est certainement celle qui se déroule dans la Tour de Cirith Ungol où Frodon est prisonnier et dans laquelle Sam est parvenu à s'introduire pour le délivrer. Cependant il doit d'abord affronter les terribles Orques (tome 3, livre 6, chapitre 1 de " Le plus petit Orque jaillit de la porte de la tourelle" jusqu'à " Il s'avança par petits bonds vers la proche porte de l'escalier"). Le portrait des Orques est établi à partir de trois éléments. Tout d'abord, leur apparence physique : ainsi le capitaine Shagrat est un grand Orque " dont les longs bras arriv[ent] jusqu'à terre ". Et Sam, " tapi derrière la porte de l'escalier, eut au passage un aperçu de sa vilaine face dans la lueur rouge : elle était toute striée, comme déchirée par des griffes et barbouillée de sang ; de la bave dégouttait de ses crocs saillants, les lèvres étaient retroussées comme celles d'une bête. " Ensuite leurs actions - ici une bagarre entre deux Orques : " Vif comme un serpent, Shagrat [...] se retourna et plongea son poignard dans la gorge de son ennemi. [...] Il bondit sur le corps tombé, le foula aux pieds et le piétina dans sa fureur, se penchant de temps à autre pour le poignarder et le taillader. Enfin satisfait, il releva la tête et lança un terrible hurlement gargouillant de triomphe. " Enfin, leurs paroles. Le capitaine Shagrat s'adresse ainsi à un des ses hommes : " Tu ne veux pas y retourner, dis-tu ? Le diable t'emporte, Snaga, espèce de petite larve ! Si tu me crois assez esquinté pour pouvoir te moquer de moi, tu te trompes. Viens par ici, et je te fais sortir les yeux de la tête, comme je viens de le faire à Radburg. "

On peut demander aux élèves de comparer ces deux portraits en action de deux groupes d'ennemis de la Communauté de l'Anneau. Une analyse lexicale simple permet de montrer que les Cavaliers Noirs se comportent en chevaliers : allure (stature), attributs (cheval, heaume, épée), manières de combattre, force morale, voire magique, alors que les Orques à l'allure monstrueuse (face rouge, griffes, crocs, bave, hurlement gargouillant) appartiennent aux compagnies de basses oeuvres.

La lecture et l'étude de ces quelques portraits permet de conclure que l'on retrouve dans l'oeuvre de Tolkien les types de personnages et groupes de personnages de la littérature épique, qu'elle soit homérique, de chevalerie, arthurienne, médiévale ou contemporaine. Ce qui engage à lire d'autres portraits issus d'autres oeuvres pour remarquer que la fantasy recourt aux procédés de la littérature épique.

Scène de bagarre

Qui dit lutte entre le bien et le mal dit bagarres et assauts entre les ennemis. L'évocation ci-dessus de quelques portraits a déjà permis de citer des scènes de bagarre. On peut cependant y consacrer un travail spécifique. Là aussi, on n'a que l'embarras du choix. Mais le chapitre 5 du livre 2, tome 1, intitulé " Le pont de Khazad-Dûm " est particulièrement bien approprié dans la mesure où il est presque entièrement consacré à l'affrontement entre la Communauté de l'Anneau et les Orques.

Les amis de Frodon viennent de passer la nuit dans une grande salle caverneuse au coeur de la Montagne de la Moria. Le lieu est un refuge mais, en cas d'attaque ennemie, il peut devenir un piège. La première partie du chapitre rappelle que le danger est toujours à craindre. En effet, près du tombeau du Nain Balin, dernier maitre de la Moria, Gandalf déchiffre un mémoire qui établit en particulier la chronique des combats dans lesquels Balin et son peuple ont péri sous les assauts des orques envoyés par le Maitre de Mordor. Ce récit est une préfiguration de la scène de bagarre qui va suivre et qui commence ainsi : " A peine Gandalf avait-il prononcé ces mots qu'un grand bruit se fait entendre : un roulement grondant, qui semblait venir des profondeurs lointaines et vibrer dans la pierre sous leurs pieds. Effrayés, ils bondirent vers la porte. [...]" Le lecteur comprend alors que les orques ont pénétré dans la Moria et que Frodon et ses amis risquent de subir le même sort que les Nains dont ils viennent de lire la terrible fin. Le combat commence. Il va durer 16 pages.

