Dossier : Adulte/ado, une question de relation

L'apport de l'épidémiologie à la connaissance des conduites à risques

Idées reçues et principes sous-jacents

Marie Choquet

L'essentiel de ce travail consiste à mesurer des phénomènes et à étudier les facteurs qui y sont associés. L'objectif est d'essayer de situer la santé des jeunes et son évolution dans le cadre global de la société, de comprendre les facteurs associés, en allant parfois à l'encontre des idées reçues - et Dieu sait qu'il y en a sur les adolescents - et de donner quelques pistes de prévention, sachant que la prévention se travaille avec les acteurs et ne se manage pas seulement à partir des recherches. Mais ce sont uniquement quelques voies d'intervention.

Modifications des structures de la population et de la famille

C'est à partir de l'après-guerre que l'on commence à avoir quelques mesures sur l'évolution de la société, du système éducatif, de l'emploi et que l'on observe quelques faits importants. Et on pourrait dire que cela semblait bien parti. D'abord on a une importante baisse de la mortalité, notamment la mortalité périnatale. Antérieurement les garçons mourraient plus que les filles et à l'âge de l'adolescence, on avait un équilibre du nombre de garçons et de filles. En raison de la baisse de la mortalité périnatale, on a actuellement plus de garçons que de filles à l'adolescence. On meurt de plus en plus tard, les femmes meurent plus tard que les hommes. Ces éléments ont complètement modifié la structure de la population et celle de la famille.

En ce qui concerne la structure de la population, on a eu une baisse de la natalité. Donc, depuis cinquante ans, dans la population générale, on a vu diminuer la proportion de moins de vingt ans et augmenter la proportion de soixante ans et plus. Et ce n'est pas sans effet sur les familles parce que, évidemment, vivant plus longtemps, on doit se supporter plus longtemps, ce qui n'est pas une chose simple d'ailleurs. Donc on a vu augmenter le taux de divorce. Un sociologue a calculé que la durée du mariage est actuellement la même qu'il y a un siècle. Pourquoi ? Parce qu'avant les femmes mouraient en couche et les hommes à la guerre, donc la durée du mariage était relativement brève. Aujourd'hui, femmes et hommes, tout le monde survit. Donc, si la durée du mariage est la même, c'est forcément qu'il y a un taux de divorce plus élevé. C'est important de le dire parce que l'on a l'impression que les familles sont de moins en moins capables de vivre ensemble. Or la demande, en raison de la prolongation de la vie, est complètement différente. Donc il y a plus de séparation, mais aussi, en relation avec la durée de vie, plus de recomposition familiale : on vit plus longtemps, donc on peut recommencer sa vie. Conséquence indirecte mais intéressante quand même : on a aussi une diminution de jeunes ayant des parents décédés. J'ai comparé ce que l'on avait en 1971 et maintenant. On avait 6 % de jeunes qui avaient au moins un des parents décédés, on est à moins de 2 %. On le voit, la situation démographique a amené des effets un peu inattendus, dont il faut tenir compte.

Qu'est ce que cela a changé au niveau des familles ? Non seulement en effet on a un taux de divorce plus élevé ainsi qu'un taux de recomposition, mais surtout, et beaucoup d'études l'ont montré, la génération intermédiaire, celle des parents de nos adolescents, doit s'occuper et de ses parents et de ses enfants ; ils ont donc une double charge. On oublie souvent que cette population des 30/50 ans s'occupe en même temps des enfants et des personnes âgées, ce qui est d'autant plus lourd que les maladies en particulier dégénératives ont augmenté. On voit bien donc que la situation n'a plus rien à voir avec ce qui se passait antérieurement.

L'augmentation du taux de scolarisation

La grande évolution du système éducatif, depuis la guerre est d'avoir intégré plus d'enfants à l'école. Contrairement à ce que l'on croit peut-être, actuellement la scolarité est en droit obligatoire jusqu'à 16 ans, mais de fait se poursuit jusqu'à 18 ans. C'est-à-dire qu'on a 5 ou 6 % des jeunes de 18 ans qui ne sont plus scolarisés, ce qui n'a rien à voir avec ce qui se passait après guerre et même ce qui se passait il y a vingt ans. Qu'est-ce que cela veut dire si l'on augmente la population scolaire ? C'est qu'ils ne sont pas tous d'un enthousiasme délirant pour y aller - vous pouvez l'imaginer - et, d'autre part, la population qu'ont à gérer les enseignants est de fait plus diversifiée, ce d'autant plus qu'il y a eu les migrations, les immigrations successives... Avec un tel taux de scolarisation, il est évident que les enseignants n'ont pas la même population à gérer. Je dirais que c'est mathématique. Cela n'a même rien à voir avec la détérioration de quoi que ce soit. C'est tout simplement que la population est beaucoup plus diversifiée et ça, on ne l'a pas prévu. C'est-à-dire qu'on a fait un calcul comptable et que l'on n'a pas prévu que l'augmentation du nombre allait aussi changer quelque chose au niveau de la qualité.

