Dossier : Adulte/ado, une question de relation

La question des limites dans les relations adultes/ados

De la contenance à l'autorité

Xavier Pommereau

"Je voudrais tout d'abord, affirme d'emblée Xavier Pommereau, qu'on retienne les trois mots-clés qui sont contenus dans mon intitulé, à savoir les limites, la contenance et l'autorité. Parce que, on l'a vu ce matin à travers un certain nombre de questions que vous aviez envie de poser, en terme notamment de rôle du père ou de situations d'autorité, ce sont des mots que nous avons l'impression de bien connaitre, que nous employons très souvent dans nos différents champs professionnels, que ce soit éducatif, social ou sanitaire. Et en réalité nous n'avons peut-être pas toujours les mêmes représentations de ce que ces mots veulent dire et de ce qu'ils comportent à la fois comme valeurs et comme sens."

Un au-delà à ne pas dépasser et un en-dedans à définir

Je suppose qu'on est tous d'accord pour admettre que par "limites", quand on parle de limites chez les jeunes surtout, on entend souvent ces fameuses bornes au-delà desquelles en quelque sorte le billet n'est plus valable ; c'est-à-dire ces bornes au-delà desquelles le comportement de l'individu dépasse ce qui est accepté par la collectivité ou par le groupe et devient donc susceptible d'être vécu comme une violence, comme une attaque, comme quelque chose qui vient s'en prendre à l'intégrité du groupe.

Mais ce n'est vraiment qu'une partie du sens de ce mot ; il vaut plutôt mieux se souvenir que, avant de définir des bornes au-delà desquelles les choses sont dépassées, les limites servent à définir une entité, c'est-à-dire à former les contours de cette entité (contours qui vont pouvoir prendre divers noms ; on parlera d'enveloppe, d'écorce, de surface...). Un certain nombre de mots va pouvoir définir ce qui vient border, définir et donc délimiter, comme le verbe l'indique bien, telle ou telle entité. Faute de quoi, on n'a pas de consistance. La consistance des êtres et des choses est faite à partir de ces membranes, de ces enveloppes qui en délimitent les contours. Ça veut donc dire, avant d'aller plus loin dans la définition du mot, que si on admet que les limites servent à définir les contours de soi et de l'autre, moins les contours de soi et de l'autre sont nets, plus ils sont flous, plus on aura du mal à reconnaitre l'autre et à se reconnaitre soi-même. Il y a donc, avec l'idée de limite, forcément quelque chose qui a à voir avec la reconnaissance de soi et de l'autre, cette fameuse identité, dont Messieurs Guillot et Jeammet ont parlé ce matin.

Un entre-deux entre deux territoires mutuellement impliqués

L'idée que les limites seraient une sorte de ligne que l'on pourrait dessiner sur un tableau avec une craie où l'on ferait les contours d'une île ou d'une silhouette, l'idée qu'elles sont constituées par une ligne de démarcation parfaitement définie est quelque chose qui n'est pas du tout suggéré par l'étymologie. Je voudrais vous rappeler ici que le latin limes, limitis, signifie exactement "bande de territoire située entre deux territoires définis". Ce n'est donc pas du tout quelque chose de l'ordre de la ligne, la limite a une épaisseur. Elle constitue un entre-deux qui précisément vient distinguer, différencier, deux territoires contigus. On le comprend bien, et vous que ce soit dans le domaine géopolitique entre deux pays contigus pour ce qui est de la définition des frontières comme dans le cas de la peau (entre-deux constitué d'un épiderme et d'un derme) : ce qui fait vraiment limite est quelque chose qui a toujours une épaisseur et qui implique nécessairement les deux partenaires, voisins, protagonistes (appelez-les comme vous voulez), les deux territoires qui sont distingués par cette même limite.

S'il y a un message que vous devriez retenir de mon propos, c'est celui-là : chaque fois qu'un territoire définira des limites en ne regardant que les siennes et en ignorant celles de l'autre, il y aura un risque de malentendu très important, et du coup un risque et d'invasion pour l'un, et d'envahissement pour l'autre, qui, évidemment, aura un certain nombre de conséquences.

