Dossier : Amour et littérature

Après avoir lu " L'amour fou "

Entretiens semi-directifs avec quelques élèves

Marie-Cécile Guernier, Maître de conférences en Sciences du langage IUFM de Lyon, LIDILEM Université Stendhal Grenoble 3,
Vincent Massart-Laluc, PLP Lettres-Histoire, formateur IUFM Lyon.

Une des raisons essentielles pour laquelle on hésite à proposer aux élèves des textes ou des extraits comportant des scènes d'amour explicites est que l'on craint de froisser leur pudeur, voire de les choquer. Que vont-ils penser ? Que vont-ils ressentir ? Seront-ils gênés ? Voire déstabilisés par des mots, des images, des évocations qui s'étalent complaisamment sur les murs de nos villes. Nos réticences sont-elles fondées ? Il nous a semblé, dans une démarche qui peut paraitre banale, que le mieux pouvait être de demander aux élèves eux-mêmes ce qu'ils en pensent.

Notice biblio : Le premier amour est toujours le dernier

Choisir une classe

Il nous fallait une classe sans problèmes, c'est-à-dire avec laquelle les réactions concernant la lecture d'une scène d'amour explicite n'auraient pas été occasionnées par des problèmes de comportement, de tension avec le professeur, de désintérêt marqué pour le français et la lecture. Par ailleurs, il nous a semblé qu'il serait intéressant de choisir une classe où cependant les choses n'iraient pas de soi, ne seraient pas d'emblée acquises et où la lecture d'une scène d'amour pouvait être problématique. Notre choix s'est donc porté sur une classe de Bac Pro mécanique auto d'un LP de l'agglomération lyonnaise. Le niveau Bac Pro garantit un certain niveau de lecture et d'investissement dans le travail scolaire ; ceci afin d'éviter des paramètres autres que ceux en rapport avec la question qui nous intéresse. En même temps les mécaniciens auto n'ont pas la réputation d'être des lecteurs invétérés et on sait que les garçons, majoritaires dans cette classe qui ne compte

qu'une seule fille, ne sont pas particulièrement attirés par les histoires d'amour. L'adhésion au projet n'était donc pas d'emblée assurée. De plus, la classe est composée d'élèves venant d'horizons très divers et peut donc être qualifiée de multiculturelle. Enfin, cette classe mène la vie ordinaire d'une classe de Bac Pro, avec ses incidents habituels, ses complicités et ses querelles, et globalement s'entend bien avec son professeur de français. Ainsi, nous ne sommes pas dans un contexte particulier, et même si bien évidemment une classe à elle seule ne peut être représentative des élèves de LP, nous pouvons admettre que les résultats de cette expérience donnent quelques éclairages sur ce que des élèves peuvent penser de la lecture d'une scène d'amour explicite en classe.

Choisir un texte

Le choix du texte nous a posé aussi quelques problèmes. Tout d'abord nous ne voulions pas que la lecture et l'étude du texte se cantonnent à cette seule question de la description explicite de l'amour. Mais nous voulions une authentique séquence de lecture avec de réels enjeux didactiques et pédagogiques. C'est-à-dire que nous ne voulions pas bâtir une séquence prétexte. Par ailleurs, il ne fallait pas non plus que cela dure trop longtemps afin d'en venir rapidement aux entretiens. Nous avons éliminé les extraits - l'enjeu aurait été trop étroit et trop directement ciblé sur la question de la description explicite - et l'oeuvre longue - pour les motifs inverses. Nous avons orienté nos recherches vers la nouvelle pour porter finalement notre choix sur celle de Tahar Ben Jelloun intitulée " L'amour fou " et parue dans le recueil Le premier amour est toujours le dernier au Seuil en 1995.

Il s'agit de l'histoire de Sakina, jeune chanteuse égyptienne qui, à la fin d'un concert privé donné en l'honneur d'un cheikh puissant et libidineux, lui crache au visage pour réponse à sa demande de passer la nuit avec lui. Sakina quitte le palais sans encombre et reprend sa vie de jeune femme réservée, modeste et croyante, tout en poursuivant une carrière artistique de plus en plus brillante. Tout semble lui sourire d'autant qu'elle rencontre un beau jeune homme : Fawaz, dont elle s'éprend, qui l'aime et la demande en mariage. Sakina vit comme dans un rêve et son histoire lui parait conforme à celles des héroïnes de romans à l'eau de rose qu'elle affectionne. Cependant la lune de miel est moins sucrée : Fawaz devient irritable et, prétextant un virus hépatique, refuse toute relation sexuelle. Sakina est déçue et inquiète. Finalement, ses doutes se révèlent fondés et l'histoire se finit tragiquement : le lendemain, Fawaz conduit la jeune femme au palais du cheikh où elle fera partie désormais de son harem.

Réaliser une séquence

La séquence s'est déroulée en deux séances sur deux jours consécutifs. Le mardi les élèves ont lu le début de la nouvelle, tronquée de son premier paragraphe dans lequel Ben Jelloun explique les circonstances de l'écriture et donne des clés de lecture. Les élèves sont donc tout de suite entrés dans l'histoire de Sakina : "Cette histoire est arrivée il y a quelques années, à l'époque où le pays ouvrait généreusement ses portes à des visiteurs d'un type particulier, des hommes qui se déplaçaient du fin fond du désert d'Arabie pour s'offrir quelques nuits de luxure. [...] Aimaient-ils la musique ou seulement le corps des danseuses ? Préféraient-ils par dessus tout la voix de Sakina ? Sakina était une grande chanteuse."