Autre chose qui est très importante, c'est que les filles ont actuellement un niveau de scolarisation et de diplôme supérieur aux garçons. Les filles ont une meilleure scolarité, sont mieux adaptées au système, se conforment mieux aux règles scolaires - d'ailleurs, je ne sais pas dans quelle mesure joue le fait que les enseignants soient des femmes en majorité, surtout en primaire et secondaire, ni si cela a quelque chose à voir. Quoi qu'il en soit, non seulement la mixité est entrée dans les faits, mais les filles ont fait mieux que les garçons, ce qui n'est peut-être pas sans importance.

L'explosion du travail féminin et des emplois qualifiés

Qu'est-ce qui a changé dans l'emploi ? C'est que, massivement, les femmes sont entrées dans l'emploi. Il y a donc eu logiquement une explosion de l'emploi, puisque que la moitié de la population, c'est-à-dire les femmes, qui globalement ne travaillait pas ou peu avant la guerre, s'est mise à travailler. On a donc une modification très importante de l'emploi, allant de pair avec une augmentation du chômage : bien évidemment tout ce qui était bien parti dans la société a eu des effets pervers ou néfastes...

Autre changement également très important, c'est que l'on est passé d'un emploi industriel, avec des syndicats et la forte solidarité ouvrière qui allait de pair, à une société plutôt du tertiaire où ce n'est plus tout à fait les mêmes règles ni de solidarité, ni d'homogénéité. Il s'agit d'un autre mode de travail, notamment en raison d'une qualification en moyenne plus grande, ce qui est aussi un élément à retenir.

L'augmentation du temps de loisirs

En ce qui concerne les loisirs, qu'est-ce que l'on a vu ? L'augmentation du temps de loisirs, de l'offre de loisirs régionalisée, ainsi qu'une diversité de l'offre de loisirs et une explosion de la pratique sportive. Toutes les études montrent que ce qui a changé après guerre au niveau de la pratique quotidienne d'un jeune, c'est l'augmentation du temps consacré au sport. Il est vrai qu'aujourd'hui on parle beaucoup de ce sport comme s'il manquait, mais globalement c'est ce qui a le plus augmenté. En effet, la moyenne d'heures de sport d'un jeune est de deux heures par semaine en dehors des heures obligatoires à l'école. Ce n'est donc pas rien. Cela veut dire que les jeunes sont inscrits dans des clubs et qu'ils ont plusieurs activités de loisirs, en moyenne deux à trois pratiques sportives. Mais de nouveau, comme pour l'emploi d'ailleurs, où je tenais à dire que le chômage concerne trois types de population : plutôt les jeunes, les femmes et les plus âgés, en ce qui concerne les loisirs, le sport est une activité plus masculine que féminine. Par ailleurs, les activités culturelles se développent, comme la lecture, mais moins chez les jeunes et plus tardivement, et de manière plus féminine en moyenne.

L'explosion des moyens de communication

Autre grand changement, la communication. Avec la diversité des moyens mis en oeuvre, on est largement dépassé si on est un peu plus âgé par l'explosion des moyens de communication ! Sans parler du langage qui va avec, d'ailleurs... Ce qui fait que, quand les jeunes parlent d'informatique, on ne comprend plus rien. C'est un peu cela la réalité... La diversité est telle qu'en effet, en gros, ce sont les jeunes qui la possèdent. Ce sont eux qui connaissent le mieux les technologies modernes, ce que ça peut offrir ou pas. Prenons cette histoire d'enregistrement d'une bagarre à l'école. Eh bien, écoutez, c'est la suite logique des moyens mis à leur disposition, qui sont quand même extraordinaires, non ? Et ils les ont utilisés... Avant, cette bagarre, ils l'auraient regardée, ils l'auraient racontée à leurs copains. Là, ils l'ont filmée, chose que l'on n'avait pas prévue, mais c'est parce que notre naïveté l'a emporté, semble-t-il...

Valeurs et progrès scientifiques

Et puis les valeurs ont changé aussi, bien sûr, on peut l'imaginer. La famille et l'épanouissement personnel sont venus en premier, tandis que la réussite professionnelle et la religion ont très nettement diminué. Donc on a un changement de société qui est quand même, force est de constater, globalement positif.