Une notion qui ne va plus de soi

Je crois qu'il faut que l'on ait cela en tête, parce qu'on a parlé depuis ce matin de l'évolution de nos sociétés... On voit bien que l'évolution des mentalités et des modes de vie est intimement liée aussi à l'évolution de notre société, sans qu'on sache distinguer la poule de l'oeuf ; finalement, peu importe qu'on cherche absolument à établir quelle est la cause de quoi. Mais retenons néanmoins que, justement, dans cette époque, dans cette société, dans nos pays de l'opulence comme le dit Marie Choquet, où la révolution de l'image est en cours, on voit bien qu'à différents niveaux, la question des limites ne va plus du tout de soi.

Que trouvent les publicitaires à dire ? "Dépassez vos limites !" Il y a des publicités de voiture : "Hors limite"... Ça veut dire hors de soi, hors de tout, dans un monde qui ne serait plus borné. Vous voyez également que d'un point de vue politique, et quelque soit l'opinion qu'on en ait, les choses ne sont pas très claires en matière de ce qu'on peut comprendre en tant que ressortissant d'un pays d'une entité plus globale comme par exemple celle de l'Europe. Il faut être un peu aveugle, ou aveuglé, comme certains de nos hommes politiques pour ne pas voir qu'il y a une forte résistance à être net dans des contours flous et à ne pas voir qu'en même temps qu'on parle beaucoup d'Europe, les régionalismes sont de plus en plus développés. Comme si, justement, tout un chacun devait se resserrer au plus près de lui-même pour trouver des limites qui soient reconnues par lui.

J'étais il y a quelques jours à Savona, en Italie, chez nos collègues ; c'est à 130 km de Nice côté italien, 80 % de la population ne parle pas français. Et tandis que la signalisation de nos autoroutes est de couleur bleue, celle de l'Italie est verte. On est dans une zone où on pourrait imaginer qu'avec la proximité géographique, dans un sens et dans l'autre, on ait des gens qui parlent la même langue et qui partagent les mêmes codes routiers. Or, pas du tout. Au contraire pourrait-on dire, il y a un renforcement identitaire, comme si c'était toujours risqué, menaçant finalement d'être trop près de l'autre et de se faire amalgamer, confondre avec lui. Finalement, chaque fois qu'il y a risque de confusion, on campe un petit peu sur ses positions et on a tendance, au contraire, à essayer de rendre plus nettes les choses. Je crois que c'est important parce que, justement, dans ce monde les interfaces deviennent floues.

La provocation, recherche d'interfaces d'interpellation

On vient de parler de la révolution de l'image ; mais l'Internet et toutes les nouvelles technologies de la communication montrent bien à quel point on n'a plus tellement la notion d'interface. On va sur Internet comme de rien, les barrières y sont, comme vous le savez bien, très ténues, et il est très difficile de trouver des entre-deux qui permettent de bien distinguer les territoires.

Tout se passe comme si, dans cette société où la notion même de limite ne va plus de soi, les adolescents, sans le savoir toujours, sans en avoir conscience, développent des conduites qui visent à multiplier les interpellations d'entre-deux susceptibles de les distinguer des adultes.

C'est comme ça que j'explique par exemple l'engouement actuel pour le piercing et le tatouage. C'est-à-dire, un investissement de l'entre-deux "peau" pour susciter quelque chose, pour se distinguer des adultes, et susciter de leur part des réactions pour que cela fasse un interface d'échange possible. On comprend bien, comme nous le disaient nos orateurs ce matin, la tentation de certains adolescents d'utiliser leur propre peau, au sens propre, pour faire interface avec nous, les adultes.

Alors, si les adultes que nous sommes singeons les adolescents en utilisant les mêmes pratiques qu'eux, il va y avoir une difficulté pour eux, qui vont être obligés d'aller chercher une autre interface, un autre entre-deux à investir pour créer la polémique. La question est donc moins de savoir duquel ils vont s'emparer que de vérifier en quoi, nous les adultes, nous acceptons cet entre-deux comme une surface de polémique, d'échange et de confrontation, plutôt, au contraire, que de vouloir à tout prix l'effacer, obligeant ainsi les adolescents à en trouver d'autres.

