Dossier : Amour et littérature

Pourquoi et comment parler de sexualité aux jeunes

Vincent Massart-Laluc

Entretien avec Michela Marzano (Philosophe) .

Philosophe, Michela Marzano a pris le corps comme objet d'étude. Elle s'intéresse à l'évaluation morale des structures normatives et juridiques à l'égard du corps, ainsi qu'aux enjeux de normes et de valeurs dans les pratiques qui entourent aujourd'hui le corps. Dans le domaine de l'adolescence, on lui doit notamment Alice au pays du porno, sous-titré Ados, leurs nouveaux imaginaires sexuels. Suite à cet entretien, nous avons sollicité son avis à propos de quelques extraits littéraires évoquant la sexualité.

V. M.-L. : Quel est votre domaine de réflexion ?

M. M. : Mon point de départ, c'est la réflexion sur l'extrême fragilité de l'homme. Je fais de la philosophie morale et pense la relation à l'éthique. Il ne s'agit pas d'établir une liste de pratiques interdites ou pas. La question n'est pas de décliner un savoir tout prêt, mais de donner des outils pour se positionner par rapport au monde, de se forger un regard critique.

V. M.-L. : Qu'est-ce qui vous amène de " l'extrême fragilité de l'homme " à la réflexion critique sur la sexualité en général et le fait pornographique en particulier ?

M. M. : Mon intérêt premier est le corps. Le corps comme le lieu qui dit et témoigne de notre finitude humaine, et cela en dépit de tous nos efforts pour le mettre à distance. S'interroger sur le corps m'a menée à la sexualité et à envisager le paradoxe suivant : comme se fait-il que la sexualité, lieu de la jouissance, lieu joyeux par définition, reliée à la dynamique de la vie, soit aussi liée par moments à la souffrance ? Or, bien qu'elle soit fondamentalement dissimulée, la souffrance habite la pornographie, à tel point que l'on peut affirmer que celle-ci s'est constituée sur la banalisation de la violence et sur l'absence de compassion. Je ne suis pas prescripteur de normes dans la mesure où une critique d'un fait qui s'érige en norme - la critique et la déconstruction du discours que la pornographie tient sur la sexualité dans sa prétention à en dire le dernier mot - ne peut elle-même se prétendre édicter une norme, d'où ma position, non pas neutre vis-à-vis du fait pornographique, mais distanciée.

V. M.-L. : Le fait pornographique tient-il sa spécificité des images ? Si oui, quel est le statut des oeuvres érotiques qui fleurissent dans les rayons des librairies et comment expliquez-vous ce besoin de dire le sexe ?

M. M. : Il y a des livres pornographiques, ce n'est pas une spécificité de l'image. Quand l'acte sexuel n'est plus un moyen de rencontre, mais quand il s'agit d'un acte de consommation mutuel, l'individu est réduit au corps et le corps à un agglomérat d'organes. L'autre n'est plus quelqu'un digne de respect, il y a un rapport de consommation qui évacue la dimension de l'humain. Prenez l'ouvrage de Catherine Millet, La vie sexuelle de Catherine M, on y retrouve la séparation entre le désir et l'acte sexuel, une indifférence vis-à-vis de l'usage que l'on fait de son corps. Comme s'il y avait une séparation entre l'individu et son corps. On y retrouve l'interchangeabilité des partenaires ; je désire X ou Y, mais mon désir de Marc ne peut pas être satisfait par Nicolas, qui sont, dans le cas de Catherine M, réduits, réduits à des ombres.Une des réponses à la présence des ouvrages à caractère érotique est l'effet mode, le sexe fait vendre. Ceci dit et mis à part, il y a un besoin de parler de la réalité, mais le problème c'est la façon dont on en parle. Comme si les auteurs ne trouvaient pas une façon non-violente d'évoquer la réalité et cette réalité-là en particulier. Les gens, les ados spécifiquement, sont en quête de ce que signifie la rencontre de l'autre. Or, la rencontre de l'autre réduite à la dimension sexuelle ment sur cet objectif et débouche sur la non-rencontre. Le magasine Jeune et jolie en classant les jeunes filles entre les " ringardes ", les " salopes " et les " extra-salopes " (sic.) met en place une hiérarchie navrante entre les filles " in ", prétendues adeptes d'une sexualité hard, déconnectée des sentiments et les " out ", stigmatisées par leur attachement à la dimension affective de la sexualité. Mais là encore, le livre, le texte parce qu'il nécessite une mise en récit - à la différence du sondage Jeune et jolie - introduit une distance entre le fait décrit et le lecteur. Bien sûr, le regard du lecteur n'est pas neutre : il est passé par le crible de la pornographie et de ses codes. C'est de cette vision que le lecteur va chercher confirmation dans le texte, mais le principe même du récit ouvre à la possibilité d'interroger le rôle de la pornographie, d'en déconstruire le discours et de se positionner face à celui-ci.

