Dossier : Adulte/ado, une question de relation

Quelle autorité pour les adultes dans une société "adolescentrique "?

Gérard Guillot

Il existe aujourd'hui une crise de la transmission, une fragilisation voire dans certains cas une rupture du lien intergénérationnel et il existe une crise de "l'adultité", c'est-à-dire de l'âge adulte. L'adulte, au sens traditionnel du terme, ne fait plus autorité. C'est la figure de l'adolescence qui est devenue centrale. Alors nous devons nous interroger sur cette évolution depuis une trentaine d'années, qui a conduit à ce que le centre de gravité soit l'adolescence et non plus l'âge adulte. Il convient tout d'abord d'interroger le rapport au temps.

Une culture de l'immédiateté

Traditionnellement, le temps faisait autorité. Il y avait l'autorité des anciens, du père, de la mère, du maitre d'école... Or ce n'est plus le cas. Pourquoi ? Parce que, notamment avec l'emprise accrue des contraintes économiques, avec le phénomène de la globalisation économique - la mondialisation -, avec également l'évolution des moeurs, avec les événements dits de "Mai 68", nous sommes de plus en plus dans une culture, au sens sociologique du terme, de l'instant, dans une culture de l'immédiateté, dans une culture du "tout tout de suite". Ce qui est important, c'est d'accéder en "temps réel" à ce que notre société propose comme produits, services, loisirs, à défaut de proposer toujours du travail...

L'expression "temps réel" est significative. Les nouvelles technologies - qui sont quand même nouvelles depuis un certain temps, mais qui progressent toujours - permettent des communications quasiment dans l'immédiateté de l'échange et à distance. Mais parler de temps réel en assimilant celui-ci à l'immédiateté est à mes yeux un symptôme culturel car on peut se demander dans quel type de temps nous étions avant. Puisque le temps réel, c'est l'immédiateté, avant le temps réel, quel était la réalité du temps ? Aujourd'hui pour de nombreux jeunes, le temps passé est caractérisé par la longueur, la lenteur, la nécessité de la patience...

La temporalité longue des apprentissages

Le temps réel, en réalité, c'est la mort du temps au bénéfice de l'instant ! Pourquoi cela pose-t-il problème ? Cela pose problème du point de vue de l'éducation des enfants et des adolescents, quels qu'en soient les acteurs : éducation parentale, scolaire, parascolaire, éducation prise en charge par diverses structures associatives ou institutionnelles. En effet l'éducation, avec les apprentissages qui sont nécessaires à l'intérieur de celle-ci, non seulement les apprentissages des connaissances mais aussi du vivre ensemble, du respect de soi et de l'autre, de la citoyenneté, l'ensemble de ces apprentissages requiert des temporalités longues. On n'apprend pas par décret ! A cet égard, il est significatif de voir l'influence des médias, du monde du spectacle au sens large du terme, avec certaines émissions de télévision emblématiques. Je citerai sans doute l'une des plus connues : la Star Academy, qui donne, entre guillemets, l'exemple d'un apprentissage possible de manière rapide, intense et qui confère la célébrité et la réussite avec cette perversion que les nominés à l'exclusion sont fêtés ! L'exclusion devient une fête et les exclus auront aussi éventuellement leur part de bénéfice de participation. C'est un contre exemple de la temporalité longue nécessaire à un apprentissage. Mais c'est un exemple qui fascine de nombreux jeunes.

La posture d'un adulte dans l'éducation d'un enfant, et plus particulièrement d'un adolescent ou d'une adolescente, se trouve prise dans une tension, voire dans une contradiction difficile à surmonter : essayer d'articuler la temporalité longue des apprentissages avec la culture de l'instant dans laquelle baignent ces enfants et ces adolescents, et l'adulte aussi au demeurant. Comment concilier le plaisir de l'immédiateté avec le plaisir différé des apprentissages, étant entendu de plus que réussir à l'école n'implique plus nécessairement de réussir dans la société. Nous savons les uns et les autres la différence qui est à faire entre réussir dans la vie et réussir sa vie. Aujourd'hui, on peut avoir le sentiment que pour réussir sa vie en tant que personne, pour s'accomplir, pour se réaliser personnellement, il faut d'abord réussir dans la vie, comme si au fond, la personne, dans son développement, était tributaire des attentes et des attendus de la société.

