Dossier : fantasy

Lanfeust de Troy

Etudier en classe une série d'heroic fantasy

Gérard Belle Pérat

Fantastique, fantasy, heroic fantasy, ces termes distincts recouvrent des caractéristiques proches, si bien qu'il est souvent difficile de préciser, avec rigueur, les différences entre chacun de ces genres. D'autre part, les oeuvres produites, aussi bien littéraires, picturales, musicales, photographiques ou cinématographiques relèvent, souvent, de plusieurs d'entre eux. Chacun des genres a donné des chefs d'oeuvre variés, multiples et connait un succès considérable (c'est le cas, en particulier, de nombreux films comme La guerre des étoiles, Star Trek, Le seigneur des anneaux...).

En littérature, certains auteurs sont considérés comme les créateurs du genre heroic fantasy : Conan le barbare de Robert Howard, Bilbo le Hobbit ou Le seigneur des anneaux de J. R. R. Tolkien, Eric le nécromancien de Mickael Moorcock, Le livre des épées de Fritz Leiber, Jirel de Joiry de Catherine Moore constituent des oeuvres majeures et incontournables de l'heroic fantasy.

La bande dessinée n'est pas restée à l'écart du phénomène ; de nombreuses séries ont été et sont toujours publiées. La quête de l'oiseau du temps de Le Tendre et Loisel, première série de qualité, publiée en 1983, est à l'origine du genre heroic fantasy dans la BD française ; Lanfeust de Troy (héros créé par Arleston et Tarquin), une des plus réussies, connait un succès phénoménal : non seulement chaque album a un tirage de plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires, mais l'éditeur a lancé un mensuel (Lanfeust magazine), consacré à l'heroic fantasy. De nombreux auteurs se sont engouffrés dans le sillage de Lanfeust, mais beaucoup de leurs héros ne sont que des avatars, des déclinaisons plus ou moins réussies (dans la majorité des cas, moins) de l'original.

Etudier Lanfeust de Troy

Dans le cadre de l'étude d'un genre littéraire particulier, aborder l'heroic fantasy à partir du premier cycle (8 volumes) de Lanfeust de Troy, peut s'avérer positif avec les élèves. Il s'agit, ici, de montrer comment cette série s'inscrit pleinement dans les différents critères caractéristiques du genre.

Différentes études consacrées à l'heroic fantasy (Dictionnaire du fantastique d'Alain Puzzuoli et Jean-Pierre Krémer, éditions Granger ; Les maitres du fantastique de François Raymond et Daniel Compère, éditions Bordas ; Critique du fantastique et de l'insolite, Critique de l'heroic fantasy de Jacques Goimard, éditions Pocket) permettent de définir un certain nombre de points spécifiques.

L'heroic fantasy peut se caractériser par :

  • un univers de légendes,
  • des personnages, héros, véritables athlètes, forces de la nature,
  • l'intégration des mythes et de la société du Moyen Age,
  • des affrontements, des combats titanesques et spectaculaires,
  • l'opposition du bien et du mal, à travers les forces occultes de la sorcellerie et de la magie,
  • le mélange des légendes, des mythes anciens et de la science fiction.

L'étude du premier cycle de Lanfeust de Troy montre que la série remplit les différents critères. A partir des thèmes définis, le travail avec les élèves permet de rassembler les éléments qui mettent en évidence l'appartenance au genre, de l'étudier dans son ensemble, en fonction d'éléments spécifiques et déterminants.

Un univers de légendes

" Troy est un monde surprenant... ", tel est le récitatif utilisé pour la présentation du monde de Troy qui complète la carte de la région où se déroule le récit, que l'on trouve dans les pages de garde de tous les albums de la série.

Le monde de Troy est perçu comme étrange, par sa faune et sa flore surprenantes : arbres luxuriants, plantes gigantesques, animaux bizarres... C'est un monde fascinant qui se met en place, mais qui demeure, cependant, vraisemblable : plantes et animaux sont fortement inspirés de ceux des forêts tropicale et équatoriale. Une multitude d'animaux, en particulier les plus imposants, sont des croisements, des amalgames entre grands fauves, reptiles, dinosaures...

Le pays de Troy, constitué de territoires variés, se développe autour de la ville principale, Eckmül. Les différentes régions présentent des reliefs, climats, populations diversifiés. Tout au long de la saga, les différents épisodes se développent dans les lieux et paysages variés du monde de Troy. Les personnages parcourent montagnes escarpées, mers et océans déchainés, forêts denses, déserts arides, plateaux enneigés et glacés... mais tous ces éléments sont différents de la réalité, décalés, créant, de ce fait, un monde virtuel, magique qui renvoie le lecteur au merveilleux, au légendaire.

