Dossier : fantasy

La fantasy, nouveau genre ou phénomène éditorial ?

Marie-Cécile Guernier

Depuis quelques années, les ouvrages de fantasy envahissent les tables de nos librairies et sont l'objet d'un véritable engouement de la part de lecteurs jeunes et moins jeunes. Ce qui ne peut que réjouir les médiateurs de lecture que nous sommes. On assiste à un véritable phénomène éditorial qui en étonne plus d'un dans la mesure où il remet en cause certaines idées sur les pratiques de lecture : à savoir que les gros livres rebutent, que les jeunes ne lisent pas, qu'ils ont perdu le chemin de la librairie ou de la bibliothèque... Ceci étant, ce phénomène soulève aussi des questions. Qu'est-ce que la fantasy ? Pourquoi un tel engouement ? Effet de mode ou réelle nouveauté littéraire ?

La fantasy : un nouveau genre ou une recomposition ?

La naissance de la fantasy peut être datée de la deuxième moitié du XXe siècle. Le dictionnaire historique Robert indique que le mot fantasy se rapporte au mot ancien français fantasie regraphié fantaisie vers1450. Issu du grec phantasia, " apparition ", " image qui s'offre à l'esprit ", " imagination ", puis du latin phantasia ou fantasia, " image, concept ", il désigne aussi en musique une pièce de forme libre. Il faut aussi le rappocher des mots dérivés des étymons : fantasme (en latin phantasma signifie " fantôme "), fantasmagorie, fantastique. Ainsi on peut en déduire que l'oeuvre de fantasy s'inscrit dans cette lignée des oeuvres d'imagination qui se libèrent des contraintes du réel et des codes. Cependant il faut remarquer que dans ces oeuvres, la fantasy consiste moins à renouveler les procédés littéraires eux-mêmes et, donc, le processus de création qu'à créer des mondes imaginaires. On retiendra donc les définitions proposées par deux spécialistes du genre. La première est de Terri Windling1 : " La fantasy couvre un large champ de la littérature classique et contemporaine, celle qui contient des éléments magiques, fabuleux ou surréalistes, depuis les romans situés dans des mondes imaginaires, avec leurs racines dans les contes populaires et la mythologie, jusqu'aux histoires contemporaines de réalisme magique où les éléments de fantasy sont utilisés comme des moyens métaphoriques afin d'éclairer le monde que nous connaissons. " La seconde est d'André-François Ruaud2 : " Une littérature qui se trouve dotée d'une dimension mythique et qui incorpore dans son récit un élément d'irrationnel au traitement non purement horrifique, notamment incarné par l'utilisation de la magie." On le voit, ces définitions ne rendent pas compte d'un genre littéraire complètement nouveau. Beaucoup d'oeuvres, y compris de très anciennes, viennent à l'esprit qui correspondent à ces critères. On ne peut donc que difficilement admettre que la fantasy soit la naissance d'un nouveau genre. Elle est bien plutôt une remise au goût du jour de la littérature d'imagination, entre merveilleux et fantastique, dont on peut repérer les étapes et les traces.

Emergence de la fantasy

Indéniablement, l'oeuvre qui fait date est celle de Tolkien (1892-1973), qui fait paraitre The Hobbit en 1937, puis les trois volumes du Seigneur des anneaux en 1954-1955. L'oeuvre est tout de suite un succès, qui perdure, puisque Le Seigneur des anneaux est l'une des oeuvres la plus lue dans les pays anglo-saxons. A la même époque, Mervyn Peake (1911-1968) construit son cycle de Gormenghast (1946-1959). Mais le mouvement est en gestation en Grande-Bretagne, berceau de la fantasy, depuis l'époque victorienne, au cours de laquelle se développe, essentiellement pour la jeunesse, une littérature dont les histoires se déroulent dans des mondes imaginaires et empreints de surnaturel. Les spécialistes du genre signalent comme précurseurs le poète écossais George Mac Donald (1824-1905), Lewis Caroll (1832-1898) et son célèbre Alice au pays des merveilles (1865), James Matthew Barrie (1860-1937) créateur du personnage de Peter Pan, " l'enfant qui ne voulait pas grandir " (1904), ou encore William Morris (1831-1896), qui dans une veine plus épique raconte les périples fabuleux de guerriers héroïques dotés de pouvoirs surnaturels. Cette liste est très incomplète. En effet, cette littérature constitue un vaste mouvement qui concerne de nombreux auteurs, emporte de nombreux lecteurs et dont on trouve le pendant aux Etats-Unis : Franck Lymon Baum (1856-1919) crée le monde imaginaire d'Oz (1900), H.P. Lovecraft s'essaie au genre avec par exemple Le Cauchemar d'Innsmouth (1936) et Robert E. Howard (1906-1936) crée le personnage de Conan (1932). On le voit, d'emblée la fantasy est un mouvement d'ampleur, mais également très diversifié. Les spécialistes s'accordent pour distinguer plusieurs types de fantasy.