V. M.-L. : Si je dis " l'école sanctuaire " : pas de politique, pas de religion, pas de sexe, que répondez-vous ?

M. M. : Concernant le sexe il faut arrêter avec l'hypocrisie ! Eduquer, c'est former. Les jeunes à partir de 8/9 ans sont confrontés à des discours violents. Ne pas aborder la sexualité de façon sérieuse, c'est ne pas faire son travail, c'est leur refuser des instruments pour vivre dans un monde qui les envahit, c'est les abandonner. C'est une question de responsabilité. La seule façon de protéger les jeunes, c'est de les faire devenir adultes, ne pas les laisser - selon les termes de Kant - être des " minorités ". Il faut leur donner des instruments et, à ce titre, l'école n'a pas à être un sanctuaire où l'on se prosterne, mais un laboratoire où l'on se construit.

A l'abri des feuilles, Debs et Jon sourirent d'un air de conspirateur. C'était Dino et Jackie.
- Et pourquoi ?
- Dino, je croyais que c'était clair entre nous.
- -On parlait de baiser. Je ne te parle pas de baiser, là. Je veux juste...
- Pas ce soir, fit sèchement Jackie.
Dino rit. On ne pouvait savoir s'il plaisantait ou s'il était sérieux. Sans doute les deux.
- Tu ne veux vraiment pas ?
- J'ai dit non.
- Même un seul doigt ?
- Ne sois pas vulgaire.
- D'habitude, tu aimes ça.
- -Je n'ai pas dit que je n'aimais pas, j'ai dit que je ne voulais pas ce soir.
- Allez...
Il y eut un silence pendant lequel ils s'embrassèrent. Puis la conversation reprit.
- J'ai dit non.
- Allez, je veux juste caresser tes seins.
- Non.
- Un doigt.
- Non!
- Un seul.
- Non ! protesta Jackie en riant. Salaud !
- Et ça ? fit Dino.
Jackie gloussa. Deborah et Jonathon furent obligés de deviner dans l'obscurité.
- Ça suffit. Retournons dans l'allée. Je voulais juste être avec toi.
Le couple s'éloigna. Quand Jon et Deborah n'entendirent plus leurs pas, ils s'embrassèrent à nouveau. Mais Deborah n'était plus très à l'aise.
- Le sol est humide, protesta-t-elle.
Ils se levèrent, elle défroissa sa jupe et remit sa veste pendant que Jonathon la regardait tristement.

Melvin Burgess, Une idée fixe, traduction Laetitia Devaux, Hors série Littérature ã Gallimard Jeunesse, 2004

Commentaire de Michela Marzano

Il y a quelque chose de triste. La rencontre n'a pas lieu. Tout ce passe comme si l'acte sexuel était la chose la plus banale qui soit. Il en dit moins que le texte de Gioconda1, mais il parait plus obscène. Cette impression de banalisation est le reflet d'une certaine réalité, cela arrive mais si l'on commence à être cynique la première fois, on ne se rattrape plus. C'est un texte symptôme, mais en même temps il normative en prétendant décrire la globalité d'une réalité, une réalité qui s'appauvrit et dont le texte devient reflet. Le texte a-t-il pour objectif d'être un reflet qui conforte ceux qui vivent cela, doit-il proposer autre chose, donner envie à des jeunes de vivre autre chose, sachant qu'après ils feront comme ils pourront. Le risque est d'enfermer les jeunes dans des attitudes formatées. L'intérêt est de ne pas ignorer les textes comme celui-ci et d'en proposer une réflexion critique.

V. M.-L. : Pourquoi certains enseignants éprouvent-ils autant de difficultés à aborder le sujet avec leurs élèves et quelle formation leur dispenser ?

M. M. : La sexualité est le lieu par excellence de la subjectivité, et c'est un travail que de prendre du recul vis-à-vis de ce qui est tellement impliquant. Les formateurs sont censés avoir ce recul, mais peu l'ont en réalité. La question n'est pas de savoir " pourquoi " l'on parle de la sexualité mais " comment " : pour se libérer de ses propres démons ? pour faire passer un certain message du genre : " la sexualité c'est... " ou d'autres raisons... Dans le cas d'un livre comme celui de D.H. Lawrence, L'amant de Lady Chatterley, c'est par la relation sexuelle que les deux personnages se rencontrent... vraiment, et donc elle se situe au coeur du récit, elle est nécessaire. Ailleurs, l'on fait jouer au corps un rôle que pourrait jouer n'importe quel objet. Ce sont ces différences qu'il faut interroger. Alors, que les enseignants qui ne sont pas à l'aise avec le sujet le laissent aux autres... On continue à vouloir protéger les adultes, mais ce sont les adolescents que l'on doit protéger. Le fait d'en parler permet d'éviter les dérapages, le " tout est possible ", justement pour montrer que tout ne s'équivaut pas. On parle de sexualité, on parle de l'humain. On est dans une société clivée, ultra-libératrice mais hypocrite. Je n'en parle pas, ça n'existe pas ! Pour ce qui est de la formation, je ne sais pas ! C'est un point aveugle, il y a plein de formations, mais la question est de savoir qui forme qui, en faisant réfléchir sur quoi ! sur soi ? De façon générale, les directives de l'Education Nationale ne sont pas terribles car elles tombent dans les écueils du réductionnisme ; données juridiques, données biologiques... et voilà tout, ce n'est pas suffisant. Les émotions font partie de l'humain. La question, c'est d'apprendre à ressentir sans avoir honte et sans se laisser déborder. Ce n'est pas parce qu'un texte suscite des émotions qu'on n'identifie pas qu'il doit être écarté. Il faut le contrôler et pour cela il faut interroger le texte. Il faut faire un travail comparatif pour déconstruire le texte. Il faut retrouver le fil de l'humain, caché ; les profs de philo, quand ils parlent de désir devraient aborder la sexualité et, quand ils font lire des oeuvres intégrales à leurs élèves, les profs de français devraient le faire aussi, à leur manière.