Les principaux personnages sont des êtres surnaturels par les pouvoirs extraordinaires qu'ils possèdent. Lanfeust, le héros, a la capacité de fondre le métal, d'un simple regard. C'Ian, fiancée de Lanfeust, peut, dès la tombée de la nuit, soigner et guérir toutes les blessures ou fractures des êtres vivants. Cixi, soeur de C'Ian, transforme l'eau en glace ou en vapeur. Nicomède représente la sagesse et l'expérience, mais est capable de deviner ou lire les pensées, d'influencer par sa volonté toutes les créatures ; grand maitre de la magie, véritable guide spirituel, il va conduire et aider Lanfeust dans sa quête. Thanos, l'anti-Lanfeust, possède la capacité de disparaitre, de se transporter vers les lieux qu'il a déjà vus. Hébus, redoutable individu, est un troll, créature sauvage et imaginaire, associée aux légendes nordiques. Tous relèvent, par leurs pouvoirs, manifestations magiques, des mondes légendaires, du merveilleux, du fantastique.

Par ses capacités (fondre le métal, en particulier), ses actions, Lanfeust, apprenti forgeron au début du récit, à la recherche de l'épée qui lui apportera forces et pouvoirs illimités, se rattache au mythe nordique des Nibelungs et de Siegfried. Par contre, contrairement à Siegfried qui tue le dragon, il affronte des monstres, plus extraordinaires les uns que les autres dont de nombreux dragons et reçoit de l'un d'eux, Sphax (dragon blanc qui parle ; première apparition, t. 5, p. 9), une aide précieuse ; il est victime des sirènes qui ne font pas que l'entrainer dans les eaux mais s'apprêtent à le dévorer (t. 7, p. 7 à 13).

Les auteurs de la série ont complété le récit en albums par des ouvrages de complément, consacrés à la géographie (Cartographie illustrée du monde de Troy), à l'organisation politique et économique, au bestiaire, aux Trolls, en trois volumes. Ils donnent, ainsi, une réalité, une logique, une variété qui enrichissent cette saga.

Le cycle de Lanfeust de Troy s'inspire de nombreux mythes et légendes mais les transforme pour créer un récit linéaire, aux multiples rebondissements.

Des personnages musclés et bodybuildés

Lanfeust est dessiné comme un athlète de haut niveau, capable des plus grandes prouesses physiques et d'extraordinaires exploits. Biceps de lanceur de poids, pectoraux de gymnaste, cuisses de sprinter : il réunit tous les atouts pour réussir sa quête et surmonter les obstacles et épreuves placés sur sa route. Sa force ne l'empêche pas d'être très naïf, maladroit dans ses relations avec les autres et particulièrement avec les femmes.

Autre champion de force, Thanos s'oppose, sans cesse, au héros, dans les différents épisodes du cycle. Il a lui aussi un corps sculpté dans les salles de sport, est capable de prouesses, reposant sur la vitesse et la force.

Mais le personnage le plus impressionnant de la série sur le plan physique, c'est Hébus, redoutable troll, créature sauvage, originaire des forêts de Troy. Etre frustre, "montagne de muscles ", il ne connait que la puissance et rassemble, à lui seul, les performances du bulldozer associé au marteau pilon. Il est, la plupart du temps, déterminant dans les situations et combats difficiles, auxquels sont confrontés Lanfeust et les siens. Sans états d'âme, il est prêt à tous les sacrifices pour ses amis mais, par contre, ses ennemis subissent la destruction, la dévastation car Hébus ne connait pas la mesure ; il est excessif en tout, aussi bien pour les rixes et batailles (il ne blesse pas ses adversaires, il les extermine) que pour la fête, la nourriture (il ne mange pas, il s'empiffre), la boisson.

Les personnages féminins ne sont pas en reste : C'Ian et surtout Cixi, même si elles relèvent physiquement des critères de beauté les plus admirables, sont aussi expertes au combat, à mains nues, à l'épée...

L'apparence des principaux personnages de la série s'inscrit dans l'esprit de l'heroic fantasy mais, dans la bande dessinée aussi, les héros ont, majoritairement, un physique avantageux (c'est un des points d'accroche du lecteur).