Une société "adolescentrique"

Le rapport au temps a donc changé. Il convient aussi de distinguer les termes de temps et de temporalité. Je préfère celui de temporalité qui a un caractère dynamique. Une temporalité de vie n'est pas nécessairement une tranche d'âge. Traditionnellement dans les sociétés, il y avait trois tranches d'âge qui étaient reconnues avec des rites de passage : l'enfance, l'âge adulte et la vieillesse. De manière récente dans l'histoire culturelle propre à notre type de société, le temps de l'adolescence, c'est-à-dire l'entre-deux entre l'enfance et l'âge adulte, s'est inscrit dans ce découpage et s'est de plus en plus prolongé. Il y a plus de vingt ans, Tony Anatrella a intitulé l'un de ses ouvrages : Interminables adolescences : les 12-30 ans. Ce temps d'adolescence est un temps essentiel pour la "finition" de la personnalité, c'est le temps où un garçon ou une fille essaie de se constituer une identité psychosociale et psycho sexuelle correspondant aux normes culturellement dominantes de son milieu d'appartenance ou des milieux qui sont pour lui des milieux de référence. Le temps de l'adolescence est donc un temps de travail de l'apparence. Mais le travail de l'apparence n'est pas superficiel comme le terme pourrait laisser penser, il est existentiel et profond. Et, au fond, comment connaissons nous quelqu'un ? Comment les autres nous connaissent-ils ? Par la fréquentation de nos apparences. C'est sur la base de cette fréquentation des apparences : l'apparence physique, l'apparence vestimentaire, la manière de se comporter, la manière d'être, de parler, la posture que l'on offre en image à autrui. Lorsque nous pensons connaitre quelqu'un, nous faisons une hypothèse à partir de la fréquentation de ses apparences. Une telle hypothèse est trop facilement transformée en certitude avec des formulations qui nous sont souvent familières : "Je te connais comme si je t'avais fait". La prétention de connaitre l'autre et de le rendre transparent est dangereuse. Respecter quelqu'un, c'est aussi respecter ses zones d'ombre et ne pas le mettre en permanence sous nos miradors psychologiques qui tentent de percer sa personnalité. Il y a d'autres exemples comme cela. Quelqu'un va vous dire : "Je sais ce que tu penses". Parfois, cela arrange parce que l'on ne pensait à rien de spécial ! Parfois la question nous est posée lorsque l'on a l'air dans la lune : "A quoi tu penses ?" et l'on répond : "A rien". Mais ce n'est pas possible ! C'est suspect, donc il faut trouver un objet de pensée... Une autre expression : "Je sais ce que tu vas dire". C'est pratique aussi, surtout quand on ne le savait pas soi-même ! "Tiens, je t'ai offert ce cadeau, je savais que cela te ferait plaisir"... Et les exemples sont nombreux. Ils témoignent de cette rapidité non justifiée et dangereuse qui consiste à transformer une hypothèse en certitude, car lorsque je suis dans la certitude, je suis dans l'étiquetage d'autrui. "Tu es comme cela". Et parfois on se le dit pour soi-même, indépendamment de l'âge. Des jeunes le disent : "Je suis comme cela et ce n'est pas maintenant que je vais changer". Cette sclérose identitaire fait obstacle à la créativité développementale, elle obture l'avenir. Mais ce que je viens de dire brièvement sur le temps d'adolescence, en le laissant au sens classique comme l'entre-deux entre l'enfance et l'âge adulte, je vais le préciser encore davantage.

