Dossier : Amour et littérature

Des livres à ne pas acheter ?

Anne-Laure Héritier-Blanc,
Carine Miletto,
Gaelle Sallaberry,
Nadine Travacca,
Claire Lachaize.

Y aurait-il des livres que les documentalistes s'interdiraient d'acheter pour leurs CDI ? Comment effectuent-ils leurs choix et quels sont leurs critères de sélection ? Paroles recueillies à partir d'un échange à bâtons rompus entre cinq documentalistes exerçant ou ayant exercé dans des établissements différents (lycée professionnel, collège, lycée, EREA).

Confrontés à des situations parfois embarrassantes lorsque les livres évoquent crûment la sexualité, les documentalistes se questionnent abondamment. Si leurs pratiques divergent quelque peu en fonction de l'âge de leur public, c'est surtout en étant à l'écoute de leurs émotions, de leurs ressentis et en interrogeant leurs valeurs personnelles qu'ils parviennent à construire leur opinion et à trouver la juste posture tant à l'égard des élèves que des autres adultes de l'établissement.

Censure ?

La censure est plutôt mal reçue par les documentalistes qui exercent dans l'Education nationale. Il existe pourtant des ouvrages, et nos discussions vont s'en faire l'écho, pour lesquels nous nous sommes questionnés et que nous avons délibérément écartés de nos listes d'achats.

Des bouquins dont on a pas mal entendu parler, qui ont fait polémique et pour lesquels on a un doute sur la qualité littéraire, Lady, ma vie de chienne de Burgess, par exemple, je ne l'ai pas lu, j'en ai suffisamment entendu parler pour me dire : " Bof... est-ce bien utile ? ".

L'offre éditoriale étant par ailleurs abondante et les budgets alloués au CDI peu extensibles, le documentaliste est contraint d'effectuer des choix qui lui permettent aussi de contourner les polémiques suscitées par tel ou tel ouvrage.

En tant que documentaliste, nous travaillons en réseau avec des partenaires extérieurs, qui sont les bibliothèques de quartier notamment. Les bibliothécaires sont alors des personnes ressources pour le choix de certains ouvrages sur des thèmes précis. Si elles ont lu les ouvrages avant, elles nous donnent leur point de vue et surtout la façon dont le livre a été reçu par le public.

Nous prenons soin, également, de consulter les revues professionnelles auxquelles nous sommes abonnés, par exemple InterCDI, Argos... ainsi que des sites Internet comme Ricochet.

Les revues qui présentent des avis divergents sur un même ouvrage et permettent de se construire une idée un peu plus précise de ses contenus sont donc, à ce titre, particulièrement intéressantes.

Un public varié

Par ailleurs le documentaliste qui est à la recherche de titres pouvant intéresser et attirer les élèves alimente son fonds en fonction de son public. La politique d'acquisitions s'en ressent.

En LP si on est plus orienté vers des sections de garçons ou des sections de filles on va essayer d'attirer, quand même c'est un peu le but, des élèves par des bouquins...

On sait aussi que certains livres vont être détournés ou abîmés, plutôt par le manque de maturité de certains élèves...

On peut parler des Passagers du vent par exemple, ou de certaines BD, oui.

C'est vrai qu'on peut s'interdire l'achat de certains livres par rapport à la réception que vont avoir les élèves.

Lorsque le documentaliste constate que certains livres sont systématiquement détériorés ou qu'il surprend les élèves en train de ricaner à la vue de certaines scènes érotiques, il doit se poser quelques questions d'éthique professionnelle. Faut-il, dans un établissement scolaire, flatter et encourager le voyeurisme des élèves ? D'autre part, lorsque le LP est intégré à une cité scolaire qui accueille des élèves allant de 14 à 22 ans, peut-on se priver d'acheter certains titres dont on sait pertinemment qu'ils ont toutes les chances d'attirer des élèves plus âgés ? Il semble que le documentaliste soit souvent partagé entre son désir et sa mission de développer le goût de lire - et comment éviter ces romans miroirs qui évoquent l'intime et la sexualité et dont on sait qu'ils trouveront écho chez certaines lectrices tout autant que ces BD et mangas dont sont friands les garçons mais qui ne se privent pas de mettre en scène la sexualité ? - et ses scrupules éducatifs.