L'influence du Moyen Âge

Les codes de la chevalerie, les mythes et légendes, l'organisation sociale du Moyen Âge traversent toute la série et lui donnent une unité. Le héros est en quête d'une épée qui lui permettrait de maitriser les pouvoirs magiques les plus importants, les plus variés, qui feraient de lui un personnage invincible. Cette recherche rappelle le mythe arthurien des Chevaliers de la table ronde, l'épée Excalibur, la quête du Graal : Lanfeust devient invincible quand il est en possession du glaive, grâce au morceau d'ivoire serti dans la poignée (t. 1, p. 7 et 43-44). D'ailleurs, lui seul peut retirer, comme Arthur, cette épée du rocher où elle s'est plantée, lâchée par Hébus du sommet d'une falaise (t. 4, p. 32). En outre, il tente de retrouver le Magohamoth qui le rendra tout puissant et atteindra ce qui constitue son Graal, pratiquement à la fin du premier cycle d'aventure (t. 8, p. 45 à47). Eckmül est la ville de tous les pouvoirs, de tous les savoirs, de toutes les magies où est rassemblée la majorité des maitres, comme Kamelot constitue le centre de l'épopée des Chevaliers de la Table Ronde. Lanfeust, petit forgeron à l'origine, connait un destin fabuleux et l'ensemble du récit montre son passage, du statut d'homme banal à celui de héros, ce qui ne se fait pas sans difficultés. Avant de parvenir au but, il connait de nombreuses désillusions et situations désespérées : ce qui représente bien le long parcours initiatique du chevalier qui, avant d'être adoubé, doit passer par tous les stades préparatoires, du plus humble, méprisable, au plus enviable, valorisant, pour devenir le défenseur des faibles et des opprimés, de la veuve et de l'orphelin.

De nombreux affrontements se déroulent selon les règles et principes de la chevalerie (t. 4, p. 36 à 42) : lices accueillant combattants et public, montures harnachées et protégées, héros en armures, utilisant lance, bouclier, épée, masse d'arme... Des défis sont lancés, les chevaliers dédient leur joute à une dame. Le baron Orazur est le porteur de toutes les valeurs de la chevalerie. Vis-à-vis de C'Ian, il se conduit en homme courtois, en fait sa dame, est prêt à tout pour la protéger et la défendre, même si cela lui vaut de nombreux déboires (t. 4, p. 31 et t. 8 p. 22, 38, 39). Tout au long de la série, les soldats mercenaires portent casques, cottes de mailles, brandissent lances et oriflammes, manient arcs et arbalètes.

Cependant, les auteurs s'inspirent des codes d'honneur de la société féodale, ils peuvent les transformer, les inverser ; si, dans la geste chevaleresque, la jeune fille, la princesse sont, parfois, l'enjeu des rivalités de deux prétendants, c'est Lanfeust qui est l'objet du véritable combat,d'abord tournoi de danse virant au crêpage de chignons, que se livrent C'Ian et Falordelle (t. 7, p. 38 à 40) par jalousie (il ne s'agit pas ici de préserver ses droits, de laver son honneur).

Les combats spectaculaires

Tout au long du cycle, le récit présente des moments forts où s'affrontent les différents protagonistes. Que les combats soient individuels ou collectifs, ils constituent des épisodes spectaculaires car, le plus souvent, derrière la lutte de Lanfeust et ses amis contre Thanos et ses troupes, ce sont le bien et le mal qui s'opposent. Par exemple, t. 5, p. 41 à 43, un troll blanc échappe au contrôle de ses maitres, menace les passants, C'Ian et Cixi... Lanfeust vole à leur secours mais c'est Hébus qui règlera " définitivement " le problème. Dans le même album, p. 25 à 30, un combat aérien se déroule entre les forces de Thanos et Lanfeust : chevauchant des dragons volants, les guerriers s'affrontent dans un tourbillonnement spectaculaire, accentué par la mise en page des cases et planches : plongées, contre plongées, plans généraux, gros plans, richesse des onomatopées dont le graphisme et la disposition participent au dynamisme de la séquence.

Cixi, devenue une opposante à la dictature de Thanos, se conduit en héroïne, défendant les faibles, menant la révolte, en se dissimulant sous les traits de l'Ombre ténébreuse (t. 7, p. 3 à 5 et p. 47 à 50). Elle se présente en vengeur masqué, monte un dragon noir, nommé Tornado, souvent dessiné en ombre chinoise, représentant une chauve souris géante, symbole de Batman ; comme Zorro, elle signe ses exploits avec un fouet qu'elle appelle Polprédo (le scénariste Arleston, de nouveau, en utilisant des jeux de mots, désamorce le tragique, la tension de la situation).

L'affrontement final, entre Lanfeust, le héros et Thanos, le tyran, met aux prises toutes les forces de la magie, mobilisées par les deux combattants. Transformés en hommes de feu, dotés d'une force herculéenne, maniant le glaive et la foudre, ils deviennent des géants. Leur combat représente le stade ultime de celui du bien et du mal, dont l'issue, longtemps, demeure incertaine. Mais les auteurs introduisent un décalage par rapport au déroulement traditionnel de la légende (le héros terrasse le méchant par sa force, son courage) : Lanfeust finit par vaincre parce que ses amis affaiblissent légèrement et temporairement Thanos, permettant au personnage positif de triompher.

