Dossier : Amour et littérature

La représentation de la femme dans la BD

Panorama historique

Gérard Belle-Pérat

Le lecteur trouvera ici un panorama historique qui permet de mieux comprendre comment l'image de la femme a évolué dans la bande dessinée. Les albums cités font partie de la collection personnelle de l'auteur et il ne s'agit en aucun cas d'une liste d'ouvrages à proposer aux jeunes dans un cadre scolaire.

Des débuts très sages

A ses débuts, la BD, considérée comme un produit pour les enfants, connait essentiellement des héros masculins. Dans certaines histoires de Töpffer, des femmes représentantes de la haute bourgeoisie apparaissent, sans pour autant occuper une place prépondérante. Chez Christophe, La famille Fenouillard (1893, Armand Colin) est représentative du milieu aisé de l'époque : le père est le personnage principal, sa femme et ses filles " suivent " ; comportement, aspect exaltent l'esprit de famille, la bonne éducation, la tradition, même si les aventures peuvent être mouvementées, les situations saugrenues.

Avant la Première guerre

Cependant, très rapidement, la BD s'est aventurée sur le terrain des histoires " coquines " comme on les qualifiait à l'époque. Les magazines populaires de la fin du XIXe et du début du XXe publient, sous forme de gags, en une seule image ou une planche, des faits divers de la vie quotidienne, riches en filles peu vêtues ou dénudées. Un grand nombre de dessinateurs et illustrateurs se retrouvent dans ces productions, poursuivant parallèlement une carrière dans la presse enfantine ; on peut signaler des auteurs comme Jean Trubert (Le chevalier Printemps), Raymond Cazenave (Le fifre de Valmy, Capitaine Fantôme), Giffey (Quatre-vingt treize, Les Misérables), Le Rallic (Pancho Libertas, Le fantôme à l'églantine). Cette situation se poursuit après la Première Guerre mondiale, jusqu'aux années quarante, même si quelques héroïnes, connaissant un très grand succès, sont apparues, comme Bécassine de Languereau et Pinchon, en 1905, ou L'espiègle Lili de Val et Vallet, en 1909.

Les années 30

Aux USA, les années trente voient l'apparition de créatures de rêve qui accompagnent les héros dans leurs aventures : Aléta, femme de Prince Valiant (1937), Dale Arden et Béryl, éternelles fiancées de Flash Gordon (1934) et Brick Bradford (1933), Jane, compagne de Tarzan... Les relations demeurent très chastes (Aléta et Prince Valiant auront cependant trois enfants). L'amour, à plus forte raison le sexe, sont absents. C'est dans et par l'action que le héros prouve son amour, son attachement à la femme, dont la fonction essentielle semble être de permettre à l'homme de montrer ses capacités.

La loi de 1949

Après la Deuxième Guerre mondiale, en France, la loi, votée en1949, destinée à protéger la jeunesse de la violence, des armes, du sexe, de l'influence néfaste des comics américains, se traduit par la mise en place d'une véritable censure.

En 1954, aux USA, le Comic Code Authority, pour s'opposer à la montée des idées communistes (progressistes), produit les mêmes effets. Les personnages féminins subissent les conséquences des excès de ce retour aux valeurs traditionnelles de la famille, de la religion, de l'armée : robes et jupes rallongées, poitrines minimisées (" Cachez ce sein que je ne saurais voir... "). Certains éditeurs préconisent même la disparition des personnages féminins des histoires. De ce fait, la femme n'apparait, la plupart du temps, qu'en tant que mère de famille ou jeune fille à la recherche d'un mari. Il est hors de question de montrer sexes ou corps dénudés : la censure veille.

Les années 60 et 70

Les années soixante, malgré les interdictions et les saisies, voient apparaitre une BD s'affichant ouvertement pour adultes. En France, le véritable tournant dans la représentation de la femme dans la BD est pris avec la publication de Barbarella de Jean-Claude Forest, en 1962, dans la revue V-Magazine, qui crée un véritable scandale ; l'album finit d'ailleurs par être interdit. L'héroïne qui revendique la liberté de disposer de son corps, de sa vie, bouleverse complètement les critères de représentation de la féminité, dans les magazines dessinés. Dans la foulée paraissent d'autres albums présentant des femmes libérées, comme Saga de Xam de Nicolas Devil (1967, Losfeld), Jodelle (1966, Losfeld), Pravda la survireuse (1968, Losfeld) de Guy Peelleart, Paulette (1971, Editions du Square), Ulysse (1974, Dargaud) de Georges Pichard... En Italie, dans des revues petit format, de nouvelles héroïnes, aux formes épanouies, plus ou moins habillées ou déshabillées, voient le jour : Jézabel, Isabella, Auranella, Messaline, Panthère blonde...