Nécessaire débat

Un tel dilemme pourrait être résolu s'il était possible d'instaurer un débat autour des livres qui nous posent problème, mais comment le mettre en place ?

C'est pareil pour le livre de Guéraud (Je mourrai pas gibier, collection DoAdo noir, Rouergue). Il pourrait être intéressant dans le cadre d'un débat, mais nous, notre problème de doc, à la limite, c'est : " Qu'est-ce que je fais de ce livre que je vais livrer à quelqu'un qui va le lire seul ? " Justement, il n'y aura pas ce débat autour.

A condition de lui dire, au moment où il le prend, en lui disant tu sais celui-ci...

Oui mais je ne suis pas tout le temps dans mon CDI...

Alors, que faire ? Avertir les élèves lorsqu'on enregistre leurs prêts ? Entre mise en garde et accompagnement des usagers, où sont les frontières ?

Non je dirai attention tu sais cette histoire... Je préviendrai un petit peu. Par exemple Junk (Melvin Burgess), je préviens toujours, c'est peut-être bête... Alors je ne sais pas si c'est bien, je dis ben tu sais c'est un livre sur la drogue, mais c'est quand même assez dur par moment, il y a des scènes un petit peu... enfin bon. Peut-être que juste en disant cela je me dédouane...

Alors, tu sais, il y a des scènes de sexe...

Non je ne dis pas ça, je dis juste que c'est dur. Je sais d'abord que si c'est un gamin de 6e, déjà ça sera non. Non mais c'est vrai, là, pour le coup, je censure. Chez moi ça va de 11 ans jusqu'à 18 ans. Par contre si c'est quelqu'un de 3e ou de 2nde CAP, là il n'y a pas de problème.

Mais il existe aussi, parmi nos lecteurs, des élèves qui ne craignent pas d'interpeller spontanément les documentalistes pour glaner des informations, recueillir leur avis.

Moi, c'est les élèves qui me demandent. Je passe le bouquin, je ne dis rien et par contre comme ils lisent souvent la quatrième de couverture, ils voient quelque chose dessus, ils me disent " Madame, ça a l'air chaud, c'est hard, ça parle de quoi, vous pouvez nous dire un peu ? ". Là s'engage une discussion mais souvent elle est suscitée par eux.

Echanges

Et du reste, qu'est-ce qui nous dérange vraiment dans les livres que nous proposons à nos élèves : est-ce le traitement de la sexualité qui peut être choquant à force de crudité ou n'est-ce pas plus souvent la violence répétée, l'absence ou la négation de certaines valeurs humanistes ?

Même si les ouvrages de littérature jeunesse sont davantage épargnés du fait du contrôle législatif qui s'exerce, il n'en reste pas moins que parfois nous nous trouvons mal à l'aise à la lecture de certaines lignes et que rien ne nous empêche de faire part de notre ressenti personnel, de partager nos émotions avec les élèves, de se positionner en tant que personne, cette fois, bien distincte du professionnel documentaliste que nous sommes.

En disant : " Moi je l'ai trouvé... "

Ou bien en disant : " Il y a une scène, tu verras, elle m'a un peu dérangée... "

C'est peut-être mieux de faire comme ça. C'est ma personne qui est choquée, c'est moi en tant que personne et je ne te parle pas en tant que documentaliste mais en tant qu'individu. Mais en tant que documentaliste, s'il est au CDI tout le monde peut le prendre donc je ne peux pas interdire.

Nous pouvons aussi rencontrer un problème de conscience avec un ouvrage que nous avons acheté. Après coup, c'est-à-dire après avoir pris connaissance du livre et malgré les conseils pris de part et d'autre, notre choix peut nous sembler malencontreux. Et finalement, si le livre s'avère trop explicite, à ce moment-là, il ne faut pas hésiter à le mettre de côté. Mais avant de le retirer complètement des rayons, il est encore possible de faire appel à des personnes ressources.

Moi c'est ce que je fais, je le fais lire à plusieurs adultes : à une prof de philo, et à une prof de français mais aussi en fonction du sujet au médecin scolaire ou à l'assistante sociale, mieux au fait du quotidien souvent chaotique de nos élèves. Ce sont souvent mes testeurs quand on a des bouquins qui posent problème, sur n'importe quel sujet. Ils me donnent leur avis, mais après je reste seul juge.