La fantasy : un genre protéiforme

Il est habituel de distinguer une low et une high fantasy. La low fantasy correspond à des oeuvres que nous avons l'habitude de classer dans la littérature fantastique ou d'horreur. L'irrationnel et le surnaturel surgissent dans le quotidien sans qu'on puisse les expliquer. En revanche, les histoires de la high fantasy se déroulent dans un monde imaginaire ordonné selon ses propres règles dans lequel le surnaturel est soit d'origine divine : il s'agit alors de myth

fantasy, soit le fait de quelques hommes possédant des pouvoirs magiques : il s'agit alors de fairy-tale fantasy. La myth fantasy s'apparente aux mythologies, la fairy-tale fantasy à la littérature merveilleuse et plus particulièrement à celle des contes populaires. Ainsi une fois de plus, il apparait que la fantasy regroupe des genres ou des veines littéraires distinctes qui jouent entre le merveilleux et le fantastique. Il faut aussi remarquer que le lectorat actuel et plus particulièrement le lectorat jeune, suivant certainement l'offre de lecture, goute surtout la high fantasy. A partir de ces catégories générales, la littérature de fantasy offre de nombreuses variations, soit en fonction des sources d'inspiration : des mythologies diverses au cycle arthurien en passant par les influences arabes et orientales, soit en fonction de la tonalité : épique, humoristique, etc. Cependant, en dépit de cette apparente diversité, la fantasy recourt à des ingrédients de base efficaces : des peuples imaginaires, féériques ou monstrueux ; un monde secondaire, féérique ou tellurique ; des procédés occultes, magie noire, magie blanche ; une quête ; et le plus souvent une vision dichotomique du monde. Ainsi la fantasy fonctionne à partir de schémas le plus souvent identiques et opérationnels et n'hésite pas à recourir à des clichés facilement décodés par le lecteur. Il n'est donc pas étonnant que quelques auteurs se soient employés à la parodier dans des ouvrages qui en subvertissent les codes. On peut citer Pierre Pelot et sa série des Konnar, David Calvo avec Wonderful (2001), ou encore Pierre Pevel (Les enchantements d'Ambremer) ou Catherine Dufour (Blanche-Neige et les lance-missiles, Merlin l'ange chanteur). C'est peut-être là que l'on trouve les meilleures oeuvres et les plumes les plus talentueuses. On le voit, la définition de la fantasy est large et de ce fait il est possible de faire entrer dans cette catégorie de nombreux ouvrages. Si bien qu'on peut finir par se demander si tout ne serait pas fantasy... Pourtant à côté de ce genre protéiforme et du coup prolifique, voire englobant, se développent d'autres veines.