Quelques ouvrages de Michela Marzano

  • Dictionnaire du corps. PUF, 2007. (Quadrige).
    Environ 300 entrées complétées d'une bibliographie et de renvois. Index des noms et des matières.
  • Malaise dans la sexualité. Lattès, 2006
    Contrairement au discours qui associe pornographie et liberté, les images X constituent une contrainte en imposant un imaginaire normatif et réducteur de la sexualité.
  • Je consens, donc je suis. PUF, 2006.
    Le critère départageant le licite de l'illicite serait le consentement des individus. Mais suffit-il à lui seul pour légitimer un acte ou une conduite ? Le but de cet ouvrage est de mettre en évidence les enjeux des débats contemporains autour du consentement et de l'autonomie.
  • Alice au pays du porno : ados, leurs nouveaux imaginaires sexuels.
    Avec Claude Rozier. Ramsay, 2005. (Questions de familles).
    Fondée sur des témoignages et des analyses, cette étude montre comment les adolescents, qui en majorité à l'âge de 13 ans ont déjà visionné du pornographique, se forgent une image confuse et erronée de la sexualité, considérant ce genre de produits comme une source fiable de connaissances sur l'éducation sexuelle.
  • Films X, y jouer ou y être ? : le corps acteur.
    Autrement, 2005. (Le corps plus que jamais)
    Entretien avec Ovidie, actrice et réalisatrice de films pornographiques.
  • La fidélité ou l'amour à vif. Buchet Chastel, 2005. (Au fait).
    La fidélité peut-elle encore être un idéal pour les couples d'aujourd'hui ?
  • La pornographie ou l'épuisement du désir.
    Buchet Chastel, 2003. (Les essais)
    La pornographie, qui conduit à l'effacement du sujet par la réduction du corps à un objet sans mystère, vidé du désir, rejoint les tentatives totalitaires de destruction de tout ce qui constitue le caractère humain.
  • Penser le corps. PUF, 2002. (Questions d'éthique).
    Analyse des différents discours sur le corps féminin et masculin : peut-on formuler une théorie anthropologique de la notion de corps considéré dans sa globalité ?

Michela Marzano est philosophe, rattachée au Centre de recherche Sens, éthique, société (CERSES) de l'Institut de recherche sur les sociétés contemporaines (Iresco). Elle s'intéresse à l'évaluation morale des structures normatives et juridiques à l'égard du corps ainsi qu'à l'analyse des enjeux de normes et de valeurs dans l'action, et à l'interaction sociale des pratiques qui entourent aujourd'hui le corps.

(1) Michela Marzano a été sollicitée à propos de Gioconda (Nikos Kokantzis, Editions de l'Aube poche, 2002). Dans le passage situé p. 100 à 103, le narrateur raconte sa première fois... Michela Marzano est très perplexe... " Des questions d'abord : est-ce cela les émotions ressenties par des enfants ? C'est un langage d'adulte utilisé pour restituer des sensations qui ne sont pas celles d'enfants de 13 ans (l'âge des protagonistes). La scène est présentée comme vécue de façon inconsciente, mais avec la conscience d'un adulte. " Peut-on tout dire, se demande-t-elle. " Il y a dans cette description au scalpel une perte du mystère. Ce langage a l'ambition de tout dire et, paradoxalement, quand tout est dit, tout est perdu... Je ne sais pas si l'aspect explicite à l'extrême est nécessaire pour rendre compte de la rencontre, des émotions, des sentiments. " Enfin, elle souligne les poncifs : " On retrouve de manière ambigüe des références à l'esthétisme du porno, la tendance à mélanger l'acte sexuel et le fait de manger de la nourriture, à présenter la rencontre sexuelle comme une pulsion, un " instinct " (notamment " l'incroyable instinct féminin "), comme si tout allait de soi

Lire au lycée professionnel, n°53, page 19 (03/2007)

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