L'adolescence, c'est cette période où on travaille l'apparence et de plus en plus dans notre société, une apparence si possible séduisante, érotisée. Il n'est que de regarder non seulement certaines émissions de télévision, mais aussi des revues qui sont ciblées, par tranche d'âge tous les deux ans depuis quasiment l'enfance. Le temps de l'adolescence est vécu comme un temps où il y a encore du possible. Bien sûr, ce que je dis est trop général et nécessiterait d'être nuancé sociologiquement selon les milieux. Il y en a pour qui l'adolescence ne dure pas trop longtemps en raison de questions de survie pratiques et il faut travailler, ou, selon la terrible expression, "gagner sa vie". Mais souvent au moment de l'adolescence, on ne se sent pas nécessairement encore sur des rails ou en tout cas, on ne veut pas et on se révolte contre les rails, surtout que les parents par exemple, les éducateurs d'une manière générale, visent à promouvoir socialement de manière tout à fait légitime leurs enfants, leur avenir et vont dire : "Bon, écoute, moi je suis arrivé par l'omnibus, toi tu as de la chance, tu as le TGV...". Pour un ado, le TGV, au sens métaphorique auquel j'emploie le mot, est pire encore ! Un omnibus, au moins il y a des gares et on peut en sortir, on peut changer de direction, voire à certain moment presque sauter en marche. Alors qu'avec le TGV, c'est difficile, il n'y a qu'une direction, il faut y aller, alors avant de monter dedans... on hésite... parce que l'on ne sait pas exactement où l'on veut aller.

Le temps du désir

Le temps d'adolescence c'est le temps du désir. C'est un temps où le jeune est en désirance. Bien sûr, la notion de désir fait référence à la notion de désir sexuel. Mais fondamentalement, symboliquement, quel est l'objet du désir ? "Quel est l'obscur objet du désir ?", pour reprendre l'expression de Luis Buñuel. Souvent les jeunes, voire nous-mêmes, ne savons pas trop. On ne sait pas trop ce que l'on désire. Ce que désirent les adolescents, c'est se sentir en désirance. Ils désirent désirer parce que cela ouvre des horizons, du possible. La notion de désir est à distinguer de la notion de besoin. Certes un enfant ou un adolescent a des besoins, notamment des besoins vitaux qui sont à satisfaire. Mais l'être humain n'est pas qu'un être de besoin. Il est aussi et fondamentalement un être de désir. Dans l'éducation, nous avons souvent tendance à rabattre le désir sur le besoin parce que c'est sécurisant. Regardez les expressions que l'on utilise en formation, en éducation : "On va essayer de répondre à vos besoins". Encore quand les personnes en formation les expriment, cela peut se concevoir, mais souvent ils sont prévus. Pour un enfant ou pour un jeune, répondre à ses besoins, cela peut induire une représentation plus ou moins consciente, qui est sécurisante. L'éducation serait donc une affaire de "diététique". Il faut tant de vitamines de ce type pour combler tel type de besoin. Il est des personnes qui transforment leur existence dans une perspective hygiéniste : satisfaire les besoins. Le désir sexuel devient alors un besoin sexuel, une ritualisation qui, encore une fois, est confortable. Mais rabattre le désir sur le besoin, c'est se mettre en posture en tant qu'adulte, parent, éducateur... de répondre, voire de répondre à l'avance à ce que l'adolescent(e) n'a pas demandé. Déjà le système scolaire répond trop souvent, dans les enseignements qui sont dispensés, à des questions que les élèves ne se sont jamais posées. Nous-mêmes, nous avons appris un certain nombre de choses, nous avons trié, élagué, un peu ou beaucoup oublié... Cette tentation de transformer l'autre en objet de besoin plutôt que de l'aborder comme sujet de désir est une tentation forte, captatrice, qui peut se révéler en contradiction avec la finalité de réalisation de soi que l'on a pour l'adolescent(e) considéré(e) avec la conquête de sa liberté, de son autonomie, de sa responsabilité. Les adolescents se sont, depuis que le temps d'adolescence existe, rebellés, révoltés contre l'emprise adulte. Déjà M. Debesse parlait de "crise d'originalité juvénile" pour caractériser des manifestations qui peuvent être spectaculaires mais aussi silencieuses. On est souvent plus sensible au spectaculaire qu'au silencieux. Il est des joies spectaculaires, il est des joies silencieuses. Il est des douleurs spectaculaires, il est des douleurs silencieuses. Cette révolte de l'adolescence est une révolte au nom du désir, du possible. On voudrait que ce possible, comme la société le permet dans le nouveau rapport au temps, dans la culture de l'instant évoquée préalablement, puisse se réaliser tout de suite, et pas seulement le possible, mais les possibles. Les adolescents et les adolescentes sont en situation d'instants de consommation et de consommation d'instants, des instants "magiques" avec les expressions telles que "T'as bougé vendredi ?", "Tu bouges samedi soir ?"... et entre deux instants "magiques", qu'y a-t-il ? Nous ! La temporalité longue des parents, des enseignants, des éducateurs, etc., bref tous les adultes ingrats du quotidien auxquels l'envie de s'identifier n'est pas incandescente.

