Dossier : Adulte/ado, une question de relation

Droits et besoins peuvent-ils s'opposer chez l'enfant et l'adolescent ?

La responsabilité des adultes

Philippe Jeammet

La meilleure thérapie que nous puissions proposer aux adolescents en difficulté, c'est le plaisir que nous avons à vivre.

Cela reste le meilleur antidote à l'anxiété généralisée qui, comme le disait Gérard Guillot, frappe dès la rentrée des parents à leur domicile le soir et qui est particulièrement contagieuse et peu digestive. Donc, il faut sûrement que les adultes aussi apprennent à transmettre que la vie, quelques puissent être ses difficultés, vaut la peine. Je crois que le dolorisme actuel est indigeste pour un certain nombre de jeunes.

L'adolescence, reflet de nous-mêmes

D'abord, je voudrais rappeler que l'adolescence n'est pas une maladie. On en parle peut-être trop, avec une attention exagérée sur cette tranche d'âge : on se met à les plaindre et la souffrance devient le mode d'expression essentiel quand on veut parler des adolescents. On souffre, on souffre, on souffre... Les Français ont une appétence pour ce terme-là, qui devient pathogène. Non pas qu'il n'y en ait pas, mais justement, la souffrance la plus forte se parle et s'exprime peu. Je crois que c'est surtout l'anxiété et la crainte de l'avenir qui s'expriment dans ce goût pour la souffrance, que les médias transmettent et amplifient depuis une dizaine d'années, de manière un peu exagérée.

Donc l'adolescence n'est pas une maladie. C'est la réponse de la société à la puberté. Ce phénomène physiologique, c'est-à-dire le moment où le corps d'enfant se transforme en corps adulte et devient apte à la procréation, a toujours existé, mais les réponses sociales ont changé. Ce qui fait l'intérêt de cette période (et cela fait maintenant quarante ans que je m'occupe d'adolescents et de leurs parents, ces derniers n'étant pas les plus faciles d'ailleurs...), c'est que l'adolescent est un puissant révélateur de ce dont nous sommes faits. C'est une sorte de miroir grossissant dans lequel nous pouvons nous voir, parce que l'adolescent va nous confronter à l'obligation de faire la part de ce que nous avons en nous et interroger quelles sont nos ressources intérieures. C'est assez naturel puisque c'est un moment où il va lui falloir parler en son nom propre, et prendre même physiquement une certaine distance par rapport au milieu parental et à ce qu'on appelle les objets d'attachement. Mais, si on doit prendre une distance, on va immanquablement s'interroger : qu'est-ce que j'ai dans le ventre, qu'est-ce que j'ai dans la tête, quelles sont mes ressources ? Ce qui revient à faire le bilan des acquis de l'enfance. C'est donc un révélateur de notre héritage, au sens génétique, mais aussi de l'héritage éducatif de notre enfance. Mais c'est également un moment de flottement, de recherche de nos ressources propres, qui va nous rendre particulièrement sensibles au miroir que nous renvoient les adultes... Je crois que les adolescents sont aussi un révélateur des courants qui traversent la société actuelle et que le pessimisme ambiant est assez pathogène. Non pas qu'il n'y ait pas lieu d'avoir des inquiétudes : c'est la question du verre à moitié vide ou à moitié plein, mais il faut peut-être contribuer à le remplir plutôt qu'à le vider. C'est important pour l'adolescent qui est justement dans une période de recherche, de flottement, d'attente vis-à-vis du monde adulte.

Une société adolescente ?

Il y a un redoublement, je crois, à l'heure actuelle, du phénomène de l'adolescence parce que la société traverse, elle aussi, quelque chose d'un peu comparable à l'adolescence, c'est-à-dire une période de grande attente et d'insécurité par rapport à l'avenir. Disons qu'il y a moins de reproduction automatique du mode de vie antérieur et cette ouverture nous transforme tous en adolescents, parce qu'on perd les repères connus des générations antérieures sans en avoir trouvé de nouveaux. Ce moment de flottement fait résonance avec la problématique adolescente et contribue à l'accentuer. C'est peut-être parce qu'au fond ils se retrouvent au travers de cela que beaucoup d'adultes sont tellement fixés sur cet adolescentrisme. Ils se sentent eux-mêmes dans une quête, et, au fond, se disent : "Est-ce qu'on est légitime à faire autorité ?" C'est ce que Monsieur Guillot disait très bien tout à l'heure : l'autorité du temps passé qui va permettre à des jeunes générations de faire des choix, d'aller vers certains apprentissages... Je crois qu'il y a un grand flottement, on ne s'autorise plus en tant qu'adulte à faire autorité et c'est un gros problème.

Et il me semble que nous, les psys, nous y avons contribué. Par exemple, la diffusion du modèle psychanalytique dans la société a un peu biaisé ce rapport à l'autorité avec la nécessité de comprendre ce qu'il se passe, de comprendre l'enfant, sa souffrance. Du coup il y a eu une disqualification de l'éducatif : avoir des occupations, faire du sport, proposer des activités, le scoutisme, est-ce que ce n'est pas ridicule par rapport à la richesse du désir individuel et l'éveil du sujet à la connaissance de lui-même ? Il y a eu un leurre massif et la légitimité de l'éducatif est à reconstruire, sans revenir sur le passé, parce qu'on est dans un autre cadre, mais en prenant les données nouvelles, la richesse de tous les changements qui se sont produits et les limites (qui sont d'ailleurs naturelles, il y a toujours des limites à des mouvements nouveaux).