Citons également tous les acquis concernant la santé : la recherche médicale, grâce à des progrès énormes, a fait survivre bon nombre de gens, qui a mis en place des moyens de soins.

Un manque d'anticipation sur les effets néfastes liés à ces évolutions

Et alors qu'est-ce qui a manqué ? D'abord, on n'a pas vu que même chaque évènement positif a des effets néfastes. La naïveté du tout progrès a sans doute obnubilé les gens, et probablement aussi les chercheurs, les politiques, parce qu'évidemment avec cette augmentation du nombre d'élèves, on pouvait s'attendre à ce que des problèmes surgissent dans les écoles. Bien sûr, avec l'augmentation du divorce, on pouvait s'attendre à ce qu'il y ait des difficultés dans les familles, puisque maintenant le nombre de couples en recomposition est aussi élevé que celui des couples monoparentaux, ce qui n'était pas du tout vrai il y a vingt ans. Bien sûr, l'augmentation de l'emploi et de l'emploi qualifié a fait qu'il y a des exclus, et avec un taux de chômage élevé, mais qu'on aurait pu prévoir. L'exigence étant plus forte - et elle est forte dans cette société -, cela allait créer aussi des exclusions, puisque les plus démunis, donc les personnes sans diplôme ou celles qui immigrent et ne connaissent pas la langue, n'auraient pas les outils culturels et éducatifs pour s'intégrer. On n'a pas vu venir cela...

Pour les filles, il y a quelque chose d'assez étonnant et je voudrais savoir comment les filles le perçoivent aujourd'hui... Elles vivent plus longtemps : huit ans de plus que les hommes. Elles sont mieux éduquées. Néanmoins, elles gagnent moins d'argent et elles sont moins sur le marché du travail. Il y a un taux de chômage plus élevé, ce qui n'est pas simple à gérer. Vous voyez (elles voient bien) qu'il y a quelque chose "qui cloche", si je puis dire, ce d'autant plus qu'elles savent que leurs mères à elles sont en train de s'occuper de leurs grands-parents. Elles se disent qu'elles n'ont pas nécessairement envie de faire la même chose quand elles auront l'âge de leurs mères. Tout repose quand même pas mal sur les femmes, en particulier quand il s'agit de la famille et de tout ce qui est annexé à la famille.

Qu'en est-il au niveau de la santé ? Si la santé physique s'est très nettement améliorée, on n'a pas pensé que la santé mentale n'allait pas forcément suivre, parce que, pendant très longtemps, on a pensé qu'un corps sain allait de pair avec un esprit sain. Les études nous montrent le contraire : on peut avoir un corps sain et un esprit affaibli ou des difficultés relationnelles, sociales, psychotiques... Toute la variabilité ne va pas forcément de pair avec un état de santé somatique défaillant, et par ailleurs on peut avoir - et c'est ce que l'on voit chez un bon nombre d'handicapés, d'ailleurs - un problème de santé somatique et être en bonne santé mentale.

Alors on a beaucoup fonctionné sur des idées préconçues, qui ne se sont pas avérées dans la réalité. Force est de constater que les études en ce qui concerne les jeunes, l'avenir de la nation, ont été insuffisantes. On n'a pas assez préparé la relève, ni anticipé le changement fondamental qui allait s'opérer dans la société et dont les jeunes héritent. Souvent, ce que disent les jeunes, c'est que le sens de la vie n'est plus aussi clair. Avant, les choses avaient un sens, transmis par la religion, la famille. Maintenant la diversité fait que le message n'est clair ni au niveau familial ni, encore moins, au niveau sociétal, parce que force est de constater, là aussi, que tout repose sur les parents. Si on a des parents solides, tout va bien. S'ils ne le sont pas, on observe qu'il y a un cumul d'inégalités. Finalement tant que les parents sont présents et arrivent à gérer les choses, ça va. Quand les parents n'y arrivent pas, la dégringolade des jeunes est beaucoup plus rapide que ce qu'on attendait.