Les années 80

Avec les années quatre-vingt, de nombreuses revues comme Pilote, Circus, Charlie Mensuel, Métal Hurlant, Fluide Glacial, A suivre... publient de nouveaux auteurs dont les oeuvres donnent une autre image de la femme ; personnages plus libres, assumant pleinement leur corps, revendiquant une vraie place dans les intrigues, actrices à part entière dans l'action..., tels sont quelques-uns des nouveaux critères de représentation des nouvelles héroïnes. Dans les séries, ces femmes affirment leur féminité, non seulement dans l'action mais aussi dans leur vie personnelle, au travail, en amour. Belles, souvent plantureuses, véritables canons de beauté (selon les phantasmes masculins ?), elles affirment leurs sentiments, leur sexualité, en totale liberté : certains dessinateurs sont particulièrement brillants, virtuoses dans la représentation d'une cuisse, d'un sein, d'une scène d'amour...

Un certain nombre d'albums et séries illustrent parfaitement cette situation. Serpieri, auteur italien, a créé avec Druuna (1986, Dargaud), une magnifique jeune femme qui, dans un univers apocalyptique, post atomique, doit affronter des situations difficiles et des personnages dégénérés et tourmentés. Guido Manara place ses héroïnes dans des intrigues où le sexe n'est jamais absent : Le déclic (1984, Albin Michel), Un été indien (1987, Casterman), Gulliveriana (1996, Humanoïdes Associés). Valentina (1969, Losfeld), femme du monde libérée, traverse avec élégance les albums dessinés par Crepax. Si des auteurs montrent, d'une manière réaliste, poitrines, cuisses, sexe..., d'autres se contentent, sans doute volontairement, de suggérer : qu'y a-t-il de plus troublant, de plus érotique que de voir Isa, personnage principal des Passagers du vent (1979, Glénat) de François Bourgeon, sortir de la mer, les vêtements mouillés, dévoilant par transparence, des formes que le lecteur devine pleines et parfaites.

Récemment

D'autres séries récentes confirment ces tendances. On peut retenir par exemple : Rapaces (1998, Dargaud) de Marini et Dufaux, Moréa (2000, Soleil) de Labrosse et Arleston, Marlysa (1998, Soleil) de Dannard et Gaudin, Lanfeust de Troy (1994, Soleil) de Tarquin et Arleston, L'île des Amazones (1997, Albin Michel) de Sire et Dionnet, La geste des chevaliers dragons (1998, Vents d'ouest) de Varanda et Ange...

De même, les héroïnes dessinées par des auteurs comme Félix Meynet (Mirabelle dans Double M, 1992, Dargaud ; Tatiana K, 1998, Dargaud ; Mira dans Les éternels, 2003, Dargaud) ou Jean-Yves Mitton (Vae Victis, 1991, Soleil ; Chroniques barbares, 1994, Soleil ; Les survivants de l'Atlantique, 1992, Soleil) sont aussi représentatives de l'évolution de la manière de dessiner les personnages féminins et les scènes d'amour et de sexe.

La spécificité de l'image

Cette réalité crée de nouvelles situations ; en effet, dans le livre, ce sont les mots qui décrivent les actes ou les positions et, malgré leur précision, laissent une grande part au non-dit, à l'imaginaire, en particulier, selon les niveaux de langage utilisés. Au contraire, le dessin explicite la scène qu'il illustre et fige de manière définitive. Le corps est montré avec réalisme : positions, différentes parties d'anatomie... offrent une image définie aux yeux du lecteur, même si, entre les vignettes, l'ellipse existe. Le cerveau reconstitue les images qui manquent entre deux cases. De ce fait, dans la BD, les dessins de scènes d'amour, de scènes érotiques ont un pouvoir d'expression plus fort, plus marqué que les descriptions, aussi réalistes et précises soient-elles.

De plus en plus, les femmes occupent, dans la BD, une place importante qui s'inscrit, ni plus ni moins, dans l'évolution de la société. Leur arrivée massive dans le monde du travail, leur accession à tous les niveaux de responsabilité dans la vie civile, leurs luttes menées pour la contraception, l'avortement, pour l'égalité des salaires à travail égal... se traduisent par une modification de la représentation de leur univers, dans la publicité, au cinéma ; la BD ne reste pas à l'écart.

Mais on peut s'interroger sur la généralisation de cette tendance dans les séries ; en effet, l'image véhiculée ne renforce-t-elle pas la vision de femme objet donnée par la publicité en particulier ? D'autre part, comme dans le roman et la nouvelle, se pose le problème de la pertinence de vignettes ou planches montrant corps dénudés et scènes d'amour, par rapport au déroulement du récit, à l'avancement de l'intrigue et à la complexité des personnages.

Cependant, ces albums peuvent intéresser les élèves autrement qu'en terme de curiosité ; beaucoup sont magnifiquement dessinés, avec des intrigues fortes et constituent des réussites de premier plan.

Les références des albums cités sont celles de l'édition originale.

Lire au lycée professionnel, n°53, page 27 (03/2007)

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