Tolkien décrit avec précision les assauts entre les combattants. " La bagarre fut vive, mais la fureur de la défense épouvanta les orques. Legolas en tira deux en pleine gorge, Gimli coupa les jambes d'un autre qui avait bondi sur le tombeau de Balin ; Boromir et Aragorn en abattirent un grand nombre ". On peut dans ces scènes s'intéresser aux verbes qui précisent les actions menées par les combattants. La description se précise quand la bagarre tourne au duel : " Ayant détourné l'épée de Boromir d'un coup de son vaste bouclier, [un énorme chef orque] le repoussa en arrière et le jeta à terre. Plongeant sous le coup d'Aragorn avec la rapidité d'un serpent à l'attaque, il chargea la Compagnie et pointa sa lance directement sur Frodon. " Celui-ci est mis hors d'état de nuire, mais le combat continue : " Avec un cri, Sam s'escrima sur le bois de la lance et le brisa. Mais comme l'orque jetait le tronçon et dégainait vivement son cimeterre, Anduril s'abattit sur son heaume. Il y eut un éclat comme d'une flamme, et le heaume s'ouvrit en deux. L'orque tomba, la tête fendue. "

Dans un combat, le maniement des armes est déterminant. L'épée est évidemment l'arme par excellence. Dans le roman de Tolkien, comme dans la littérature de chevalerie, les épées ont chacune un nom et possèdent des pouvoirs magiques. Mais dans la bagarre de la Moria, de nombreuses autres armes sont employées. Il peut être intéressant de les relever et d'étudier comment Tolkien rend compte de leur maniement et de leurs effets. " Les flèches tombaient parmi eux. L'une d'elles frappa Frodon et ricocha. Une autre transperça le chapeau de Gandalf et y resta plantée comme une plume noire. " Ou bien : " Legolas se retourna et encocha une flèche, bien que le tir fût long pour son petit arc. Il banda la corde, mais sa main retomba, et la flèche glissa à terre. Il poussa un cri de désarroi. " Pendant ce temps, " les orques brandissaient des lances et des cimeterres qui luisaient rouges comme du sang à la lumière du feu. " Ce lexique spécialisé n'est pas forcément connu des élèves, et il n'est pas inutile de recopier les mots et d'essayer de se figurer les gestes accomplis par les personnages.

Bien évidemment, le conteur insiste sur les actions. Mais pour autant, il n'oublie pas les émotions et sentiments éprouvés par les combattants. Après avoir relevé ces notations, il est assez facile pour les élèves de remarquer que le conteur ne précise que ceux des héros de la compagnie. La peur et la souffrance des ennemis ne comptent pas pour le lecteur. Ce point de vue restreint permet de créer l'empathie.

Scène de bagarre

Extrait : tome 1, livre 2, chapitre 5 : "Le pont de Khazad-Dûm"

  • Repérez les scènes de bagarre.
  • Relevez les verbes qui précisent les actions et les mouvements des combattants
  • Quelles sont les armes utilisées ? Quel lexique spécialisé en précise l'emploi ?
  • Quels mots utilise Tolkien pour préciser l'intensité du combat ?
  • Relevez les émotions et les sentiments éprouvés par les combattants. Que remarquez-vous ?
  • Pour qui éprouvez-vous de la sympathie ? Selon vous, pourquoi ?

Scène de magie : les armes du bien

Cette énorme bagarre se termine par un affrontement magique. " Une diablerie ", selon Gandalf. Le magicien, aidé d'Aragon et de Boromir, réunit toute sa puissance magique pour affronter et finalement terrasser un terrible Balrog.

La magie procède par les paroles et les gestes. Celle de Gandalf et de ses amis ne déroge pas à cette règle. Au Balrog le magicien oppose la force du discours : " Je suis un serviteur de Feu Secret, qui détient la flamme d'Anor. Vous ne pouvez passer. Le feu sombre ne vous servira de rien, flamme d'Udûn. Retournez à l'Ombre ! Vous ne pouvez passer." Il n'est pas inutile avec des élèves qui se méfient quelquefois des mots de leur faire remarquer que la valeur symbolique des mots constitue un rempart contre le mal. Le langage imagé de Gandalf appartient bien à ce registre du symbolique et l'interdiction qu'il pose " Vous ne pouvez passer " relève du domaine moral. La lutte du bien contre le mal n'est que secondairement affaire de techniques guerrières. Les gestes de Gandalf sont du même ordre : " A ce moment, Gandalf leva son bâton et, criant d'une voix forte, il frappa le pont devant lui. Le bâton se brisa en deux et tomba de sa main. Un aveuglant rideau de flamme blanche jaillit. Le pont craqua. Il se rompit juste au pied du Balrog, et la pierre sur laquelle il se tenait s'écroula dans le gouffre. " Gandalf ne frappe pas le Balrog, mais la pierre qui le supporte. De son bâton jaillit une flamme blanche. Autant de symboles qui là aussi signifient bien que le mal se combat par la force morale et spirituelle.