Une maturité plus précoce, y compris dans les conduites déviantes

Alors que se passe-t-il au niveau de la santé des jeunes ? J'aime bien dresser un tableau général parce que la santé des jeunes n'est pas indépendante du contexte, bien évidemment. Tout d'abord, les jeunes sont matures plus tôt. Il est vrai que l'offre, la discussion, les moyens de communication sont tels qu'ils savent beaucoup de choses, même si la vie à l'école leur parait déconnectée de la vie en société - tout au moins cela peut apparaitre comme cela pour eux - puisqu'il y a d'autres règles, d'autres contraintes. Donc ils ont des informations et des connaissances, mais ils ont aussi le conflit familial... Donc, d'une certaine façon, ils sont mûrs plus tôt et, en même temps, ils deviennent adultes plus tard. La période de départ de la cellule familiale est de l'ordre de 23/24 ans, un peu plus tôt d'ailleurs pour les filles que pour les garçons. On a donc là un certain nombre d'évènements qui sont de plus en plus précoces. Ils voient la télévision dès leur naissance, utilisent internet à un âge précoce, sont indépendants très rapidement sur un certain nombre de points. Donc, il ne faut pas être étonné - parce qu'on a l'air de trouver que c'est une tare, mais moi je trouve que c'est assez logique - que, pour bon nombre de comportements, ils soient également plus précoces. Cela parait logique.

Comment voulez vous que dans une société qui les sollicite de plus en plus tôt, ils entrent plus tard dans les conduites de consommation ? Ils vivent dans une société qui leur offre les biens les plus divers, parmi lesquels l'alcool, le tabac, le cannabis, dont l'augmentation de la consommation a évolué de manière très importante dans les années 90. Ce qui fait considérer le discours ancien comme complètement dépassé... On disait que c'était à cause de l'offre et qu'il fallait augmenter les prix (celui de l'alcool par exemple) pour que les jeunes consomment moins... Mais, je le dis toujours, le produit qu'ils consomment le plus et le plus régulièrement est celui pour lequel il n'y a aucune publicité officielle, me semble-t-il - même si certains ministres disent qu'ils ont consommé et qu'au fond ils s'en sont bien sortis -. Globalement, il n'y a pas de publicité, à la télévision ou ailleurs, sur le cannabis. Or on a actuellement six fois plus de consommateurs de cannabis qu'on a de consommateurs d'alcool.

On voit bien que lorsque l'on utilise les anciens critères, avec les anciens moyens de prévention, on est complètement en dehors de la réalité des jeunes où la communication et la transmission ont changé. Ça papote, ça discute, ça bouillonne, ça informe, ça discute un max, quelque soit le niveau ! Il ne faut pas croire que les jeunes défavorisés ne discutent pas, détrompez-vous, cela discute partout. Cette génération a les moyens de discussion à tous les niveaux, et même au-delà du groupe de pairs, pour s'informer et les informations circulent. Quand il y a une fête le soir, pas besoin de publicité officielle, les jeunes se transmettent l'information par SMS. On voit bien que les moyens de communication ont joué un rôle très important et que nos moyens de prévention classiques que l'on va essayer de discuter pendant des heures, des journées, des mois à l'Assemblée Nationale paraissent en dehors de la réalité.

Il ne faut pas oublier que de ce fait, les jeunes ont une sensation de tout pouvoir parce qu'ils ont des moyens de communication qu'aucun adulte ne comprend vraiment (surtout au-delà de soixante ans). Ils savent vendre, échanger, trafiquer, troquer... Cela fait partie de la vie des adolescents. On a été même étonné dans nos enquêtes de voir combien de jeunes vendent des objets volés, ce qui parait catastrophique quand on le vit en tant que parent ! Ce sont 20 % des adolescents qui, dans l'année, ont troqué quelque chose de volé, ce qui est illicite. Ces comportements se sont développés sans qu'on mesure leur importance et sans qu'on les contextualise. On a estimé que cela ne concernait qu'une minorité. Force est de constater pourtant que certains comportements dits déviants concernent une majorité. Les bagarres, les violences, et même le vol, sont devenus relativement fréquents. Je ne dis pas que c'est bien, mais il faut en tenir compte quand on essaye de mesurer ce qui se passe à l'adolescence.

Une diversité de conduites à risques

Deuxième chose, il y a une diversité de conduites. Cette diversité est telle que l'on ne peut pas considérer uniquement la consommation alcool-tabac-drogue. Il faut faire la différence aujourd'hui entre le cannabis et le reste, même entre le cannabis, l'extasy et le reste, puisque l'extasy est un produit relativement fréquemment consommé. Il y a aussi les conduites de violence. Là aussi, je m'oppose au fait de parler de la violence en général car, moi, je ne sais pas ce que c'est. Force est de constater qu'il y a des conduites violentes et qu'elles n'ont pas toutes la même valeur. On voit bien quand même que plus c'est transgressif et moins c'est fréquent. Le vol n'étant pas si transgressif que cela, ce qui nous interroge sur l'image que les adolescents ont du comportement des adultes... Cela est vrai à propos de l'alcool : s'il n'est pas consommé de façon quotidienne, du moins c'est très rare à l'adolescence, il fait partie quand même de la vie des adolescents. Que ce soit pour le vol ou pour l'alcool, l'adulte doit se demander : "Qu'est-ce qu'on dit ? Qu'est-ce qu'on fait ? Comment on le gère ?"