" J'ai pas choisi d'être moi ! "

Il faut réfléchir à nouveau aux besoins. M. Guillot en a parlé, mais j'aborderai la notion dans une autre acception. On parle beaucoup actuellement des droits de l'enfant, de l'adolescent, mais quels sont ses besoins ? C'est un être profondément vulnérable, alors quels sont ses besoins ? Il y a une nécessité, il a droit à ce qu'on réponde à ses besoins. C'est là-dessus que je voudrais m'attarder en me servant de l'adolescence comme d'un révélateur qui va obliger à une modification de la distance relationnelle. Cette modification est liée à la sexualisation des liens et au corps adulte. L'adolescence et la puberté vont nous faire sentir, à un moment où on a une capacité de raisonnement intellectuel extrême, au fond, le peu de pouvoir qu'on a et le fait qu'on n'a pas choisi quelque chose d'aussi essentiel que son corps. C'est la grande découverte de l'adolescence. Ce n'est pas qu'on ne le savait pas, on le savait plus jeune, mais là, tout se passe comme si l'individu ne pouvait pas choisir sa puberté à un moment où il commence à choisir ses idées, à s'opposer à ses parents, à choisir ses apprentissages... Parvenu à une certaine maitrise de moi, voilà que ce qui est le plus moi, mon corps, m'échappe. Ça pousse de partout, surtout chez les filles... En l'espace d'un an elles sont complètement transformées ; les garçons ont toujours été plus lents, il leur faut un peu plus de temps mais le traumatisme est là quand même : "Je n'ai pas choisi ces transformations..." Les poils poussent, il y a des sécrétions, des désirs qui émergent ; c'est un peu comme les poupées gonflables à la télévision : tout d'un coup je vois mon corps qui se transforme et je ne peux rien... Pourtant c'est moi.

Surgit alors la question suivante : "Pourquoi je suis moi ?" Cette interrogation philosophique de l'adolescence est favorisée par les changements corporels. Qu'est-ce que je suis ? Finalement, peu de choses, puisque je ne commande pas mon corps. Au fond, qu'est-ce que j'ai choisi ? Rien. Je n'ai pas choisi d'être garçon, je n'ai pas choisi d'être fille, je n'ai pas choisi de naitre dans ce milieu, je n'ai pas choisi d'avoir un nez comme ci, des fesses comme ça...

Le besoin d'affirmer sa différence

En immédiate contrepartie, je peux essayer de transformer ce corps, d'en retrouver la maitrise, en changeant tout : le nez, les oreilles, les cheveux, les accoutrements, les idées... Je peux retrouver la maitrise de cela, mais mon corps, ce qui est le plus à moi, il m'échappe. Et non seulement il m'échappe, mais il me trahit, parce qu'il est le révélateur de mes émotions. Je veux paraitre impassible et paf ! j'ai comme un gyrophare sur les joues... C'est la période où apparait l'éreutophobie, la peur de rougir. Je voulais cacher mes émotions et mon corps les révèle.

En plus, non seulement je n'ai pas choisi ce corps, mais on va me dire : "Tu as le nez de ton père, les oreilles de ta tante, la lèvre de ta grand-mère..." Mais qu'est-ce que j'ai à moi ? Il y a là quelque chose de fondamental. Si j'ai en moi le pouvoir de dire oui, j'ai le nez de maman, les yeux de mon père, etc. cela veut dire que j'accepte mon héritage. Mais pour cela, il ne faut pas que j'ai trop de problèmes avec mes parents... Si je me sens moi-même dans le corps dont j'hérite et que je suis en harmonie avec mon héritage, tout va bien. Mais si j'ai des problèmes à régler avec cet héritage, on voit comment le corps va devenir un lieu privilégié d'expression de ces difficultés : je ne suis pas d'accord avec cet héritage, je refuse de dire oui, donc je peux dire non et je me reprends en main. Et comment je me reprends en main ? Jamais par le plaisir partagé... Si je veux me différencier, je refuse. Et on refuse rarement en se mettant en valeur... Si on refuse, on va toujours exprimer sa différence par la plainte, l'insatisfaction, l'attaque contre soi. Par exemple on va s'accoutrer d'une façon particulière et il faut bien reconnaitre que c'est rarement dans un sens qui fasse dire aux parents : "Comme ça te va bien, tu t'es teint les cheveux, tu t'es rasé, c'est bien, ça te met en valeur...". C'est plutôt : "Tu es sûr que c'est ce que tu voulais, ces anneaux dans le nez ?"

Ainsi, l'adolescent a besoin de choquer, de provoquer pour affirmer sa différence. Mais pourquoi a-t-il besoin d'affirmer sa différence ? Parce qu'il n'est pas sûr de lui, sinon il serait différent en étant lui-même. Or il a besoin de montrer qu'il refuse une partie de l'héritage. Et ce sont ceux qui, pour différentes raisons, sont le plus en insécurité interne, ont une image d'eux-mêmes négative, manquent d'estime et de confiance en eux, ne se sentent pas sûrs d'eux, ont peur, qui seront en situation paradoxale : plus ils se sentent en insécurité, plus ils ont besoin de recevoir ce qui leur manque, et plus ils ressentent ce besoin comme un pouvoir donné aux autres sur eux. C'est un paradoxe et une clé du comportement humain : ce dont j'ai besoin, ce qu'il me manque pour me sentir bien dans ma peau, sûr de moi, fort, tranquille, je ne peux accepter de le recevoir.