J'ai l'impression que le tag, qui est l'équivalent du tatouage mais sur la peau du corps social, est là encore une interpellation qui vise à la fois à revendiquer une appartenance, mais aussi à susciter quelque chose de la part des adultes. Et j'ai pour ma part, même si ce n'est pas le sujet aujourd'hui, une certaine lecture des évènements dits "des cités". Je suis quand même frappé par l'idée que les bus ou les voitures incendiés sont ceux qu'empruntent les parents des jeunes concernés ; il y a bien, là encore, quelque chose de l'attaque d'un entre-deux et non pas de la société en général, mais quelque chose qui viendrait sommer les parents au pied de leur immeuble en leur disant : "Voilà, tu prends le bus pour aller être caissière à Auchan, j'y mets le feu à ton sale bus, et maintenant, qu'est-ce que tu me dis : t'es contente d'être maghrébine, tu trouves que t'as réussi ta vie ?". Voyez-vous, quelque chose qui vient interpeller l'identité des parents et en contester en quelque sorte l'évolution.

Je crois que c'est quelque chose qu'on ne prend pas suffisamment en compte ou en tout cas qu'on ne peut pas lire de façon aussi simpliste que : "Ce sont des petits sauvageons qui sont en révolution contre la société". C'est n'importe quoi, on voit bien qu'il y a là quelque chose de désespéré qui parle de la blessure identitaire, de soi et, bien sûr, de ceux dont on est issu, c'est-à-dire les parents.

Les troubles de conduite et leurs entre-deux

Alors, d'une manière générale, ces entre-deux de la peau, ces entre-deux sociaux, on peut aussi les observer dans les troubles des conduites et du comportement, c'est-à-dire les fameux espaces dont parlait Marie Choquet, ces espaces de "fête", comme les appellent les adolescents. Mais des espaces de fête extrêmement curieux, où tout semble se jouer dans certains entre-deux, où l'on boit énormément en un minimum de temps, où l'on consomme en même temps beaucoup de cannabis ; et où on ne sait plus très bien ce qui est du registre de la fête et du partage de plaisir avec des semblables, et ce qui est quelque chose qui viendrait faire rupture avec les vues et les modes de vie parentaux, et qui viendrait sans doute nous interpeller quelque part.

Je suis frappé par exemple, depuis dix ans, du nombre de jeunes gens qualifiés de suicidaires qui me sont orientés depuis le service des urgences du CHU de Bordeaux pour coma éthylique. Ceux-là n'arrivent pas à la suite d'une tentative de suicide, mais avec 2,5 g d'alcool dans le sang, ils ont été récupérés dans la rue... Qu'est-ce qu'ils ont fait ? Ils ont bu énormément, mélangé des alcools, fumé, utilisé d'autres substances. Et ils se retrouvent dans des états qui sont justement des espèces d'entre-deux dont ils vont garder d'ailleurs très peu de souvenir, ils ne savent plus très bien ce qu'ils ont fait. Mais c'est comme si c'était encore quelque chose qui est de l'ordre de l'interpellation, car où va-t-on les trouver ? Sur les places des grandes villes, entre des poubelles, à quatre ou cinq heures du matin, dans l'entre-deux du petit jour. Ils vont être déposés là comme des sacs et ce sont leurs camarades qui vont les amener aux urgences et les faire reconnaitre comme étant en difficulté. Là aussi, je crois qu'il faut avoir conscience que quelque chose se joue et exprime la difficulté de ces jeunes à se définir. On pourrait trouver d'autres exemples, mais peu importe.

Retenez finalement que pour 85 % des adolescents, ces entre-deux vont être tolérés, modérés, réversibles, ils vont contenir un certain plaisir ou, du moins, des satisfactions conscientes à les produire. Ce sont les 85 % d'adolescents qui vont plutôt bien, ce qui ne veut pas dire qu'ils ne peuvent pas se mettre en danger bien sûr, mais ils ne le font pas dans cette perspective-là. Ces adolescents-là, ils produisent de l'écart. Cela vient dire : "J'ai besoin de limites, j'ai besoin de cet entre-deux" ; j'ai besoin, comme le disait très bien Monsieur Guillot ce matin, d'adultes, mais qui ne soient pas mes copains, qui ne me collent pas et qui n'effacent pas toute différence.