Concernant l'absentéisme scolaire, ce comportement n'est pas en augmentation, contrairement à ce que l'on dit. Souvent nos augmentations de comportements sont liées au développement de nos instruments de mesure. C'est-à-dire que nos instruments de mesure devenant de plus en plus performants, on augmente artificiellement la conduite, il faut bien le dire. Il faut donc se méfier des statistiques dites de fonctionnement telles que celles de la police, la justice... Plus les outils de mesure sont fins, plus on risque d'augmenter artificiellement le comportement : on le voit mieux, donc on le mesure mieux. Par contre, quand on fait des enquêtes en population (même si rien n'est parfait dans ce monde ici bas), on constate que les données sont globalement meilleures. On s'aperçoit que l'absentéisme scolaire n'a pas augmenté et que la consommation d'alcool n'a pas tellement évolué.

L'augmentation de la consommation de cannabis

Par contre, ce qui a augmenté, c'est la consommation de cannabis, au point - et je le mesure - qu'on est les premiers d'Europe en matière de consommation de cannabis des adolescents. Et il ne s'agit pas là uniquement de la consommation occasionnelle de cannabis. Notre erreur a été d'assimiler la consommation de cannabis à une consommation de loisirs, la fumette du samedi soir, en quelque sorte... Et qu'est-ce qu'on a vu ? Parallèlement à l'augmentation de l'expérimentation, on a augmenté la consommation quotidienne avec un réel risque de dépendance. Il a fallu quinze ans de recherche pour que l'on admette au moins que la consommation de cannabis pouvait poser problème. A titre d'exemple, la consommation a augmenté entre 1990 et 2000, mais on n'a commencé à en parler qu'en 2005. Vous voyez l'écart entre le moment où on observe un phénomène et celui où l'on prend une décision... Force est de constater que l'idéologie, c'est ce qu'il y a de plus puissant, car c'est l'idéologie, et non la science, qui est prévalente. En matière de cannabis, l'idéologie était "c'est une drogue de type post-soixante-huitards, pour le soir". Mais on a vu augmenter les consommateurs quotidiens, consommation qui va de pair avec un désinvestissement scolaire, qui est maintenant relativement important en particulier chez les garçons, qui sont, d'ailleurs, les plus consommateurs de cannabis.

Une augmentation inquiétante de la dépression

On a donc une diversité de conduites. Mais il faut s'entendre sur ce que recouvrent ces termes de " conduites " ou de " troubles " et sur ce qui doit nous inquiéter, plus ou moins. Car, et les jeunes ne s'y méprennent pas, ce qui nous inquiète finalement, c'est ce qui dérange la société. C'est la violence, la consommation et la sexualité. Pourtant, ce qui a le plus augmenté, finalement, par exemple chez les filles, c'est la dépression. Ce sera la maladie du XXIe siècle, selon l'OMS ! Dans cette société d'opulence, force est de constater que la dépression est en augmentation chez les jeunes, en particulier chez les filles, ainsi que la tentative de suicide qui a quasiment doublé chez elles en l'espace de dix ans. Cela, on le passe un peu sous silence... Et pourtant, si on y regarde de près, et toutes les études en psychiatrie le montrent, il y a une continuité entre l'adolescence et l'âge adulte en matière de dépression. Ce n'est pas le cas pour la consommation d'alcool par exemple, toutes les études montrant qu'il y a une cassure après l'adolescence. En gros les grands consommateurs et ceux qui se pintaient beaucoup - pas nécessairement ceux qui se pintaient régulièrement, ça c'est différent - mais je dirais les fêtards, modèrent leur consommation une fois qu'ils ont quitté l'âge de l'adolescence, dès qu'ils travaillent, se mettent en ménage, et surtout quand nait le premier enfant.

Par contre, les études montrent que la dépression à l'adolescence souvent perdure au-delà de l'adolescence. Il y a donc de quoi être inquiet quand on pense que cela concerne surtout les filles. Actuellement on a presque 30 % des filles - ce qui à l'âge de 18 ans est énorme - qui ont vraiment un niveau très élevé de dépressivité ! Que se passera-t-il lorsqu'elles vont entrer dans la vie adulte et qu'elles auront des enfants ?