Genres proches

Ainsi bien avant la parution du roman de Tolkien nait dès la fin du XVIIIe siècle en Angleterre ce qu'on appelle le roman gothique ou roman noir. De Walpole (Le Château d'Otrante, 1764) à Mary Shelley qui dans Frankenstein (1818) allie fantastique et science à partir du thème du monstre et du désir prométhéen, en passant par Cazotte (Le Diable amoureux, 1772), Beckford (Vathek,1782) ou encore Lewis (Le Moine 1796), tous ces auteurs jouent avec la peur, et en suggérant qu'elle peut être délicieuse, interrogent les angoisses d'une époque, ou plus généralement humaines. Ce courant se développe tout au long du XIXe siècle dans le vaste mouvement de la littérature fantastique qui irrigue toute l'Europe. Poe publie ses Histoires extraordinaires en 1840, Oscar Wilde Le portrait de Dorian Gray en 1891, les Français Nodier (1780-1844) et Nerval (1801-1855) teintent leur romantisme d'obscurité, voire de noirceur. Au même moment (1817), le germanique E.T.A Hoffmann fait paraitre ses Contes nocturnes au titre évocateur. Ce courant - on vient de le voir avec le romantisme - s'accommode également de toutes les esthétiques : le formalisme (Gautier publie La cafetière en 1831 et Spirite en 1866), le naturalisme (Le Horla de Maupassant parait en 1886), le symbolisme (Les contes cruels de Villiers de l'Isle Adam en 1883), pour ne citer que quelques oeuvres majeures. Dans cette littérature de l'étrange et du surnaturel, l'homme-monstre constitue une figure emblématique : Frankenstein, le docteur Jekyll, imaginé par Stevenson en 1886, Dracula, par Bram Stocker en 1897.

Parallèlement à ce mouvement qui explore la fragilité et les fêlures humaines, mais aussi dans sa continuité en traçant un autre sillon, se développe une littérature de science fiction qui interroge les transformations de ce vaste XIXe siècle engagé sur les voies du positivisme, de la technicisation et du capitalisme, et plus généralement les pouvoirs que les sciences et les techniques peuvent conférer à l'homme. Les principales oeuvres de Jules Verne paraissent à partir de 1860 et La machine à explorer le temps de H.G. Welles en 1895.

Enfin, il faut noter l'important travail de collecte des folkloristes, dont les représentants les plus célèbres sont les frères Grimm, qui consiste à réunir et publier les contes populaires. Etres surnaturels, magie et enchantements, coïncidences merveilleuses ou facéties malignes alimentent cette littérature qui traverse les générations et les cultures.

Ce rapide panorama met en évidence que ces différents genres : fantastique, contes populaires et science fiction entretiennent un rapport étroit avec la littérature de fantasy. Il faut aussi remarquer que ces genres se développent selon leur propre dynamisme et qu'ils ne recouvrent pas complètement ce que nous appelons aujourd'hui la fantasy. On est donc tenter de conclure que la notion de fantasy n'est peut-être pas complètement satisfaisante pour rendre compte de l'immense production de la littérature d'imagination et qu'elle semble se surajouter à des veines et des styles bien installés et à la vivacité incontestable. Pour autant il n'y a pas de doute que ces différentes veines, ainsi que d'autres, ont inspiré ou inspirent encore les auteurs de fantasy et qu'elles ne sont pas sans rapport avec l'émergence de la littérature de fantasy.

Filiations

Genres et syles s'entremêlent, et la fantasy s'abreuve à de nombreuses sources. Il y a tout d'abord, indéniablement, les diverses mythologies aux étranges créatures bienfaisantes ou maléfiques : divinités et monstres grecs et latins, trolls et kobolds scandinaves, elfes celtiques, djinns orientaux, dragons asiatiques, etc. Ensuite, tout lecteur de fantasy en reconnait facilement la parenté avec les épopées homériques ou les gestae médiévales et plus particulièrement la légende arthurienne et ses codes chevaleresques. Sans oublier bien sûr les récits d'imagination, qu'ils appartiennent à la tradition populaire comme les contes évoqués ci-dessus collectés par les folkloristes ou à la tradition lettrée : contes médiévaux, veine rabelaisienne, fables et contes du XVIIe siècle (Les contes de ma mère l'Oye de Charles Perrault paraissent en 1697), contes de fées du XVIIIe siècle, etc.