La rupture, dans le flou des entre-deux

Ces différents écarts ou interpellations bouleversent très souvent la vie et la qualité de la vie familiale, bien entendu. Mais retenez que cela peut être des configurations très variables. Lorsque ces configurations aboutissent à un flou au niveau des interfaces, des entre-deux, il y a alors un risque de confusion, en tout cas c'est comme cela que ce sera interprété par ces jeunes. L'écart ne suffisant pas à s'autodéfinir, à savoir exactement où se trouve l'autre, ces

jeunes-là pratiqueront de différentes manières, au sens propre et au sens figuré, la rupture. Car la plupart des troubles des conduites des adolescents pourraient répondre à ce mot-clé, "rupture". Rupture par l'usage de substances toxiques comme on vient de le voir, rupture par la fugue, par la tentative de suicide, par les vomissements provoqués après les crises de boulimie, rupture par le fait de ne plus manger et d'être anorexique, rupture par les conduites à risque répétées, qu'elles soient motorisées ou sexuelles (en matière de sexualité délibérément non protégée). Bref, des conduites visant à faire cesser, et c'est ce qui est souvent conscient dans la tête des adolescents, un état de tension qui est intolérable. Ce qui est inconscient, c'est de susciter quelque chose, c'est-à-dire une reconnaissance identitaire qui passe par une radicalisation des comportements et il faudrait dire des conduites, puisqu'il y a dans ces comportements une partie d'intentionnalité consciente et une partie non consciente.

Les origines traumatiques de ces flous identitaires

Quelles peuvent être les causes de ces flous identitaires ? On va parler, bien sûr, de certains troubles mentaux. La maladie mentale existe, l'adolescence est un âge où apparaissent des maladies comme la schizophrénie ou certains troubles de l'humeur qui peuvent provoquer une sensation de flou majeur et induire des conduites de rupture. Cela peut être des traumatismes vécus au moment de l'enfance qui vont se réveiller au moment de la sexualisation des liens. On sait bien que les traumatismes tels que les violences sexuelles subies font partie des choses qui risquent de provoquer des tensions identitaires très importantes à l'adolescence.

Cela peut concerner certains enfants adoptés, sujet là aussi très difficile, qu'on doit prendre avec des pincettes, un petit peu comme le sujet de l'homosexualité, comme le disait Philippe Jeammet ce matin... Il ne faudrait rien dire... Il ne faudrait pas dire qu'il peut se produire dans l'adoption des soucis qui n'ont rien à voir avec une supposée mauvaise éducation des parents adoptifs. Soyons clairs. La plupart des adoptions dans notre pays sont des adoptions tardives d'une part, et internationales d'autre part. Cela provoque des choses, ce n'est pas facile et c'est tout un parcours ; ça va demander tout un tas d'adaptations, de souplesse, de compréhension de la part de ces gens, et d'aide dans un certain nombre de cas, qui dépasse largement la simple aide à l'obtention de l'agrément au départ. Il va falloir accompagner ces familles qui vont connaitre, notamment à l'adolescence, ce que j'appelle les quarantièmes rugissants, parce que cela va souffler fort.

Quand il y a cette espèce d'écart entre la réalité des interrogations identitaires chez le jeune adopté, et puis ce que vivent les parents, qui sont très souvent des gens qui ont déjà connu des traumatismes importants car, même si on ne le dit pas, 80 % des familles adoptantes en France sont des couples stériles, qui ont essayé pendant des mois ou des années de se faire aider par l'aide médicale à la procréation. Et c'est l'échec de ces méthodes qui malheureusement les ont tournés de manière naturelle vers l'adoption. N'oublions pas qu'il y a là beaucoup de souffrance dans la tête des parents adoptifs, beaucoup de souffrance dans la tête des enfants adoptés, et que la conjugaison de ces souffrances forme encore une autre souffrance. Il ne faut pas taire tout ça parce que ça serait gênant ou dérangeant.

L'ado qui va simplement mal : comment réagir ?