Une crise de "l'adultité" ?

Les adultes eux-mêmes, de plus en plus, prennent le temps d'adolescence comme référence et en amont, les enfants, de plus en plus tôt, souhaitent ressembler aux adolescents et aux adolescentes qu'ils ont hâtent de devenir. Ils sont dans un mimétisme de l'adolescence et de ses enjeux d'apparence, de séduction, de consommation d'instants "magiques", de culture de l'immédiateté. D'où l'émergence non pas d'une nouvelle tranche d'âge, mais d'une nouvelle temporalité de vie : la préadolescence qui peut aller de 5 à 8 ans jusqu'à 12/13 ans, avec des phénomènes extrêmes comme celui des "lolitas". Il s'agit de ces petites filles, qui, avec la caution ou la complicité de leurs parents, se maquillent, s'habillent de manière sexy et au fond, sans avoir les moyens d'assumer leur désir, se transforment en objets de désir. Notons que cela concerne plus les filles que les garçons, et conduit toujours à interroger le rapport fille/garçon, le rapport homme/femme dans notre société et dans notre culture. Lorsque j'évoque l'apparence, l'érotisation de l'apparence, la séduction, etc., le statut de la femme demeure, je le dirais sous forme de litote, ambigu.

Nous avons donc la petite enfance, l'enfance, la préadolescence, l'adolescence et puis une nouvelle temporalité de vie : l'adulescence, qui correspond à l'entre-deux entre l'adolescence et l'âge adulte.

Peut-être que le seul bénéfice de la réforme des retraites sera de permettre d'espérer de devenir adulte un jour ! Vous remarquerez donc la multiplicité des temporalités de vie parce qu'après l'âge adulte, ce n'est plus le troisième âge, c'est le temps des seniors. Le quatrième âge attend son baptême du feu, si j'ose dire ! Compte tenu de l'allongement de l'espérance de vie, nous avons aussi le cinquième âge, les jeunes grabataires, les grabataires seniors !

Les cinq postures de l'adulte

Parmi les adultes, dans une très brève typologie, je distinguerai cinq postures.

==> L'adulte complice : l'adulte qui joue la carte de la complicité fusionnelle avec l'adolescent ou l'adolescente. C'est au fond, l'adulte qui désire rester adolescent(e) : "Je suis comme toi", alors, évidemment, avec une crédibilité plus ou moins grande. Mais chez les jeunes parents, il s'agit d'un phénomène qui se développe. On va voir une mère avec sa fille préadolescente, aller choisir avec elle leurs sous vêtements respectifs... Autre exemple, une mère qui dit à sa fille de 8 ans : "Bon écoute, je suis enceinte et tu sais qu'avec ton père cela ne va pas très fort." La petite répond : "Oui, j'avais remarqué !", et la mère ajoute : "Il est de lui, quoi. Donc si je le garde, on va devoir continuer à le voir même si... Peut-être pourrais-je rencontrer un autre homme qui nous rendrait heureuses... Parce que je sais que tu aimerais bien avoir un petit frère ou une petite soeur, donc je ne sais pas trop si je dois le garder ou pas... Qu'est-ce que tu en penses ?". C'est ce que l'on appelle le phénomène de parentalisation des enfants, qui est le symétrique de l'infantilisation des adultes.

==> L'adulte caution : C'est l'adulte qui ne peut pas jouer à "On est pareil", mais qui peut-être projette sur son enfant un rêve inassouvi ou un rêve nouveau d'adolescence et qui accompagne cette culture adolescente de l'apparence séduisante. Dans ce cas là, l'adulte donne son aval aux demandes d'achat, aux types de loisirs, aux types d'apparence et aux démarches de l'adolescent(e).