La question du genre

Il ne fait de doute pour personne que l'ouvrage de Tolkien est une épopée. Tous les ingrédients y sont : la quête du bien, la communauté de ses défenseurs, la magie, les personnages fantastiques et monstrueux, les affrontements guerriers, etc. Lire ou proposer la lecture du Seigneur des Anneaux peut donc être l'occasion d'aborder ce genre de l'épopée pour en dégager les caractéristiques et suggérer d'autres lectures.

Cependant au jeu qui consisterait à faire des rapprochements avec des textes qui auraient inspiré Tolkien, on risque de trahir le projet de l'auteur, qui bien que féru de littérature et de poésie, n'a pas à proprement parler cherché à puiser à une source particulière. Il a plutôt voulu écrire sa propre saga et transcrire son propre imaginaire. Pour autant le lecteur, lui, ne peut s'empêcher de faire des rapprochements en puisant dans sa propre culture. Avec des élèves, c'est plutôt ce deuxième aspect qui est intéressant. La question pouvant être : à quoi me fait penser la saga de Tolkien : qu'est-ce que j'y retrouve que je connais déjà ? Certains élèves évoqueront certainement la légende arthurienne ou la quête du Graal, mais d'autres se réfèreront à des oeuvres plus récentes qu'ils auront d'abord vues au cinéma. On peut élargir leur horizon en leur proposant la lecture d'extraits de la mythologie nordique (voir bibliographie) que Tolkien connaissait bien. Mais l'essentiel consiste à justifier les rapprochements afin d'élucider les éléments qui peuvent paraitre communs et ceux qui sont distincts. Ce faisant, les élèves développeront cette compétence essentielle en matière de lecture qui consiste à mettre les textes et les oeuvres les unes en rapport avec les autres, pour mieux les comprendre et mieux les apprécier.

    Bibliographie

    Les oeuvres qui ont pu influencer Tolkien
  • Le poème anglo-saxon de Beowulf, traduction de Daniel Renaud, aux Editions de l'Age d'Homme
  • Elias Lönnrot, Le Kalevala. Epopée des finnois, traduit par Gabriel Rebourcet, Paris, Gallimard, collection L'aube de peuples, 1991
  • L'Edda. Récits de mythologie nordique, traduit du vieil islandais par François-Xavier Dillmann Paris, Gallimard, collection L'aube des peuples, 1991
  • L'Edda poétique, Textes présentés et traduits par Régis Boyer, Paris, Fayard, 1992
  • Biographies de Tolkien
  • Aknin, Laurent, Tolkien, éditions Nouveau Monde, 2005
  • Carpenter, Humphrey, J. R. R. Tolkien, une biographie (Tolkien: A Biography, 1977), traduction française de Pierre Alien, Christian Bourgois, 1980, édition revue et augmentée en 2002
  • Coren, Michael, J. R. R. Tolkien : Le créateur du Seigneur des Anneaux (J. R. R. Tolkien: The Man Who Created The Lord of the Rings, 2001), traduction française de Marie-Cécile Brasseur, Airelles, 2002
  • Etudes sur Tolkien
  • Bonnal, Nicolas, Tolkien, les univers d'un magicien, Les Belles Lettres, 1998.
  • Fernandez, Irène, Et si on parlait du Seigneur des Anneaux, Presses de la Renaissance, 2003.
  • Ferré, Vincent, Tolkien : Sur les rivages de la Terre du Milieu, Christian Bourgois, 2001 (et Press Pocket, 2002, pour l'édition de poche).
  • Jourde, Pierre, Géographies imaginaires : de quelques inventeurs de mondes au XXe siècle : Gracq, Borges, Michaux, Tolkien, Paris, 1991.
  • Ridoux, Charles, Tolkien, le Chant du Monde, Les Belles Lettres, coll. Encrage, 2004.
  • Tolkien, les racines du légendaire (La Feuille de la Compagnie n°2), ouvrage collectif sous la direction de Michaël Devaux, Ad Solem, 2003.
  • Tolkien, 30 ans après (1973-2003), ouvrage collectif dirigé par Vincent Ferré, Christian Bourgois, 2004.
  • Les parodies
  • Parmi de nombreuses productions, on retiendra par exemple cette bande dessinée où 11 récits inédits sont pris en charge par 25 auteurs de BD :
  • L'essayeur des anneaux, Delcourt, 2003.
  • Henri N. Beard et quelques complices du Harvard Lampoon avaient commis Lord of the ringards, parodie du Seigneur des anneaux. Chez le même éditeur, voici un pastiche hilarant de Bilbo le hobbit, par A3R Roberts :
  • Roberts, A.R.R.R., Bingo le posstit, Bragelonne, 2007.
  • Une revue
  • Les professeurs de lettres et d'histoire tireront profit de ce numéro :
  • Les collections de l'histoire, n° 36, juillet-septembre 2007. Héros et merveilles du Moyen Age.

Lire au lycée professionnel, n°55, page 14 (09/2007)

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