Il y a évidemment des situations où les choses ne sont pas du tout simples ; on n'a ni des enfants schizophrènes, ni des enfants adoptés, ni des enfants traumatisés, et pourtant ils vont mal, et pourtant ils semblent en quête de limites. On voit bien qu'ils ont du mal à être contenus et à supporter l'autorité. C'est ça que je voudrais maintenant vous dire. On a entendu ce matin qu'il fallait être capable de dire non, et de pouvoir donc accepter que les relations soient conflictualisées avec les adolescents. Bien entendu, je suis tout à fait d'accord avec ça. C'est-à-dire que les négociations dans l'entre-deux des limites sont des négociations qui supposent quand même, de part et d'autre, des choses qui puissent être fixées. Donc si les parents de Matthieu le voient partir samedi soir avec les clés de son scooter en disant d'un air détaché à ses parents qui sont en train de se partager la malheureuse pizza qu'ils envisageaient manger avec leur fils (mais il avait un autre plan ce soir là, désolé) : "J'emmène pas le casque parce que ça va me décoiffer", il est évident que l'on n'attend pas des parents une négociation autour de : "Mon chéri, mettons-nous autour de la table et discutons, qu'est-ce que ça peut vouloir dire que tu ne mettes pas ton casque..." Ça, ce serait les parents psy... Ce ne sont pas forcément les meilleurs, ou les mieux placés... Là, on attend qu'il n'y ait pas de discussion. La loi, c'est la loi et c'est : "Ou tu pars à pied tête nue, ou tu mets ton casque". Donc, il faut être capable de dire non, mais, et je voudrais vraiment insister là-dessus : ça ne suffit pas de savoir dire non.

Quelle violence leur faisons-nous ?

Qu'est-ce que je veux dire par là ? A l'adolescence, les meilleurs parents possibles (dans la limite des humains que nous sommes...), ce ne sont évidemment pas des parents qui ne font pas d'erreurs, qui seraient ou intransigeants ou au contraire laxistes. Mais ce serait des parents qui s'interrogeraient régulièrement eux-mêmes (peut-être que ça correspondrait au travail sur soi dont parlait Monsieur Guillot ce matin) ; donc des parents (et il faut élargir ça aux adultes qui s'occupent d'enfants) qui s'interrogeraient sur ce dont il faudrait se méfier de notre violence fondamentale à nous, au fin fond de nous.

Je vais vous donner un exemple qui vous montre à quel point il peut y avoir des attitudes qui provoquent une grande violence chez les adolescents par méconnaissance de cela. Il y a quelques jours, je reçois une famille, c'est-à-dire deux parents et une jeune fille de seize ans qui ne s'entendent plus, qui sont en crise. La jeune fille dit : "J'en ai ras le bol, je vais partir en fugue..." Bref, ça chauffe à fond. Ces gens viennent, la mère dit : "Virginie est infernale, elle n'écoute rien, on ne peut rien lui dire, elle prend tout mal, c'est incroyable, etc. " Et ladite Virginie exhibe de son sac une feuille pliée en quatre et me dit : "J'ai amené le règlement intérieur que ma mère a affiché sur ma porte, docteur, pour vous le montrer et savoir ce que vous en pensez." Les parents : verts ! Là, elle me montre, sur une double page de copie scolaire : "Règlement intérieur", il est marqué, c'est la mère qui a rédigé : "Tes exigences", page de gauche, "Nos exigences", page de droite.

"Tes exigences :

  • Tu seras priée de passer l'aspirateur deux fois par semaine
  • Tu ne laisseras pas ta chambre en bazar
  • Tu accepteras avec gentillesse que ton père t'interroge sur tes devoirs
  • Tu seras aimable avec ta mère
  • ..."