==> L'adulte indifférent, lié à la croissance de l'individualisme dans nos sociétés, à la rupture de ce que l'on appelle le lien social. Et là, j'en profite pour le dire dans une parenthèse qui me parait essentielle, souvent nous avons le souci au niveau politique, au niveau familial, de veiller à la restauration ou à la non rupture du lien social. Je crois qu'il faut prendre garde parce que l'aliénation, la dépendance, la prostitution, l'esclavage... sont des liens sociaux. Un lien social, oui, s'il est d'abord un lien humain. C'est-à-dire si à aucun moment il ne déchire l'humanité, si à aucun moment il n'exclut une personne ou un groupe de l'humaine condition universelle. L'adulte indifférent, avec cet individualisme qui caractérise aujourd'hui tous les temps de vie, serait, par exemple, un père qui dit à son fils, qui avait prévu au départ d'être ingénieur et qui vient lui dire que finalement il voudrait être artiste : "Comme si on avait besoin d'un troubadour dans la famille... Et c'est avec ça que tu vas gagner ta vie ? Enfin écoute, moi j'ai fait ce que je pouvais pour toi, moi j'ai aussi ma vie à moi, je m'en occupe, tu te débrouilles, chacun sa vie. Bonne chance fiston !".

==> L'adulte dogmatique : Il s'agit de l'adulte qui rejette purement et simplement cette culture adolescente de l'immédiateté. "Non, ce n'est pas acceptable. Jamais de mon temps, on aurait vu cela !". Ce type d'adulte est souvent partisan d'une restauration de l'autorité à l'ancienne. L'autorité à l'ancienne a souvent pris la forme de l'autoritarisme.

Tous ces types d'adulte ont un dénominateur commun, car un adolescent a besoin de se construire contre l'adulte, mais au double sens du terme, "en opposition à" et "en appui sur". Avec l'adulte complice ou l'adulte caution, il n'y a pas "d'opposition à". Ces adultes veulent un bon contact et surtout pas de conflits : "On est pareil, on se comprend, on est copain, on est copine...". L'adulte indifférent, lui, s'éloigne. Quant à l'adulte dogmatique, il veut bien le conflit, mais celui-ci est résolu d'avance. Du même coup, les adolescents et les adolescentes qui sont privés du "en opposition à" par le fait même sont privés du "en appui sur". La fonction d'étayage de l'adulte n'est plus assumée. C'est pourquoi il existe, et doit exister, un cinquième type d'adulte.

==> L'adulte adulte : un adulte qui accepte d'être un adulte ingrat du quotidien, qui accepte ce dialogue difficile, conflictuel, avec l'adolescent, qui sait être à l'écoute dans les moments nécessaires et non pas dans les moments que l'adulte choisit nécessairement. Et cet adulte là n'a pas à vouloir rivaliser avec les adultes, qui ne sont pas des adultes, du monde des médias et du spectacle parce que le monde des médias et du spectacle met en scène des adolescents et des adulescents. Et même lorsque l'on demande à une grande vedette, qui ne "vieillit" pas - même si elle avance en âge - "Quelle impression cela vous fait-il d'avoir 60 ans ?". Elle répond : "Je ne vieillis pas : je grandis !" (c'était Johnny).

Pour autant, "l'adulte adulte" que nous sommes chacune et chacun invités à être, cela ne veut pas dire que nous allons nous enfermer de manière résignée dans un rôle ingrat : car nous sommes des êtres "polyrythmiques". Ces temporalités de vie sont des postures, des rythmes de vie. A un âge donné, par exemple à 35 ans, si je suis dans une situation éducative par rapport à un adolescent, je peux avoir une posture "d'adulte adulte". Mais dans d'autres situations, je peux être en posture d'enfant, d'adulescent, (en "jeune grabataire" c'est plus rare !).

Nous avons donc une diversité de postures dans le rapport aux temporalités de vie et c'est une richesse que les adolescents et adolescentes ont aussi. Alors ne les enfermons pas dans un temps. L'être humain est un être pluriel avec bien sûr un foyer d'identité mais il a cette possibilité d'adopter des postures diverses par rapport au monde, par rapport aux autres, par rapport à soi-même et c'est ce qui est à la base de la créativité.