Qu'est-ce qu'il me manque pour être bien ?

Qu'est-ce qu'il me manque pour être bien ? C'est facile à dire, mais à vivre, c'est autre chose... C'est indicible... L'estime de soi, c'est quoi ? La confiance en soi, c'est quoi ? Je sais qu'il y a quelque chose qui manque, là, à l'intérieur, ça ne va pas... Tu en as ou tu n'en as pas ? Tu en as ? Ouais... Et où tu l'as ? Où tu l'as mis ? Est-ce que t'en as dans le ventre ? Est-ce qu'il en a, lui ? Alors évidemment ça va tout de suite prendre la couleur de la sexualisation, surtout chez les garçons, et renforcer la différence des sexes. Toutes ces images, ces métaphores essaient de concrétiser le besoin de se remplir de quelque chose, qui va se traduire aussi par la boulimie, par l'excitation, par la recherche de sensations. Se remplir... Se remplir de ce qu'on n'a pas... Si on se sent rempli, tranquille, on a moins besoin de se remplir précipitamment. On constate là une grande différence entre ceux qui sont en insécurité interne et ceux qui ont une base intérieure suffisamment sécurisée, comme s'ils étaient lestés. Oui, ils ont des désirs, des envies sexuelles, des souffrances, des besoins, mais ça ne les dépossède pas d'eux-mêmes. Tandis que celui qui est rongé par l'attente, l'envie de recevoir il ne sait pas quoi, celui-là, il est hors de lui-même... Et que va-t-il va se passer ? Il attendra des autres auxquels il prête la force qu'il n'a pas, surtout des adultes, de recevoir ce qui lui manque. Mais cette attente est vécue comme une humiliation, avec, en arrière plan, les deux angoisses fondamentales que nous avons tous ; celle de ne pas être vu et celle d'être abandonné, de ne pas exister : "Je ne compte pas, je suis transparent, on ne me voit pas..." ou "Je suis physiquement abandonné parce que quelqu'un que j'aime m'a quitté"... C'est l'angoisse d'abandon à laquelle répond en miroir l'angoisse de fusion. Ce besoin de se compléter en fusionnant (qu'on va retrouver en particulier dans les relations amoureuses) devient vite une angoisse

d'intrusion, surtout si j'en ai beaucoup besoin. Oui, je voudrais fusionner, mais si je fusionne, je ne suis plus moi et je dépends de l'autre. C'est là le paradoxe : ce dont j'ai besoin, cette force qui me manque menace mon autonomie naissante, surtout à cet âge-là, parce que ça me ramène à une situation infantile de dépendance.

Le paradoxe de la dépendance : refuser ce dont j'ai besoin

Cette question de la dépendance me parait au centre de la problématique humaine. Ce besoin qu'on a des autres, qui fait que, sans les autres, on ne peut pas se débrouiller, plus on l'éprouve et plus on le ressent comme quelque chose qui vous dépossède de vous-même.

C'est ce que nous montre le couple infernal anorexie-boulimie, si intéressant à étudier. Si l'anorexique ne mange pas, ce n'est pas que la nourriture ne l'intéresse pas : au contraire, elle ne pense qu'à ça ! Mais si elle commence à manger, elle ne pourra pas s'arrêter, et elle deviendra boulimique. Elle a concrétisé sur la nourriture tout son besoin d'être la première, d'être la plus en vue, d'être sécurisée, d'avoir une valeur, d'avoir une estime d'elle-même... Mais au moment où elle consomme la nourriture, elle se dépossède d'elle-même. C'est ce que nous disent les adolescents avec des expressions comme : "Tu me prends la tête", "Tu me gaves", "Tu me saoules"... C'est un vocabulaire de toxicomanie. Si quelqu'un vous prend la tête, c'est que vous avez la tête ouverte. Vous êtes en attente, et cette attente concède à l'autre le pouvoir de vous prendre la tête. S'il ne comptait pas pour vous, il ne pourrait pas vous prendre la tête. Et on a la tête prise bien au-delà de l'adolescence, notamment dans le milieu du travail. Mais il faut bien comprendre que ne vous prennent la tête que ceux qui représentent une force pour vous, peut-être à laquelle vous vous opposez, mais qui vous fascine... On leur prête une force, et cette force est liée à notre attente.

L'adolescence nous le montre d'une manière tragique. Ils vont dire "Tu me prends la tête, donc je refuse de t'écouter, je refuse de me nourrir de ce dont j'ai besoin ". Mais plus je refuse, moins je suis en sécurité. Mais moins je suis en sécurité, plus j'aurais besoin de me nourrir. Et, plus j'en ai besoin, plus je le ressens comme une aliénation, donc plus je le refuse.