"Nos exigences :

  • Nous avons payé 2000 euros pour la réfection de la salle d'eau que tu utilises tous les matins
  • Nous te prêtons l'aspirateur (je vous jure !)
  • Nous viendrons te rendre visite le 1er de chaque mois pour vérifier que tout va bien"

Voyez-vous la place pour l'entre-deux, c'est-à-dire ce que la jeune fille peut se représenter de l'aptitude des parents à imaginer ses propres besoins et ses propres difficultés ? Pourquoi ? Parce que ces gens, probablement comme le disait Philippe Jeammet ce matin, sont dans une telle insécurité intérieure qu'ils en rajoutent dans la rigidité. Comme toujours, plus on est rigide, plus ça veut dire qu'on est en insécurité, plus on a besoin de se blinder, parce qu'on a peur finalement de l'intrusion extérieure.

C'est donc très important : au-delà des parents que nous sommes, les professionnels en charge d'adolescents que nous sommes, nous devons régulièrement revisiter ce qui pourrait être des travers, qui font partie de notre humanité, mais contre lesquels on doit essayer aussi de résister.

Les travers du comportement adulte : violence et insécurité

On parlait ce matin des fameux interdits qui génèrent finalement la notion de limites à ne pas dépasser. Mais rappelons-nous bien ces interdits de l'inceste, du meurtre et du cannibalisme : s'ils sont aussi interdits depuis la nuit des temps, c'est qu'ils sont éminemment désirés par chaque humain que nous sommes. Il y a là quelque chose qu'on doit savoir et on doit faire attention à ça.

On doit faire attention à la manière dont les hommes d'une manière générale déclinent la possession au sens propre comme au sens figuré, de toutes les manières, depuis la nuit des temps. Et donc, quand on est père d'un ou une adolescente, il faudra y faire attention, et attention à ce qui pourra être vécu comme de l'intrusion, de l'envahissement de notre part, lorsqu'on aura, par exemple, à aller voir dans la chambre de l'adolescent, ou à l'interroger sur telle ou telle chose. Il faut savoir qu'être garant de la loi, et c'est peut-être ça l'exemplarité, c'est commencer par se l'appliquer à soi-même...

Peut-être qu'il y a là aussi quelque chose qui est un problème dans notre société. Quand on dit qu'ils sont violents, on n'a pas conscience, nous, de notre propre violence et de notre propre incapacité à respecter ces fameuses lois. C'est quelque chose, encore une fois, qui est un ferment d'insécurité, c'est-à-dire, un sentiment pour les adolescents concernés que les adultes qui se comporteraient par exemple de manière intrusive, ne seraient pas suffisamment fiables et il faudrait s'en méfier, voire s'en démarquer pour ne pas se faire avoir, pour ne pas en être victime.

De la même manière que, du côté féminin, la possessivité, la difficulté à se séparer de l'autre et de son enfant (dans la mesure où l'enfant est l'avenir de la femme et non pas l'homme), c'est quelque chose qui doit aussi être régulièrement pensé, c'est-à-dire cette peur de lâcher l'autre, de laisser l'autre. Cette peur qu'en laissant son enfant évoluer, on s'en détache et on en souffre. Il y a là encore, sans doute, des choses qui peuvent expliquer cette relation de dépendance réciproque qui va souvent lier et l'adolescent et sa mère.

Avoir conscience de sa violence et s'en prémunir dans ses pratiques

Il faut avoir conscience de ces choses-là, ça ne veut pas dire qu'on ne les a pas en soi mais qu'on doit essayer de s'en prémunir. Et pour comprendre, pour le décliner, parce qu'il ne s'agit pas seulement de pouvoir en parler (il y a des choses qui peuvent difficilement se dire), il faut savoir, et ça sera peut être le dernier aspect que je voudrais vous dire, il faut savoir que la pensée humaine est métaphorique. On a cette chance finalement de pouvoir faire passer des choses très compliquées à travers des exemples extrêmement simples ; ce qui est vrai au sens propre est souvent vrai au sens figuré, et réciproquement.

Partant de là, si vous voulez, on peut trouver dans nos pratiques, dans la réalité de nos pratiques, des attitudes, des postures qui vont nous permettre, précisément, de nous dégager de tentation de cette nature, sans forcément mettre ces mots-là - on ne va pas sans cesse parler d'inceste avec les adolescents dont on s'occupe -. Mais, chaque fois qu'on frappera à la porte de la chambre,

que ce soit celle de l'internat ou de la chambre de l'adolescent, chaque fois qu'on veillera à respecter son intimité, chaque fois qu'on l'invitera à nous rencontrer en dehors de sa chambre, on manifestera dans la réalité une attitude qui comporte une forte valeur ajoutée au plan symbolique.