Bien sûr, je peux m'inquiéter quand un jeune prend la voiture à la fin d'une soirée, mais pour cela, je vois mieux la solution, parce que je mets en place une prévention contextualisée pour les jeunes qui picolent... Tandis que la dépression de l'adolescente a des implications beaucoup plus profondes et plus globales, et, là, on reste muet... D'autant plus muet qu'on ne perçoit pas immédiatement de solution. Pour l'alcool, on a les producteurs d'alcool ! Dieu merci on les a, comme ça on peut leur taper dessus ! On n'a pas nécessairement résolu le problème des alcooliques graves, loin de là, mais on a un débat politique autour de cela et cela nous tranquillise...

Mais, en même temps on oublie l'essentiel, c'est-à-dire que malgré une santé somatique globalement bonne, on a des jeunes qui ne vont pas bien du tout et si on ne fait rien pour eux, je pense que ça ira encore plus mal.

Des conduites à risques différenciées selon les sexes

Dans toute leur diversité, les troubles de conduites restent sexués et le sont même de plus en plus. On pensait que, du fait de la mixité à l'école, les garçons et les filles allaient se ressembler à terme. C'est l'inverse qui s'est produit, c'est-à-dire que la différence des sexes est plus importante que ce que l'on croyait, en particulier d'ailleurs sur les troubles dits féminins.

Si les garçons n'adoptent pas les troubles féminins, par contre, les filles les adoptent de plus en plus. On voit bien que les troubles de conduite ont aussi un attrait social. C'est vrai pour les troubles dits masculins, par exemple on l'a vu au cours du temps pour le tabac ou le cannabis, que les filles ont adopté. Par contre il y a d'autres conduites pour lesquelles on ne se pose jamais la question. Comment se fait-il que l'alcool reste en France typiquement masculin ? On n'a en effet pas une augmentation notable de la consommation d'alcool chez les filles, probablement parce que, quand on est ivre, on perd d'une certaine façon la maitrise de son corps et qu'au fond, ce dont les filles ont très peur - et à juste titre - c'est de perdre leurs moyens et de devenir potentiellement victimes de l'agressivité, de la violence, de l'excès de boisson de la part des garçons. C'est probablement un point très important qui explique que non seulement les filles s'adonnent moins à l'alcool, mais que celles qui le font sont en très grande difficulté : pour accepter de se mettre dans cette situation de vulnérabilité, il faut sans doute avoir perdu beaucoup d'estime de soi et cumuler ces troubles avec d'autres problèmes.

Une augmentation du nombre de jeunes en difficulté

Autre chose assez étonnante lorsque l'on regarde les facteurs associés : 15 % des jeunes sont en difficulté. Ce pourcentage est en augmentation depuis les années 1990, puisqu'en prenant les mêmes critères, je suis passée de 10 à 15 %. C'est une augmentation de la moitié, ce qui n'est pas rien ! Il y a donc une augmentation des troubles considérés globalement. Mais cette augmentation a particulièrement concerné les filles. Ce qui fait qu'aujourd'hui, les filles sont plus en difficulté que les garçons, ce qui n'était pas le cas il y a dix ans de cela. Je n'ai malheureusement pas plus de recul que ces dix ans. Augmentation avec l'âge bien évidemment sans que l'on voie un hiatus, c'est-à-dire que cela évolue gentiment au cours de l'âge entre 11 et 19 ans. Ce qui est intéressant, parce qu'on ne voit pas la coupure de l'adolescence, probablement parce que chacun a une adolescence à un moment différent, ce qui fait qu'au niveau population on ne peut pas voir une évolution.

Plus de troubles dans les familles recomposées

Mais si l'on regarde maintenant les facteurs associés, qu'est-ce qui est important ? Finalement, il y a trois sphères qui sont importantes. Tout d'abord les parents. En effet la vie familiale est un point essentiel. Je crois en effet que si je n'avais qu'un conseil à donner aux parents, ce serait peut-être de moins chercher à acquérir des objets, des techniques ou des informations, mais de montrer davantage qu'on est heureux. On en a parlé ce matin, je n'y reviens pas, mais ce serait quand même la conclusion de cette affaire.