C'est un cercle vicieux... A un moment donné, la seule façon d'être soi, c'est de refuser, de s'enfermer. On s'enferme dans un cercle tragique, comme l'anorexique qui va finir par mourir de faim, alors qu'elle n'a aucune envie suicidaire. Pour elle, la dépression, c'est quand elle recommence à manger et qu'elle sent alors qu'elle a besoin des autres et qu'elle n'a pas tout ce qu'il faut à l'intérieur d'elle. Tant qu'on refuse on peut avoir l'illusion (quasiment addictive, toxicomaniaque) qu'on est le plus fort. Le refus peut porter aussi sur les relations affectives, sur les apprentissages... Mais le principe général est le même : ce dont j'aurais besoin pour me développer, je le refuse. Pourquoi ? Parce que le refus, c'est ce qui vous permet à coup sûr de vous différencier, de retrouver un pouvoir. Parce que dans le plaisir partagé, vous dépendez de la réponse de l'autre : comme je suis content d'être avec toi, tu deviens important pour moi, donc je dépends de ta réponse et je ne contrôle pas le plaisir. En plus, le plaisir a un défaut rédhibitoire pour les anxieux, c'est qu'il ne va pas durer... Tandis que le déplaisir, surtout si on se l'inflige soi-même, ça peut durer toute la vie ! Donc on peut se plaindre éternellement. Et se plaindre, même si c'est pénible, même si ce n'est pas pour le plaisir, au moins ça offre une sécurité... Et la plainte a, je pense, de beaux jours devant elle, dans les démocraties en particulier.

Se plaindre, c'est dire : j'aurais besoin de recevoir, mais il ne faut pas croire que je vais dépendre de vous. Tout ce que vous m'offrez, cela ne me va pas, il me faut un peu plus, il faut autre chose. Je ne suis pas content, je ne suis pas heureux. Mais au moins je maitrise. Je ne crois pas que ce soit un choix de se plaindre, mais c'est une tentation, comme celle, à un degré de plus, de détruire.

La tentation de destruction

Je dis que la destruction, c'est la créativité du pauvre. Si je me sens impuissant, si tout le monde me méprise, si j'ai l'impression de n'être vu par personne, d'être en échec permanent, soit je m'effondre lamentablement et je me laisse mourir, soit je veux retrouver un pouvoir à coup sûr, et alors je détruis, que ce soit moi ou les autres. Cette possibilité existe toujours et je crois que c'est la tentation humaine par excellence... Je ne peux pas réussir comme je voudrais, je ne peux pas plaire, je ne peux pas être aimé : je peux toujours me scarifier, me mettre en échec, refuser de manger, attaquer mon corps. Je peux dire à mes parents : je n'ai pas choisi de naitre, on ne m'a pas consulté pour quelque chose qui me concerne, ma naissance. Il va y avoir des procès un jour où l'autre, ce n'est pas possible ! On a décidé de ma vie et on ne m'a pas consulté. Si je vis et que j'accepte l'héritage (c'est-à-dire une certaine passivité), parce que j'ai suffisamment de bons côtés, je n'ai pas de mérite particulier. Mais si j'ai des comptes à régler, l'image en miroir du "je n'ai pas choisi de naitre" est "je peux décider de mourir". C'est pour cela que le suicide est une tentation si grande à l'adolescence. A cet âge-là, on doit le distinguer de la mélancolie ou des grands troubles psychiatriques. Il est plus une déception liée à un désir de vie très fort qu'une volonté de mourir. C'est une démarche comme celle de Prométhée : reprendre en main son destin, c'est un peu s'auto-engendrer, et, par le suicide, redevenir maitre de sa vie.

En vivant, j'accepte ma filiation avec mes parents ; en me faisant du mal, je retrouve une emprise. C'est la tentation de l'adolescent qui ne va pas bien, c'est aussi la tentation de l'adulte en difficulté. Prenons l'exemple de l'amour passionnel : j'ai tellement besoin de toi que, si tu me quittes, je te tue. C'est de l'ordre du besoin ; sans toi, je suis désorganisé, je suis perdu. Plutôt retrouver un rôle actif et détruire, que subir passivement de te perdre. Et je crois que cette violence est inhérente à l'être humain, comme l'est la capacité créatrice. La capacité de créer et de détruire, c'est la même chose mais à l'inverse. Détruire, c'est retrouver un rôle actif, redevenir acteur de sa vie. Et si je suis impuissant, il me reste quand même la destruction. Regardez ce qui se passe dans le monde, il n'y a rien de nouveau... On a toujours connu dans les civilisations des phases très riches où il y avait un mouvement iconoclaste, avec destruction des oeuvres d'art. Je dois quitter ce monde, je suis impuissant face à cette disparition ? Non, je peux toujours le détruire. Et ce n'est pas moi qui regretterai de perdre un certain nombre de choses, puisque je les aurais détruites avant. Autrement dit : cessons de vivre, comme ça on n'aura pas peur de mourir. Ou, c'est moi qui décide, comme ça je ne subirai pas de me séparer d'un monde auquel j'essaie de m'accrocher.

