Dossier : Amour et littérature

Les livres qui dérangent dans les bibliothèques

Christine Rivoire,
Annie Vuillermoz.

Ces bribes de réflexion sont issues d'une discussion informelle entre quelques bibliothécaires de la région grenobloise, à partir de la question : quelle place donnons-nous aux livres qui parlent de sexualité ? De nombreuses questions ont surgi, ainsi qu'une diversité voire une divergence d'expériences et de ressentis, montrant que les pratiques étaient à analyser davantage et la formation à développer.

Service public

Service public de la lecture, la bibliothèque a pour mission d'accueillir tous les publics, de tous âges, de toutes origines. C'est bien ce rôle universaliste qui fait la valeur de ces lieux que sont les bibliothèques : ouvertes à chacun, elles offrent des collections diversifiées sur tous sujets et de tous niveaux. Mais c'est aussi ce positionnement qui met parfois les bibliothécaires dans des situations inconfortables. Une diversité de livres est proposée pour une diversité imprévisible de lecteurs : dès lors, il est bien évident que le bibliothécaire ne peut maitriser toutes les rencontres livre/lecteur. Certains livres peuvent croiser la route d'un lecteur non prévu et, donc, un jeune lecteur peut " tomber " sur un livre " pas pour son âge " : bande dessinée de Reiser ou de Manara entre les mains d'un préado, documentaire sur la sexualité regardé compulsivement dans un coin reculé de la bibliothèque par quelques écoliers bruyants, roman - classique ou non - dont quelques pages suggestives font les délices des uns ou des autres, etc. Un livre peut aussi heurter le lecteur dans ses convictions : Marjane Satrapi peut choquer une jeune fille musulmane, Titeuf révulse certains parents, les témoignages empruntés par une jeune lectrice avide d'histoires vraies peuvent la troubler (récit d'incestes, de viols...), etc.

Impossible donc de maitriser tout ce qui se passe dans une bibliothèque, impossible aussi de maitriser tout ce qui se passe dans un livre ! Et puis, bien des surprises nous guettent, le lecteur choqué n'est souvent pas celui auquel on pensait. En bibliothèque, les jeunes ont accès à toutes sortes de documents, tout comme en librairie, à la radio, à la télévision, au cinéma, sur internet... La bibliothèque ressemble au monde, elle reflète ses contradictions. Alors, faut-il en avoir, ou non, de ces livres qui dérangent ?

La diversité des cadres

La diversité des cadres ne facilite pas la tâche des bibliothécaires. Dans les bibliothèques, les espaces pour les enfants sont constitués de collections protégées par la loi de 1949 sur les publications pour la jeunesse : " Il est interdit de proposer, de donner ou de vendre à des mineurs de dix-huit ans les publications de toute nature présentant un danger pour la jeunesse en raison de leur caractère licencieux ou pornographique ". La plupart du temps la bibliothèque pour les adultes est proche et là, les missions sont autres : constituer des collections répondant à des critères de pluralité d'opinion, faciliter le libre accès de l'usager à tout type de document et d'information. La limite est celle de la loi : ne pas proposer de documents qui incitent à la haine, au racisme et à la pornographie.

Dans la plupart des bibliothèques, l'accès à la section adultes est possible dès l'age de 13 ans avec autorisation parentale. Il s'agit là de favoriser le passage de la section jeunesse à la section adultes pour permettre aux jeunes de construire leur itinéraire de lecteur, objectif premier des bibliothèques. Ainsi, les jeunes ont de fait accès à toutes sortes de documents.

Les passions

Si les professionnels s'accordent sur les missions des bibliothèques, au quotidien tout se complique ! Chacun (ou chaque équipe) fait le choix des livres à acheter à sa façon, en fonction de sa sensibilité, de son intimité... Certains adoptent des positions extrêmes :

Sur La vie de ma mère je colle une étiquette " réservé aux adultes "

Les Titeuf, je les mets au secteur adultes et L'amour en chaussettes, je l'ai retiré.

D'autres mettent en doute ces pratiques :

Mettre des avertissements sur les livres ? Voilà sans doute un bon moyen pour donner envie de lire aux ados !

Le débat est tranché sur l'usage des documentaires et de la fiction :

Avec les documentaires, plus techniques, il est plus facile d'aborder la question des relations filles/garçons.