Forces du mal opposées à celles du bien

Deux camps s'affrontent dans le monde de Troy. Lanfeust, maitre Nicolède, C'Ian, Cixi, Hébus, la majorité des habitants d'Eckmül, représentent le bien. Tous leurs pouvoirs magiques extraordinaires sont utilisés pour le bien-être du plus grand nombre, pour le développement de la ville, de la région. Pour eux, les principales valeurs reposent sur la liberté, la justice, la solidarité, l'équité ; ils représentent les forces positives. De ce fait, leur rôle est de s'opposer à toute atteinte, à toute remise en cause de ces valeurs et de les défendre.

Par contre, les forces du mal s'organisent autour du pirate Thanos. Doté lui aussi de pouvoirs magiques importants et largement supérieurs à ceux des autres personnages, il les utilise pour conquérir des territoires et installer un régime autoritaire, dictatorial. En utilisant la peur, la coercition, la lâcheté ou le simple intérêt, il rallie à lui tous ceux qui veulent profiter des retombées de ses conquêtes. Il s'appuie sur les forces, capacités magiques diverses de ceux qui acceptent de les mettre au service du mal.

Dans la saga, les deux clans antagonistes, symboles de l'affrontement violent du bien et du mal, peuvent être considérés comme représentatifs de l'antagonisme entre liberté et dictature, voire une illustration de l'opposition entre démocratie et totalitarisme. L'ensemble du cycle s'inscrit bien dans cette contradiction, essentielle dans les sagas qui relèvent de l'heroic fantasy (bien/mal, noir/blanc...).

Légendes anciennes et science fiction

Fondre le métal d'un regard, se téléporter à volonté, déclencher tempêtes, ouragans : ces thèmes récurrents en science fiction apparaissent dans la série. Avéroès, baron qui affronte Lanfeust en tournoi, porte une armure qui le transforme en monstre d'acier, en robot implacable (t. 4).

Mêler civilisations anciennes, modernes, futuristes, est une constante de la SF. Dans le premier cycle de Lanfeust, cependant, on ne rencontre pas de vaisseaux spatiaux ni d'armes sophistiquées (lasers, désintégrateurs...). Lanfeust de Troy se rattache davantage au passé, aux légendes, au mode de la féodalité qu'à un futur hypothétique (utilisé, par contre dans le cycle suivant, Lanfeust des étoiles).

Les liens avec le cinéma

Autre piste possible, en complément de l'étude du genre : repérer l'influence du cinéma dans le récit, dans la mise en images. En effet, les auteurs font de nombreuses références à de grands films.

King Kong. C'Ian est enlevée par un troll géant (t. 8, p. 33-34) qui ne va pas la tuer mais, intrigué, l'observe, lui enlève délicatement ses vêtements, avec son ongle, avant de la rejeter au loin, comme un objet inutile (les auteurs brisent souvent le sérieux, l'émotion de la scène, par la dérision).

Zorro (film et série des studios Disney). Cixi, qui s'oppose à la tyrannie de Thanos, est masquée comme Zorro, monte un dragon noir nommé Tornado, utilise un fouet, signe ses exploits. Dans le t. 8, p.5, apparait un sergent Karsya, moustachu et bedonnant.

La guerre des étoiles. Lanfeust (t. 6, p.36 à 38) rencontre Xhiatyr, le plus puissant des dieux ; les planches s'inspirent beaucoup de la scène avec l'homme de pierre du film (personnage libidineux, monstrueux, cadrages et plans similaires).

Le cycle de Lanfeust de Troy constitue une oeuvre de qualité qui mérite d'être abordée en tant que telle.

    Cette saga se poursuit dans Lanfeust des étoiles et se décline en plusieurs autres séries complémentaires toutes édités chez Soleil :

  • Gnomes de Troy de Tarquin et Arleston (2000),
  • Trolls de Troy d'Arleston et Mourier (1997),
  • Les conquérants de Troy d'Arleston et Tota (2005).
  • Lanfeust de Troy (8 volumes) aux éditions Soleil :

  • L'ivoire du Magohamoth, 1994 ;
  • Thanos, l'incongru, 1995 ;
  • Castel or azur, 1996 ;
  • Le paladin d'Eckmül, 1996 ;
  • Le frisson de l'Haruspice, 1997 ;
  • Cixi, impératrice, 1998 ;
  • Les Pétaures se cachent pour mourir, 1999 ;
  • La bête fabuleuse, 2000.

Lire au lycée professionnel, n°55, page 9 (09/2007)

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