La réflexivité : conscience de la dépendance

La gestion des émotions dépend du tempérament et de l'éducation. Mais on ne choisit pas ses émotions. Vous ne choisissez pas d'avoir tout d'un coup envie de rire ou de pleurer, de vous sentir blessé, humilié et d'avoir envie de tuer la personne en face de vous parce qu'elle ne vous a pas regardé ou parce qu'elle vous a dit un mot qui ne vous a pas plu. C'est l'émotion, cela s'impose à vous. Par contre, vous pouvez choisir de la contrôler ou pas. On hérite d'un certain nombre de choses, mais ce qui nous différencie par rapport à l'animal, c'est que nous sommes les seuls êtres conscients de nous-mêmes. Cette activité est dite réflexive : je suis capable de me voir. Je crois qu'il est important de se rendre compte que c'est ça qui nous différencie. Ce n'est pas d'avoir des désirs sexuels ; tous les animaux supérieurs ont des motivations pour aller vers le plaisir, sont programmés pour, ou des motivations aversives pour fuir le déplaisir. Nous sommes pareils, pas besoin de penser à des pulsions particulières. Nous avons un besoin d'attachement, les chiens ont un besoin d'attachement particulièrement vif, ils peuvent mourir quand leurs maitres les abandonnent. Par contre, nous, on a conscience de ça ; c'est un changement considérable d'être conscient de cette dépendance, au contraire d'un animal qui n'a pas trop de problème pour suivre ce qu'on appelle ses instincts (c'est-à-dire la clé génétique qui commande son comportement), et qui a besoin pour être lui-même de se nourrir des autres.

Se nourrir et se différencier des autres

La vie, c'est l'échange. Un système qui se ferme sur lui-même est un système qui se dégrade, c'est la loi de l'entropie. La vie est une mutation permanente dans un échange avec l'environnement. Donc, on a besoin, pour être soi, de se nourrir des autres ; mais, si on a conscience de soi, on a aussi besoin pour être soi d'être différent des autres. Vous voyez comment peut apparaitre une contradiction : pour être moi il faut que je me nourrisse de mes parents, mais en même temps, pour être moi, il faut que je me différencie de mes parents. Alors comment me nourrir si je suis leur clone ? Comment être moi, c'est-à-dire me différencier, si je ne suis que leur reproduction ? La question de la différence devient centrale, il faut que je me différencie en même temps qu'il faut que je ressemble aux autres. Mais paradoxalement, surtout si j'ai beaucoup besoin des autres, tout en devenant conforme, je peux sentir que l'autre prend ma tête : il m'habite, il prend mon identité et ça devient contradictoire. Je crois que cela est propre à l'être humain : ce dont j'ai besoin, c'est aussi ce qui menace mon autonomie.

Dépendance et liberté : deux notions liées

La base de l'estime de soi se crée lors des premiers échanges, notamment dans les deux premières années, entre l'enfant et son entourage. Le modèle expérimental est simple, avec l'enfant très dépendant de sa maman. La maman s'adapte bien à ses besoins, lui apprend très vite que le monde est plutôt bien fait. C'est plutôt le verre à moitié plein, c'est-à-dire : je pleure, j'ai faim, et j'entends une voix qui arrive... Je ne me pose pas la question de ma dépendance : j'ai un besoin, il s'apaise... Grâce à la régularité, la fiabilité et la constance de la personne que je reconnais par le son de sa voix, par ses odeurs, il suffit qu'elle dise : "voilà, voilà" et j'arrête de pleurer. Et à partir de là, je peux attendre. Pouvoir attendre, c'est le début de la liberté, c'est fondamental. Je peux attendre parce que j'ai confiance. Après tout, maman peut ne pas venir, mais j'ai confiance en l'habitude. Si elle ne vient pas, c'est le traumatisme. Donc j'attends et qu'est-ce que je fais en attendant ? J'utilise mes capacités : je suce mon pouce, je me caresse, j'utilise ce qu'on appelle mes auto-érotismes ; mais je ne sens pas que je les dois à maman. Ce sont " mes " ressources, je me rends indépendant de maman alors que je suis entièrement nourri par elle.

L'attente, c'est le début de la liberté, et ça permet de choisir, par exemple si je crie ou non. On retrouve ce phénomène au moment de l'absence, dans la deuxième année de la vie. Vous avez l'enfant qui est en sécurité, qui a la base de l'estime de soi : maman s'en va, je remplace maman par mon plaisir à suçoter, à me raconter des histoires, à faire des jeux, à condition qu'elle ne soit pas absente trop longtemps. Si je suis en insécurité : maman s'en va, qu'est-ce que je fais ? Je suis en désorganisation, je n'utilise plus mes ressources intérieures, psychologiques... Je m'agrippe à maman, il faut que la lumière soit allumée, il faut que maman soit là, que je tienne sa main, et là ça va.

Mais le problème c'est d'entrer alors dans une relation de dépendance : plus je me sens dépendant d'elle, plus je vais la rendre dépendante. C'est un réflexe de défense du territoire, un réflexe primaire, quasiment animal : j'ai besoin d'elle, je la contrôle. Comment je la contrôle ? Pas par le plaisir, parce que si je lui dis : "Merci maman de m'avoir raconté une histoire, je suis content", elle va dire "Moi aussi, au revoir". Comment je la retiens ? "J'ai mal au ventre", "J'ai envie de vomir", "J'ai une dent ici", "Je ne suis pas bien". Ou les caprices : "J'ai soif, non pas de l'eau, je veux du jus d'orange, mais il y a des grumeaux, d'habitude il y a une paille, et ce n'est pas ce verre..."

L'agrippement, expression d'un besoin

A l'adolescence, dans les relations amoureuses, dans les relations de travail, on retrouve la demande itérative de ceux qui sont en insécurité, qui ont besoin d'une reconnaissance et qui le font sur le mode de l'agrippement, de l'emprise.