Je préfère utiliser la fiction ; on parle des personnages et pas de soi, cela met de la distance et permet d'exprimer plus de choses, de parler des sentiments...

La fiction permet aussi de donner des informations :

Par exemple L'amour en chaussettes : c'est cru, il y a des descriptions, sans vulgarité, on y parle des premiers rapports sexuels.

Je propose des textes littéraires, ainsi la qualité d'écriture permet d'aborder des sujets complexes.

Ce n'est pas sûr... Est-ce mieux d'aborder en suggérant ? Un texte littéraire peut être très troublant...

Une question importante apparait. Les livres avec des personnages complexes ne sont-ils pas plus troublants pour de jeunes lecteurs que des livres plus caricaturaux - ceux que la critique va dévaloriser - où on identifie vite et sans ambigüité le bien et le mal ?

La bibliothèque, lieu de tous les échanges

Avoir des livres qui laissent place à la sexualité est une chose, mais quelle place peuvent tenir les bibliothécaires ? Là aussi, le débat est animé.

Est-ce notre rôle d'aborder la question de la sexualité ?

Parfois c'est trop périlleux et dans certains quartiers on ne peut aborder la question de la sexualité. Ça se mélange avec les questions religieuses, trop complexes à gérer.

Un exemple : après présentation de livres de Shaïne Cassim, une bibliothécaire a été agressée par les filles d'une classe de collège disant : " Vous n'avez pas le droit d'aborder cela, de parler de ces sujets... ", c'est-à-dire les règles, la sexualité, etc.

Moi j'aborde le sujet seulement avec une éducatrice...

Je ne comprends pas, on veut acheter et proposer des livres sur tous sujets et en même temps rapidement on dit qu'il n'est pas de notre ressort de traiter du sujet abordé dans ces mêmes livres !

On ne peut pas s'entourer sans cesse de spécialistes, c'est se protéger, c'est nier le rôle de la bibliothèque !

On peut donner son avis en tant qu'individu.

C'est même notre travail de permettre à chacun de s'exprimer à partir d'une lecture.

La bibliothèque doit laisser place à ce qui dérange et être le lieu de tous les échanges. Les échanges entre les professionnels et leurs partenaires sont à privilégier. Autour d'un livre qui questionne ou met mal à l'aise, les bibliothécaires doivent savoir recueillir le maximum d'opinions (enseignants, collègues, jeunes, etc.). pour ne pas en rester à une première impression, pour mieux entendre et mieux gérer les diverses réactions.

La bibliothèque permet les échanges d'individu à individu, pendant les temps d'ouverture au quotidien, le temps d'un conseil de lecture ou d'une conversation. L'échange s'organise aussi avec un groupe, dans le cadre d'animation. Le bibliothécaire, qui est dans une position neutre par rapport aux jeunes (ni parent, ni enseignant), doit permettre ou susciter la discussion. De petites phrases simples peuvent jeter un pont :

J'ai eu du mal à lire ce livre. Et toi ?

Je trouve que ce texte parle de la sexualité d'une façon brutale.

Je l'ai trouvé violent, même écoeurant...

Vous êtes gênés, moi aussi...

Le bibliothécaire peut aider à formuler pourquoi certaines images choquent plus que d'autres, pourquoi certains textes perturbent plus, invitant ainsi à développer les capacités d'analyse des jeunes, ne laissant pas seul avec ses émotions le lecteur perturbé ou déstabilisé.

Laisser sa place à ce qui dérange

La lecture - la culture - ça dérange ! en frottant chacun à autre chose, autres personnes, autres pensées, autres valeurs... Et un adolescent, ça perturbe le calme... d'autant plus si une image ou un texte l'a provoqué, excité, dérangé ! Au bibliothécaire d'entamer le dialogue :

qu'est-ce qui te fait rire ? tu es choqué ? on peut en parler

d'expliquer pourquoi il a acheté tel livre, au bibliothécaire aussi d'exprimer ses doutes et de laisser place à l'émergence d'autres avis.

Pour mener à bien ce rôle complexe de passeur et d'intermédiaire, les bibliothécaires doivent être armés et formés. Leur rôle ne se limite pas à " avoir ou pas " de ces objets (textes, images, musiques) qui dérangent : il faut aussi apprendre à en parler.

Lire au lycée professionnel, n°53, page 22 (03/2007)

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