La personne, le respect : l'indispensable autorité de l'adulte

Je voudrais ajouter maintenant que l'autorité que l'adulte a à exercer envers les adolescents est vraiment indispensable, à condition de la distinguer de l'autoritarisme. C'est après la Seconde Guerre mondiale et les horreurs du nazisme que peu à peu dans les représentations collectives, un amalgame s'est produit entre autorité et autoritarisme. Le refus de l'autoritarisme a impliqué le refus de l'autorité, qui a culminé dans les événements de mai 1968 avec l'effet de balancier que nous savons du côté de la non-permissivité, du laxisme. La non-permissivité a donné les adultes complices, les adultes caution, tandis que l'adulte dogmatique est resté héritier de l'autoritarisme.

Il est important de rappeler qu'au mot autorité correspond le verbe autoriser. Quand on pense autorité, on pense tout de suite punition... Or exercer l'autorité, c'est autoriser l'adolescent ou l'adolescente à être, à exister, à grandir, à faire, à essayer, à s'essayer, à se tromper, à créer, à aimer ou à ne pas aimer. Cette fonction d'autorisation de l'autorité concerne l'être, la personne de l'adolescent ou l'adolescente. Elle implique le respect de sa personne avec l'exigence de la réciprocité de ce respect. Le respect, je l'entends au sens éthique, comme respect a priori et inconditionnel de la condition humaine chez tout être humain sans exclusion. Donc autoriser à être : mais autoriser à être, cela ne veut pas dire autoriser à faire n'importe quoi. C'est pour cela que la fonction d'autorisation qui porte sur l'être doit s'accompagner d'interdits qui porteront sur le faire, sur les conduites et sur les pratiques. Il existe de grands interdits fondateurs, structurants comme l'interdit de l'inceste dont Levi Strauss, depuis longtemps, a montré qu'il avait au fond pour fonction de ne pas favoriser une logique clanique, mais d'obliger à aller vers l'autre. C'est pourquoi toute société est fille du métissage. C'est la raison pour laquelle tous les mythes de la pureté, nous le savons, sont des mythes très dangereux. Et aujourd'hui ils rejaillissent politiquement et parfois religieusement. Autre interdit fondateur : l'interdit de la violence. Quand deux êtres humains se rencontrent, ils ont le choix entre se battre et se parler. L'éducation, c'est le choix du dialogue contre la violence. Il est important de savoir dire non. Exercer l'autorité c'est savoir dire non, mais de la manière suivante : c'est le non qui refuse une action ou un propos sans jamais rejeter la personne.

Pour conclure, l'exercice de cette autorité, je l'appelle celui d'une autorité de bientraitance. Respecter la personne rend d'autant plus crédible les nécessaires interdits que l'on a à poser, car un adolescent ou une adolescente a besoin d'un cadre et de limites pour se construire et c'est à l'intérieur de ce cadre et ces limites, que sa liberté et son autonomie pourront prendre leur envol.

Le rapport au négatif et l'estime de soi

J'ajouterai simplement que ce qui fait souvent obstacle à une autorité de bientraitance c'est la "gourmandise du négatif" qui nous habite. Nous sommes trop attentifs dans l'éducation à ce qui ne va pas, les erreurs, les échecs, les actes de délinquance, de déviance... Quand un enfant rentre de l'école, la première question que lui posent souvent ses parents est : "Quelle note as-tu eue aujourd'hui ?" Il répond : "J'en ai eu deux. Je commence par laquelle ? J'ai eu un 18/20 en musique." Pour lui, il s'agit du premier 18/20 dans sa carrière d'élève, mais ses parents lui disent : "C'est bien. Et l'autre note, la "vraie"?". L'enfant répond : "J'ai eu 6/20 en dictée." Avez-vous vu beaucoup de parents demander : "Combien d'erreurs as-tu su éviter ?" Non, ils demandent : "Combien de "fautes" as-tu faites ? Je te l'ai expliqué cent fois ! Tu le fais exprès, t'es comme ta mère !". Dernier exemple, la meilleure photographie que l'on peut avoir de nous-mêmes, qu'une personne peut avoir d'elle-même, c'est le soir quand elle rentre chez elle. Quand on rentre chez soi et que l'on retrouve les personnes que l'on aime et qui nous aiment - si on prend cette hypothèse optimiste ! - donc sa femme, son mari, sa compagne, son compagnon... Beaucoup de personnes rentrent en se plaignant. Je ne dis pas que cela n'est pas justifié par la pénibilité éventuellement des conditions de travail et des conditions de vie. A la question de sa femme : "T'as passé une bonne journée ?", son mari répond : "Pire que d'habitude, c'est affreux !". On se demande du reste comment on peut descendre aussi bas dans la logique du pire ! Et puis, ce sont souvent des problèmes relationnels : "Tu ne sais pas ce que m'a fait Machin ?" "Si on le sait !...". De toute façon, on écoute, on est obligé d'y passer. Alors l'autre raconte : "Il m'a fait ceci, cela...". Parfois la femme se dit : "J'aimerais bien rencontrer Machin parce que ce doit être quelqu'un de particulièrement créatif pour pouvoir se renouveler comme cela tous les jours !" Tandis que l'autre se plaint toujours de la même manière !