Le cas extrême est "Je n'ai pas maman". Sans référence humaine, les enfants carencés s'auto-stimulent, mais, il faut le remarquer, d'une façon toujours destructrice du corps propre. C'est-à-dire que la solitude, l'absence de relations humaines conduit à l'autodestruction. Dans la forme mineure, c'est le balancement stéréotypé, qui n'a rien à voir avec le plaisir de celui qui suce son pouce... Ce n'est pas un plaisir, c'est une nécessité, qui va continuer par le fait de s'arracher les cheveux, se donner des coups au visage... Tout ce processus va se retrouver, au moment de l'adolescence, dans la propension des ados à se faire du mal d'une façon ou d'une autre. C'est cela qui est triste par rapport à la liberté actuelle : pourquoi est-elle utilisée par 10 ou 15 % des ados, non pas pour être originaux, mais pour s'abimer d'une manière ou d'une autre, comme si c'était le seul moyen pour eux de se sentir un peu plus maitres de leur destin et de leur identité, mais en fait en se privant de ce dont ils auraient tellement besoin ? C'est cela, pour moi, la tragédie de l'adolescence et de l'être humain. Ne pas les laisser faire le contraire de ce dont ils auraient envie, comme l'anorexique qui va se priver de la nourriture indispensable qui, si elle la prenait, lui permettrait de penser à autre chose qu'à la nourriture.

L'adolescence, des désirs contradictoires

En amont de la question de l'agrippement, il y a donc celle du besoin. L'enfant a en effet un certain nombre de besoins et il faut que l'adulte ait une prévision du développement de l'enfant. On touche donc là à la notion du désir.

Qu'est-ce que le désir ? La psychanalyse a contribué à la diffusion de l'idée (et je parle en tant que psychanalyste) que le désir est là, inscrit au fond de vous. Oui, on a forcément été influencé par toutes les expériences, surtout les douloureuses... Les plaisirs vous donnent une confiance, une tranquillité, mais ne laissent pas la même mémoire que les évènements traumatiques, où se produit une cassure à laquelle répond une forme d'agrippement à quelque chose qui entoure cette cassure ; pas forcément le souvenir lui-même... Dans Citizen Kane, un journaliste meurt en disant : "Rosebud ". Tout le monde dit que c'est sûrement une femme qu'il a connue... Non, Rosebud, c'est le nom de la luge qu'il avait à quatre ans quand il a été arraché à sa mère pour être mis en pension. Il n'a plus de souvenir de sa mère ; mais il collectionne aussi bien les femmes que les objets d'art, par une sorte d'agrippement, et, à sa mort, prononce le nom d'une luge.

Il y a quelque chose de cet ordre-là dans les traumatismes, mais est-ce le désir ? Le désir se construit, il n'est pas là, enfoui au fond de nous, il est fait d'une multitude de choses et le propre de l'adolescent, c'est d'être plein de désirs contradictoires, ce qui est insupportable. Ils voudraient réussir mais n'aiment pas travailler, ils voudraient conquérir toutes les filles ou tous les garçons mais avoir un amour préférentiel, ils voudraient rester le petit garçon chéri de maman et en même temps être au dehors... Rien n'est satisfaisant et c'est ça qui crée le désespoir. Vous avez envie de vous câliner ou surtout de ne pas vous câliner, parce que maintenant vous êtes un homme et que vous devez vous occuper de l'extérieur ; alors vous vous rapprochez de maman, si attirante quand vous étiez loin ; mais, maintenant que vous êtes proche, ce n'est plus possible ; alors vous allez dehors, vous vous sentez seul... Et vous avez la tentation de dire que la vie ne vaut pas la peine. Ce n'est pas tant qu'il y ait un désir réprimé, c'est le fait de tant de contradictions.

La liberté, sollicitation permanente et intolérance au bien-être

Tant qu'on avait une société relativement plus limitative que répressive, dans l'avant guerre, on pouvait dire : mais si vous nous laissiez vivre la sexualité, vous verriez ce que vous verriez... De nos jours, on leur dit : vas-y... Mais c'est que, un, je ne sais plus ce que je veux ; je suis partagé. Deux, je ne sais pas si j'ai les capacités, si je suis à la hauteur de ces désirs. Autrement dit, plus il y a de libertés, plus vous interrogez le moi sur ses ressources. C'est pour cela que les gens se dirigent parfois vers des contextes contraignants, religieux ou autres : parce que c'est une sécurité. Si la règle est édictée, la vie est plus simple. S'il suffit que je porte le foulard, que je me mette comme ci ou comme ça, pour moi, c'est plus simple. J'ai marqué mon identité, j'ai affirmé ma différence, je suis dans le bien, me voilà apaisé ; la vie est plus simple. Alors que si on est libre, la liberté est une sollicitation permanente pour la force du moi et de la société. Je ne suis pas sûr que l'homme soit construit pour assumer la liberté, ou en tout cas c'est au prix d'un effort volontariste. Revendiquer la liberté, le droit au bonheur, pas de problème ; le vivre, c'est autre chose. Remarquez que d'une manière générale, quand ça va bien, ça ne va pas... Mais s'il y a la chance qu'il y ait un grand malheur, un tsunami ou une catastrophe (qui touche le voisin mais bon...), là, on est d'un dévouement réel, la vie vaut la peine, on tend la main, on va aider, on se mobilise, on cesse de geindre... Dès que ça va bien : "Ah ! tu l'as vu, il a une voiture plus grosse que la mienne, son chien vient pisser sur notre haie, le gamin m'a tiré la langue en passant...", et c'est reparti ! Il faudrait réfléchir à cette intolérance à un relatif bien-être chez les adolescents. Si on est bien, on ne sait plus trop où sont nos limites, où commence l'autre, où commence soi ; il y a donc une espèce de malaise et on le retrouve souvent dans la plainte, ce qui permet de se différencier. Il y a là quelque chose d'une difficulté identitaire que l'adolescence exacerbe.