C'est vrai qu'on peut se tromper, s'il n'a vraiment pas sa place, je ne vois pas pourquoi il faudrait le mettre parce qu'on l'a acheté.

C'est vrai qu'on essaie de faire de la prévention en lisant à droite à gauche pour se faire une opinion. Après tu peux acheter un bouquin parce que tu connais l'auteur et que, à ce moment-là, tu tombes plus ou moins bien.

Notre choix, malgré tout, reste subjectif, un livre avec lequel on se sent à l'aise prendra place en rayon, un autre qui crée un malaise à la lecture sera plus facilement rejeté, car la justification deviendra alors difficile. Le problème se pose différemment si on est interpellé au sujet d'un livre du CDI. Dans ce cas-là, comment justifier son achat ? On peut rencontrer des parents, des collègues qui s'interrogent sur la place d'un ouvrage dans le CDI.

On le justifie avant tout par le fait de l'avoir lu et apprécié pour différentes raisons. Si scènes d'amour il y a, elles nous paraissent s'intégrer à l'histoire (ne pas venir comme un cheveu sur la soupe), et donc se justifier au sein de l'intrigue.

On va pouvoir faire référence aux différents partenaires et aux revues, sites internet qui ont guidé notre choix.

Surtout il ne faut pas tomber dans un consensus terne parce qu'il y a des gens " coincés ". Il existe des programmes, des sujets concrets à aborder.

Est-ce qu'on ne risque pas en effet d'enfermer les gamins dans une image normative de la sexualité ?

Par contre renvoyer les questions aux autres adultes, ce n'est pas inintéressant, surtout sur ce type d'ouvrage. " Ah bon ! qu'est-ce qui te dérange, toi ? " Après c'est l'autre qui exprime et qui verbalise sa gêne.

On peut aussi, à l'inverse, être dérangé par le contenu d'un livre que nous avons acheté sur les conseils avisés d'un collègue.

Dans nos choix nous devons tenir compte de l'environnement socioculturel dans lequel on évolue. Un livre qui pose problème aujourd'hui pouvait ne pas en poser à une autre époque. Il y a des thèmes sensibles qui, en fonction de l'époque et des faits d'actualité, vont rencontrer un public plus large. De plus, il y a non seulement le sujet traité, mais aussi la façon dont il est traité. On peut avoir des sujets très sensibles qui, par un traitement intelligent, deviennent des ouvrages appréciés et retenus.

Selon le profil de l'établissement d'exercice (collège, LP, lycée ou EREA), nos critères de choix en matière d'acquisitions mais aussi nos positionnements en tant que " professionnel du livre ", peuvent donc différer. Si nous sommes tous d'accord pour dire qu'il faut promouvoir la lecture et, si besoin, prodiguer des conseils, c'est sur les modalités de cet accompagnement aux lectures que nos pratiques divergent. Les avertissements et mises en garde se font plus discrets avec des lecteurs plus âgés, et lorsque le documentaliste tient à faire passer un message personnel, il privilégie plutôt, pour éviter les embarras, le tête-à-tête avec l'élève.

Il y a des relations personnelles, intimes qui se passent avec un livre et ils ne veulent pas toujours que tu interviennes. Il y a des lectures, tu sens que l'élève sait très bien pourquoi il prend ce livre et il n'attend pas de toi que tu interviennes, au contraire il veut que tu le laisses tranquille et que tu ne lui demandes pas " Alors ça t'a plu, tu l'as aimé ? ". Il y en a qui sont tout contents et qui attendent que tu rebondisses sur leur lecture et puis il y en a... Quand en plus tu abordes des sujets sur la sexualité, s'ils sont à des âges où ils se cherchent, ils ont envie de lire des choses tout seul et ils n'ont pas envie que tu interviennes.

En présence d'ouvrages centrés sur la sexualité, il faut donc bien être à l'écoute des élèves et savoir parfois bannir un prosélytisme qui pourrait se révéler bien encombrant pour tout le monde au final.

Lire au lycée professionnel, n°53, page 24 (03/2007)

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