Mais on a effectivement une déstructuration du couple parental et chose intéressante, c'est qu'au jour d'aujourd'hui, ce qui est le plus néfaste - et quand je dis néfaste c'est toujours relatif, vous savez - et les études le montrent, c'est qu'il n'y a pas un facteur qui explique tout ce qui se passe. C'est donc toujours multifactoriel. Néanmoins, ceci étant dit, il y a moins de problèmes dans les couples monoparentaux que dans les couples recomposés. C'est intéressant parce que l'on a tellement dit que les difficultés étaient liées aux couples monoparentaux... D'abord ce qu'on a constaté avec le temps, c'est que les couples monoparentaux sont de niveau social de plus en plus élevé, c'est-à-dire que le niveau d'étude des parents monoparentaux, qui sont les mères d'ailleurs, est supérieur à la moyenne des couples. Ce qui change un peu la donne parce qu'on les présente toujours comme défavorisés. Ce qui n'est pas du tout le cas en population générale. Il y a bien sûr aussi des défavorisés, mais ce n'est pas ce qui les caractérise spécifiquement. Et puis la recomposition, qui est une donnée nouvelle dont on se disait "Oui, la grande famille, on va tous se mettre ensemble !" pose visiblement plus de problèmes que ce qu'on croit. On voit effectivement dans ces couples plus de troubles, de consommations, d'absentéisme et de dépression qu'ailleurs. Donc cela change un peu les idées reçues !

Troubles de conduite et facteurs sociaux

A l'école, ce n'est pas tant le redoublement (on lui a mis beaucoup de choses sur le dos !) que le bien-être à l'école qui va être beaucoup plus déterminé par ce qui se passe entre les adultes et les jeunes au niveau de l'école. C'est dans notre culture de dire que ce sont les facteurs sociaux au sens global qui définissent les troubles de conduite. Les troubles de santé somatique sont beaucoup liés d'ailleurs à un manque de soins, donc la chronicité des troubles est plus importante dans les milieux défavorisés. Ce n'est pas le cas quand il s'agit de la consommation d'alcool, qui est plutôt aujourd'hui un comportement bourgeois, de la consommation de cannabis, de l'absentéisme scolaire, de la dépression et des tentatives de suicide. Il faut donc changer de paradigme quand on considère les troubles de conduite, qui ne sont pas, comme les troubles de santé somatique, liés au fait d'être pauvre ou de vivre dans un logement insalubre, dans lequel en effet les maladies sont beaucoup plus fréquentes. Ce lien a été bien mis en évidence.

Mais entre santé somatique et santé psychologique les choses ne sont pas liées. Vous pouvez avoir un enfant très beau, en bonne santé, dont on dit : "Mais quelle petite merveille !" et qui a des idées suicidaires, voire qui a fait plusieurs tentatives de suicide. C'est souvent cela qui surprend et c'est cela qui nous empêche de voir finalement la réalité. Cette beauté extérieure nous ferait croire que ces jeunes sont sans problèmes. A contrario un jeune qui a l'air malingre, on croit qu'il a tous les troubles du comportement possibles. Ce n'est pas nécessairement comme cela que cela se superpose. On doit donc absolument changer de regard parce que si l'on continue à faire ce que j'appelle volontiers du misérabilisme de premier degré, c'est-à-dire à croire que les troubles sont surtout là où il y a des difficultés sociales, on va se tromper... D'ailleurs on se trompe déjà, parce qu'on voit par exemple que les élèves des grandes écoles - plus favorisé, tu meurs - ont des troubles de dépression, font des tentatives de suicide, voire en meurent. On est à se dire qu'on ne s'y attendait pas parce qu'on est parti me semble-t-il d'une idée fausse. Les études nous montrent qu'il n'y a pas de lien avec la catégorie socioprofessionnelle. Pas non plus avec le fait d'être en ZEP ou non, contrairement à ce que l'on croit, et, malheureusement, pas non plus entre l'enseignement public ou privé. Le privé ne vous prive pas d'avoir des troubles de conduites... C'est rassurant, puisque, après tout, si un type d'enseignement vous empêchait d'avoir une tentative de suicide ou de consommer des produits, ce serait relativement injuste... Non, on a le même taux de troubles dans l'enseignement public que dans l'enseignement privé. Ceci en partie parce qu'au niveau des familles, c'est la qualité relationnelle qui va jouer et celle-ci peut être défaillante dans les familles socialement favorisées, voire très favorisées.

Conclusions

Je vais conclure sur les décalages. Ce qui me surprend le plus, c'est le décalage entre ce qui inquiète la société, dont on peut comprendre que ça inquiète (l'alcool, la violence,...). Mais ce qui m'inquiète au regard des chiffres, c'est que personne ne s'inquiète de la dépression et de la montée de la dépression comme d'ailleurs pas grand monde s'inquiète (ça commence...) de l'augmentation de la consommation de cannabis.