Derrière le désir, la peur

Le paradigme de la pathologie, et au-delà de la problématique humaine, ce n'est pas tant celle du désir avec ses contradictions, c'est le problème de la peur qui est éventuellement derrière le désir.

Prenons l'exemple d'une situation naturelle : celle de l'enfant de 18 mois/2 ans qui a peur d'aller dormir ou d'aller jouer avec les petits copains à la crèche. Il se cramponne à sa mère. Ce n'est pas qu'il aime plus la mère ou moins celui avec lequel il va jouer, c'est simplement qu'il a peur, pour des raisons diverses. Mais, quand il se cramponne à sa mère, il n'a plus peur, donc il peut dire "c'est mon choix" (ce qui est le leitmotiv des émissions de télé où on ne voit que des gens qui n'ont pas le choix, mais pour expliquer leur extravagance ils sont toujours en train de dire "C'est mon choix"). L'enfant pourrait dire pareil : "J'ai le choix de rester avec maman" ; d'ailleurs il y en a qui pourraient être tentés de le penser, "pour une fois que y'en a un qui tient à moi...". Ce n'est pas qu'il l'aime plus, mais c'est de l'insécurité, c'est qu'il a peur.

C'est là où, selon moi, on doit reconsidérer le besoin de l'enfant. Quel est son besoin ? Ce n'est pas de le laisser agrippé à sa mère et de le câliner ; il y a un moment où il faut lui dire non, tu vas dormir dans ton lit, tu vas jouer avec les copains. La présence de tiers, avec qui il ne soit justement pas dans le même lien de dépendance affective, est importante ; ce qui fait, par exemple, qu'on va accepter d'un grand-parent quelque chose qu'on n'accepterait pas d'un parent. Les grands-parents diront : tu ne sais pas élever ton enfant ; non, c'est qu'ils n'ont pas le même lien de dépendance. Ou il suffit que le père, parce qu'il est différent, arrive et tac, l'enfant va aller à l'école.

Vers la découverte de l'indépendance

Mais qu'est-ce qu'il va faire quand il va partir et quitter sa mère ? Il va apprendre qu'il a des ressources à lui. C'est le début de l'indépendance. On ne peut pas être indépendant si on n'a pas de ressources à soi. C'est pour moi fondamental, ça sera mon dernier mot. Je crois qu'on ne peut pas s'épanouir, avoir un désir qui nous épanouisse si on n'est pas nourri de ce dont on a besoin pour se développer ; c'est-à-dire les apprentissages, les connaissances, dans tous les domaines. Si on n'est pas capable de faire quelque chose par soi-même, si on n'a pas une compétence, comment voulez-vous avoir une image positive de vous-même ? Donc les acquisitions sont fondamentales. Seulement, encore une fois, l'enfant qui a peur, il va se replier, s'agripper à ce qui le rassure, mais aussi s'enfermer et se priver de ce dont il a besoin. Et c'est là où l'autorité peut jouer son rôle en disant, non, on ne te laisse pas te priver de ce dont tu as besoin. C'est tout le sens de l'éducation à mon avis, d'où l'importance de ne pas laisser des enfants ne pas apprendre à l'école, ne pas se socialiser.

Pour se respecter soi-même

Monsieur Guillot a parlé du respect ; moi je crois qu'on pourrait s'entendre au niveau sociétal sur cette idée que la base de l'antiracisme, c'est le respect. Mais le respect, il commence vis-à-vis de soi-même. On ne se fait pas du mal, on ne s'abime pas, on n'en fait pas non plus à l'autre. C'est basique ; et dès les maternelles, dans les cours de récréation, on ne laisse pas les enfants s'injurier. Ce n'est pas qu'ils ne vont plus le faire, mais de savoir qu'un adulte leur dit : "Non, ce n'est pas bien", parce que justement c'est un manque de respect, je crois que ça c'est quelque chose qui manque. Parce qu'à un moment donné, on a eu l'illusion qu'au fond, parce qu'on se libérait d'une période un peu répressive notamment sur la sexualité, si on laissait l'enfant s'exprimer par lui-même, il allait s'épanouir spontanément. C'est vrai pour ceux qui sont abondamment nourris, parce qu'ils ont un tempérament plus facile, parce qu'ils ont une famille qui les nourrit... Oui, c'est bien pour eux. Mais pour ceux qui sont en insécurité, ça sera l'abandon pur et simple à leurs impulsions, à leurs émotions incontrôlables... S'ils n'impriment pas, tout petits, un contrôle, si tout petits ils ne se nourrissent pas de tout ce dont ils ont besoin, ça sera beaucoup plus difficile à 15 ans, vous l'imaginez. Parce qu'à ce moment-là, pouvoir recevoir, pouvoir apprendre, va les confronter à l'ampleur de leurs manques et de leurs insuffisances. Il est beaucoup plus facile de lever une inhibition que d'en créer une à 15 ans. Or notre civilisation est beaucoup plus dans l'expression (ce qui a aussi ses avantages, mais qui a des risques), et il faut faire attention que les enfants acquièrent une capacité de contrôle. Pas pour les embêter parce qu'on voudrait réintroduire un ordre ancien, mais pour eux, pour leur liberté. La liberté de l'homme, c'est de pouvoir attendre, c'est de pouvoir choisir. Et pour pouvoir choisir, il faut savoir se contrôler. Toutes les études qu'on fait en neurobiologie montrent combien les zones d'apprentissage sont liées aux zones d'inhibition ; elles sont voisines au niveau du cerveau. On ne peut apprendre que si on inhibe un certain nombre d'informations venues de l'extérieur. Ce qui fait que les enfants sont toujours distraits, c'est qu'ils reçoivent trop d'informations ; ils ne peuvent plus se concentrer, et au bout d'un moment, ce n'est plus un choix, c'est un automatisme. Cela s'apprend très précocement. Là, il y a quelque chose qu'il faut revoir ; il faut comprendre pourquoi on va imposer un certain nombre de limites, de règles. On ne laisse pas un enfant ne pas se nourrir, manquer de respect à soi-même ou aux autres ; pas parce que c'est un ordre moral, mais parce que c'est un besoin qui répond aux nécessités de son développement. Quelle que soit l'évolution de nos connaissances, on ne pourra pas se passer d'un échange constructif avec l'enfant ; il faut savoir pourquoi on le fait.