C'est cela qu'il faut développer dans notre travail. C'est-à-dire, faire en sorte que dans le champ de notre application, celui qui est éducatif, social, sanitaire ou culturel, on trouve des réalités de notre exercice qui puissent acquérir cette forte valeur ajoutée au plan symbolique. C'est l'intérêt de l'échange transdisciplinaire ; c'est grâce à cela qu'on peut tous travailler, non pas en étant pareils, identiques, en faisant la même chose, mais en allant dans le même sens. C'est ce qu'il faut essayer de faire, je crois, dans les rencontres que nous avons.

La contenance

Vous allez me dire, vous avez beaucoup parlé des limites mais alors, finalement, contenance et autorité là-dedans, c'est quoi ?

La contenance, on comprend bien que c'est tout ce qui viendra border et définir l'entité qu'est l'espace d'évolution d'une personne, et d'un adolescent en particulier. Tout ce qui permet de le contenir et de l'aider, lui, à se contenir. Cela rejoint aussi ce que disait Monsieur Guillot ce matin, c'est qu'il y a là forcément un rapport entre la manière dont nous nous comportons, nous, dans notre capacité à gérer nos émotions et nos sentiments et celle que nos enfants et nos adolescents vont développer.

L'autorité : définir l'entre-deux de la relation adulte-ado

L'autorité, c'est moins l'aptitude à dire : "Ne fais pas ci ne fais pas ça parce que c'est moi qui suit le chef et que c'est moi qui te l'ordonne", mais : "Je fais autorité, car à travers mon attitude, la posture que j'occupe, la place que je définis et la position que je maintiens en face de toi, je te fais passer un certain nombre de choses qui te permet de te sentir reconnu sans te sentir confondu avec moi".

C'est sans doute ce qui est le plus important à faire passer dans les classes, auprès des professeurs, qui ont toujours cette peur que la transmission de connaissances s'accompagne d'un travail difficile, qui est d'obtenir l'autorité. Il faut leur dire à ces professeurs, et leur dire dès l'IUFM (j'espère que Monsieur Guillot le fait) qu'on ne peut pas séparer l'un de l'autre. On ne peut pas faire autrement. En tant que "maitre-savoir" (la définition du professeur), on est obligé d'essayer de faire autorité, et pour cela il faudra se représenter ses éventuels travers et ceux du système auquel on appartient ; et aussi se représenter les attentes qui peuvent être celles des élèves dont on a la charge, sous peine de quoi, on ne sera pas en mesure d'avoir une représentation de cet entre-deux.

Donc, on n'aura pas une bonne représentation des limites qui séparent soi des élèves dont on s'occupe, et là, le risque sera grand que ce soit les élèves qui s'en emparent et essaient, eux, de créer cet interface et cet entre-deux. Je ne sais pas s'il y a beaucoup d'enseignants parmi vous, mais dans les établissements scolaires, souvenez-vous que c'est toujours très intéressant d'imaginer que le professeur, le ou la collègue à vous qui se fait particulièrement maltraité représente bien plus qu'un simple bouc émissaire du système, il représente l'incarnation d'un entre-deux qui demande à être interprété comme tel par l'ensemble de la collectivité adultes et adolescents compris.

Xavier Pommereau est psychiatre des hôpitaux et chef de service au Pôle aquitain de l'adolescent, au centre Abadie au CHU de Bordeaux. Il dirige deux unités d'hospitalisation, une de 15 lits pour les jeunes suicidaires, l'autre de 12 lits pour les jeunes anorexiques.
Spécialiste depuis 20 ans de la prévention du suicide chez les jeunes, il a participé à de nombreux ouvrages nationaux ou internationaux. Il est notamment l'auteur d'un rapport sur la santé des jeunes remis au Ministre délégué de la santé en avril 2002. Dernier ouvrage paru :
Ado à fleur de peau (Albin Michel, 2006).

Lire au lycée professionnel, n°54, page 32 (06/2007)

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