Deuxième décalage, c'est le poids des facteurs. On est toujours dans ce discours que c'est dans les milieux défavorisés, les ZEP, c'est-à-dire "ailleurs" que cela se passe, alors qu'il faut aussi regarder les jeunes qui vivent dans nos milieux, qui peuvent être très mal à l'aise, très mal dans leur peau et dont on va s'inquiéter une fois qu'ils font une tentative de suicide parce que on n'a pas vu venir la dépression, parce que bien sûr quand on a papa et maman qui sont cadres supérieurs, on ne peut pas être déprimé, ce n'est pas possible ! On ne peut être déprimé que quand on est pauvre... Globalement la société devient de plus en plus riche et en même temps elle développe des pathologies d'une certaine façon, peut-être d'excès, d'excès de biens et de manque de sens.

Autre donnée, c'est qu'en matière de prévention, on est toujours sur l'axe information. On croit toujours à tort - vous savez ils en savent plus que vous malheureusement sur toutes les drogues possibles et inimaginables, interrogez-les - mais on croit toujours que c'est en les informant que l'on va faire de la prévention. Alors que bien sûr, il y a deux choses qui vont jouer et que l'on voit dans les statistiques : c'est l'exemplarité (cela nous embête bien parce que si notre exemple joue, il faudra que l'on se comporte mieux que ce qu'on fait et c'est difficile) et l'accompagnement. C'est-à-dire qu'il faut développer aussi l'accompagnement des jeunes en difficulté et cet accompagnement va nous coûter plus cher évidemment qu'un petit quatre pages que l'on va leur donner à titre informatif dans les classes. Cela va coûter cher, cela va demander des professionnels, cela va demander des psys, cela va demander des travailleurs sociaux, des éducateurs, mais il me semble que c'est le prix à payer pour que chacun puisse se trouver bien dans cette société.

Autre chose : la formation aujourd'hui bizarrement est essentiellement adressée aux spécialistes en formation continue. Alors que, sincèrement, s'il y a quelque chose à changer au niveau de la formation, c'est la formation initiale, que ce soit celle des médecins, des travailleurs sociaux, des enseignants. Ce sont donc les généralistes de l'éducation de nos enfants qui en ont le plus besoin, c'est-à-dire les médecins généralistes, les infirmières, les enseignants, les éducateurs, ceux qui sont dans le tissu quotidien des adolescents qui probablement auraient le plus besoin d'y voir clair, parce que c'est eux qui bien sûr sont en contact direct.

Je souhaite juste rajouter une petite chose sur les parents parce que c'est important les parents, mais on n'en a beaucoup parlé ce matin, je ne fais donc que confirmer ce qui a été dit. Il est vrai que dans ce monde qui a beaucoup changé, on a cru - bizarrement d'ailleurs, je trouve que tout ceci manque de réflexion - que l'éducation allait se faire, que la continuité du couple et la stabilité de la famille étaient une évidence, alors que la vie d'un adolescent au niveau scolaire est instable (il passe de l'école maternelle à l'école primaire, le taux de turn over des enseignants est de 20 %...) donc il est dans un monde relativement mouvant. On s'attendait à ce que les parents allaient constituer la stabilité : non, les parents sont dans la société, une société instable. S'ils ne sont pas à minima aidés, ils ne vont pas devenir stables tout seul, ça c'est clair ! On a donc oublié, dans ce monde hautement technologique où la formation technique est l'une des plus pointues, que l'humain aussi se considère, se forme, se développe et se pense. C'est là-dessus que je vais terminer, merci.

Marie Choquet est épidémiologiste et Directeur de recherche à l'Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale (INSERM). Diplômée de l'Université Catholique de Louvain (Belgique), elle s'est intéressée depuis toujours à l'approche globale et complexe des individus. Depuis près de 30 ans, ses recherches portent sur la santé des 12-20 ans, en particulier sur la diversité de leurs modes d'expression, comme la consommation de tabac, d'alcool et de drogues, la dépression, le suicide, l'absentéisme scolaire et la violence, qu'elle soit subie ou agie, mais aussi sur leur contexte familial, scolaire et relationnel. Elle a plus particulièrement étudié les différences entre garçons et filles, jusqu'alors très peu explorées, et pris en compte de larges échantillons de jeunes en France. Ses recherches ont permis de bousculer bien des idées reçues sur les jeunes et leur famille.

Lire au lycée professionnel, n°54, page 18 (06/2007)

Lire au lycée professionnel - L'apport de l'épidémiologie à la connaissance des conduites à risques