Les adolescents, des terroristes terrorisés

A mon avis, c'est un des enjeux. Ce qui m'a frappé en cinq ans dans mes consultations, c'est qu'il y a de plus en plus de parents qui ont peur de leurs adolescents et de leurs préadolescents. Peur physiquement parce qu'ils se font cogner beaucoup plus fréquemment, mais surtout parce qu'ils se disent : si je le contrarie, je vais perdre sa confiance et alors je ne saurais pas ce qu'il fait ; il pourra peut-être faire une tentative de suicide, il va prendre de la drogue, il va avoir de mauvaises fréquentations... Je ne peux pas me permettre une contrariété... Voilà ce qui fait de l'enfant un terroriste qui sidère sa famille, la rend impuissante... mais un terroriste toujours, toujours terrorisé, c'est-à-dire que derrière, il y a la peur. Il n'y a pas le plaisir, il n'y a pas le désir, il y a la peur, et sentir que vos parents ont peur, je vous assure, ce n'est pas fait pour vous sécuriser. Mais c'est difficile de dire aux parents : soyez plus fermes, n'ayez pas peur, parce qu'ils vont être terrorisés de prendre une mesure, et l'enfant va sentir cette panique. Or ils sont dans un tel état de manque de repères qu'un certain nombre peut passer à l'acte. Je me souviens du fils d'un journaliste de 14 ans que je voyais dernièrement, troisième fois qu'il se fait mettre à la porte d'un collège, le père cette fois se met en colère ; le jeune ouvre la porte et dit : " Je saute par la fenêtre ". Moi, je ne peux pas garantir à ce père qu'il ne sautera pas. Non pas qu'il soit suicidaire, pas du tout, mais il est dans un tel état de rage que, sans vouloir se tuer, il peut se défenestrer. C'est ce qu'on voit aussi actuellement dans un certain nombre de coups de couteau, d'actes violents. Ce n'est pas qu'ils veuillent, c'est que tout d'un coup, c'est comme ça que ça se passe. Ils en sont quelquefois les premiers surpris, pourquoi ? Parce qu'ils n'ont pas un certain nombre de repères, et les repères ça s'apprend, comme tout le reste.

Philippe Jeammet est professeur en pédopsychiatrie et chef de service de psychiatrie de l'adolescent et du jeune adulte à l'Institut Mutualiste Montsouris à Paris. Il est également membre titulaire de la Société Française de Psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent. Il est Président de l'Ecole des Parents et des Educateurs d'Ile de France. Il est psychanalyste et membre de la Société psychanalytique de Paris. Ses nombreux travaux sur la pathologie à l'adolescence ont nourri de nombreuses classes successives d'étudiants en psychologie et psychiatrie et des professionnels. Ses travaux portent sur des pathologies spécifiques à l'adolescence : troubles des comportements alimentaires, dépendances addictives, somatisation, troubles graves de la personnalité. Ils portent aussi sur des points spécifiques du fonctionnement psychique à cet âge. Philippe Jeammet a introduit des notions comme celle de circulation psychique extracorporelle ou d'espace psychique extérieur qui permettent de mieux saisir l'importance de l'environnement qui peut avoir un rôle décisif d'autant plus si le monde intérieur de l'adolescent est chaotique. Mais Philippe Jeammet s'est aussi attaché à la transmission de ses connaissances et de son expérience à tous les adultes qui se questionnent sur leurs attitudes dans leur relation avec les adolescents. Ses derniers ouvrages en témoignent : Que transmettre à nos enfants ? en collaboration avec M. Ferro, Réponses à 100 questions sur l'adolescence. D'autres ouvrages plus spécialisés restent cependant très abordables : Anorexie, boulimie : les paradoxes de l'adolescence. Evolution des problématiques à l'adolescence : l'émergence de la dépendance et ses aménagements, en collaboration avec M. Corcos.

Lire au lycée professionnel, n°54, page 9 (06/2007)

Lire au lycée professionnel - Droits et besoins peuvent-ils s'opposer chez l'enfant et l'adolescent ?