Mais en fait ce que je signifie à mon entourage immédiat, à mes enfants, à des adolescents, c'est que le plus important, là, tout de suite quand j'arrive, c'est de me plaindre de ce qui m'est arrivé de désagréable aujourd'hui, au lieu de montrer le plaisir que j'ai à retrouver mes proches. Alors certains vont dire : "On ne va pas s'extasier tous les soirs !" C'est un choix... Il faut savoir refermer les portes sur les situations, et l'apprendre aux adolescents ou adolescentes, qui justement sont dans la confusion et les courants d'air parce que toutes les portes sont ouvertes dans les situations qu'ils vivent. Arrivez positivement, travaillez la disponibilité qualitative. Vous avez un enfant qui vient vers vous : "Papa !" Celui-ci : "N'hurle pas quand j'arrive ! Laisse-moi fermer la porte. Pense au voisin !" Le père se plaint à sa femme, la transformant en "poubelle affective" et se demandant après pourquoi la soirée n'est pas réussie ! Puis il demande à son enfant : "Viens ici ! Pour me sauter dessus comme cela, c'est que tu avais bien quelque chose à me dire !" "Non", répond-il. "Viens ici, j'te dis, c'est important le dialogue avec ses parents !". Vous l'aurez compris l'autorité de bientraitance que je préconise suppose un travail sur soi-même. Il faut savoir aussi se bien traiter pour bien traiter les autres.

La notion que je n'ai pas développée est celle d'estime de soi. Beaucoup d'adolescents et d'adolescentes qui sont en souffrance, en difficulté, en transgression, ont une estime d'eux-mêmes ou d'elles-mêmes négative. Un adulte qui veut exercer une autorité de bientraitance doit travailler à l'évolution de cette estime de soi négative en profondeur, vers une estime de soi plus positive chez l'adolescent ou l'adolescente. Certains auteurs ont avancé la notion d'estime actuelle de soi. Si, dans une situation par rapport à un défi qui m'est proposé, j'y arrive, alors la situation me renvoie en miroir une image positive de moi. Cela ne dure peut-être pas longtemps. Mais plus un adolescent ou une adolescente vit de situations d'estime actuelle de soi positives, plus cela peut renforcer son estime de soi structurelle positive si elle l'est déjà et peut progressivement diminuer une estime de soi négative et la faire évoluer à moyen terme vers une estime de soi positive. Parce que lorsqu'on se réconcilie avec soi-même, on se réconcilie aussi avec les autres.

Donc comme nous sommes dans une culture de l'immédiateté et que le temps long, c'est fini, je m'arrête et je vous remercie.

Agrégé de philosophie, Gérard Guillot est professeur à l'Institut Universitaire de Formation de Maitres de l'académie de Lyon. Il coopère avec des partenaires des champs éducatifs, sociaux, artistiques et scientifiques. Il est actuellement responsable à l'IUFM de Lyon d'un séminaire de formation des formateurs et a participé à des recherches en philosophie et en sciences de l'éducation. Il a publié de nombreux articles qui questionnent les valeurs de l'école du XXIe siècle, l'identité professionnelle de l'enseignant et l'autorité en éducation. Son dernier ouvrage paru en 2006 s'intitule d'ailleurs L'autorité en éducation. Sortir de la crise, Paris : ESF.

Lire au lycée professionnel, n°54, page 3 (06/2007)

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