Ainsi la fantasy s'inscrit dans des filiations larges qui relèvent davantage du merveilleux que du fantastique, si l'on conserve cette distinction3 majeure dans les oeuvres d'imagination. En effet, la fantasy, comme la littérature du merveilleux, fait évoluer ses héros dans un monde imaginaire régi par ses propres lois, d'où la magie ou l'existence de personnages différents, non réels. En revanche, les personnages de la littérature fantastique évoluent dans notre monde, où il leur arrive d'être confrontés au surnaturel, à l'étrange, à l'autre. Merveilleux et fantastique n'envisagent pas cette question de l'altérité de la même manière. Pour le premier, c'est le monde qui est autre, mais en général il reproduit les hiérarchies morales et sociales de notre monde. Pour le second, l'altérité qui surgit dans le monde réel et qui le perturbe est une manière d'interroger les codes et donc les hiérarchies. La perspective n'est pas la même. En créant des mondes imaginaires somme toute organisés à peu près comme le nôtre, la fantasy s'inscrit davantage dans une perspective merveilleuse qui ne vise pas à construire une critique subversive du monde réel mais bien plus à réaffirmer la stabilité des ordonnancements ancestraux. En ce sens cette littérature dérange moins et peut de ce fait assurer des succès éditoriaux. Ce que nous constatons avec l'ampleur notable du phénomène éditorial. Comment peut-on l'expliquer ?

Un phénomène éditorial

Remarquons tout d'abord que le premier grand succès éditorial que constitue Le Seigneur des Anneaux à partir de sa parution en édition de poche aux USA en 1965 n'est pas fabriqué, comme le sont certains succès aujourd'hui. L'ouvrage rencontre un lectorat qui s'enthousiasme durablement et massivement. C'est ensuite que les éditeurs savent tirer profit de cet impact. Tout d'abord en créant des collections dédiées à la fantasy dans lesquelles ils rééditent les textes fondateurs du genre et de nouveaux auteurs, puis en créant également des revues spécialisées, comme par exemple Realms of fantasy en 1994, qui finissent par développer une culture de la fantasy. Car, effectivement, les modes de production culturelle ont changé et la fantasy ne se limite plus aujourd'hui aux ouvrages écrits, mais intègre différents supports : films, bandes dessinées, jeux vidéos, jeux de rôles et divers produits dérivés. Les interactions entre ces différents supports provoquent des phénomènes d'enrôlement. Regarder le film aide à la lecture, lire l'ouvrage entraine au cinéma, participer à un jeu de rôle peut inciter à la lecture ou au visionnage d'un film. Ainsi le lecteur n'est plus simplement un lecteur, il est un adepte de la fantasy. Il entre à la fois dans un univers et dans un club.

Par ailleurs, en raison de sa nature même la littérature de fantasy attire de nombreux lecteurs. Littérature d'imagination elle peut constituer un refuge au sein duquel le lecteur, transporté dans un monde secondaire, oublie le monde environnant et ses difficultés. D'autant que le monde créé valorise le bien et les sentiments nobles, ainsi que la puissance du spirituel par le biais des pouvoirs magiques4. Ainsi la fantasy peut-elle apparaitre comme un contrepoint au matérialisme ambiant, voire au pragmatisme. Elle fait rêver. Elle fait croire à d'autres possibles que ceux que laisse entrevoir le monde réel toujours contraint, toujours limité. Ce faisant la fantasy propose les nouvelles mythologies dont on certainement besoin les jeunes d'aujourd'hui qui ont peu fréquenté les textes fondateurs et les mythes, que l'on a peut-être trop peu fait rêver avec des contes et des histoires d'un ailleurs, certes imaginaire, mais ressourçant. La fantasy n'est pas nouvelle en elle-même, elle ne propose pas une nouvelle esthétique littéraire et elle active le plus souvent des codes et des valeurs convenues, voire stéréotypées. En revanche, est nouvelle la demande d'un large lectorat pour une littérature d'imagination, populaire et divertissante.


(1) Terri Windling, préface à The Years Best Fantasy and Horror, St. Martin Press, vol. 1, 1987, repris dans Jacques Baudou, La Fantasy, PUF, Que sais-je ? N° 3744, p. 5

(2) André-François Ruaud, liminaire du Panorama illustré de la fantasy et du merveilleux, Les Moutons électriques, 2004

(3) Voir l'ouvrage de Tzvetan Todorov, Introduction à la littérature fantastique, Paris, 1970, Editions du Seuil, coll. " Points "

(4) Ceci n'est qu'une hypothèse. Voir en effet l'ouvrage d'Isabelle Smadja, Le Seigneur des anneaux ou la tentation du mal, qui soutient que le ressort de la littérature de fantasy est une certaine fascination pour le mal.

Lire au lycée professionnel, n°55, page 2 (09/2007)

Lire au lycée professionnel - La fantasy, nouveau genre ou phénomène éditorial