Cette première séance a pour objet de découvrir les différents éléments qui composent la nouvelle : le cadre spatio-temporel, la construction de l'intrigue, les personnages et plus particulièrement celui de Sakina.

La deuxième séance devant avoir lieu le lendemain et le temps manquant, le professeur demande aux élèves de lire une partie de la nouvelle chez eux le mardi soir, afin que le mercredi on puisse lire le passage où sont évoqués explicitement les émois amoureux de Sakina.

La séance du mercredi est donc consacrée à la fin de la lecture de la nouvelle, mais en deux temps : tout d'abord l'épisode du mariage et de la lune de miel avortée, puis la fin tragique. Les élèves sont amenés à réfléchir à ce que peuvent signifier ces amours ratées. Les débats sont passionnés, les élèves se prennent au jeu de l'intrigue construite par Tahar Ben Jelloun. La lecture de la scène d'amour explicite (ici d'ailleurs plutôt de non-amour) suscite quelques blagues mais sans plus.

Des élèves qui aiment le cours de français

Nous avons donc, après cette séquence, procédé à quelques entretiens avec les élèves de la classe qui se sont portés volontaires. Il aurait été effectivement très délicat, voire maladroit, de désigner des élèves pour échanger sur cette question particulière. Précisons encore une fois que ces avis sont donc ceux de quelques élèves seulement. Cependant, leurs réflexions soulèvent des questions auxquelles il nous semble possible d'attribuer une valeur générale, et pas seulement limitée à cette classe.

Tout d'abord, et de manière générale, les élèves interviewés aiment venir au cours de français. Ce qui d'une part rassure mais surtout empêche que leurs avis ne soient l'expression d'une quelconque rancoeur à l'égard du professeur, de la classe ou de leur formation. Il faut aussi remarquer que ces élèves ont perçu la fonction et l'intérêt des apprentissages réalisés en français dans leur cursus de formation. Comme le précise Matthieu :

Je pense qu'en tant que mécano on devrait plus axer sur ce qu'on aura besoin dans la vie active c'est-à-dire la gestion la technologie l'atelier mais en bac c'est plutôt axé sur la réflexion c'est vrai et puis à l'heure actuelle même si on veut se reporter sur une autre fonction il faut au minimum avoir des connaissances et une connaissance structurée je pense que le français l'histoire la géo enfin toutes les matières qu'on a besoin à l'heure actuelle je pense que c'est quelque chose qui nous sert dans la vie active on en aura besoin pour beaucoup plus tard [...] il faut avoir une bonne connaissance un bon niveau de français de bonnes connaissances de logique et tout je pense qu'on ne peut pas accéder à tout métier sans un minimum de formation

Ainsi Matthieu a bien compris que le travail réalisé en français permet d'approfondir sa réflexion, de structurer ses connaissances et d'acquérir une certaine logique. Compétences à la base de toute formation, nécessaires à l'exercice de tout métier et donc indispensables si on envisage une poursuite d'étude ou un changement de cap, comme le signale cet élève.

Pour Sofiane, le français permet d'acquérir une certaine culture littéraire, qu'il ne considère pas comme réservée à quelques-uns. Pour lui c'est utile pour échanger avec les autres, pour discuter.

Enquêteur : Et tu trouves que c'est intéressant de lire ce type de texte dans une formation où on s'occupe d'automobiles

Sofiane : Oui je trouve que ce n'est pas parce qu'on est en automobile qu'on ne doit pas avoir de culture littéraire ou quelque chose comme ça c'est que ça doit être je pense au programme de bac on doit l'avoir vu comme tout sujet

E : D'accord mais après quand tu vas t'occuper des voitures Sakina tout ça

S : Si j'ai l'occasion d'en écouter parler je dirai oui je l'ai étudié je connais ça etc voilà l'avoir étudié c'est un plus c'est toujours un plus d'apprendre quelque chose et ça c'en est un

Ainsi dans cette perspective, lire est une activité qui n'est pas rejetée. Les élèves lui trouvent un intérêt et considèrent qu'elle a sa place dans la formation d'un mécanicien automobile. Cependant, ils précisent aussi qu'ils disposent de peu de temps pour lire et qu'ils lisent surtout des revues concernant les automobiles ou les motos. C'est peut-être pour cette raison qu'ils sont attachés au travail réalisé en classe. Ils semblent considérer que puisqu'ils consacrent personnellement peu de temps à la lecture, il faut profiter à plein des occasions offertes par le lycée. Paul considère même qu'il faudrait ajouter des heures de français.

E: Qu'est-ce que tu penses du fait de lire des histoires comme ça à l'école tu trouves que l'école c'est un lieu pour lire ce type d'histoire ou pas

Paul : Moi pour moi j'aurais aimé trois heures de français en plus par semaine et franchement j'aurais dédié ces trois heures pour la lecture de livres parce que je ne sais pas c'est intéressant

E : Qu'est-ce que tu trouves intéressant

P : Les histoires en plus Monsieur M. il sait bien les choisir il nous connait maintenant donc il sait ce qu'il faut choisir ce qu'il ne faut pas choisir et il sait très bien que s'il ramène un truc policier il n'y a pas tout le monde qui va l'aimer

E : Toi tu n'aimes pas les policiers qu'est-ce que tu n'aimes pas dans les trucs policiers

P : Moi les histoires de Navarro par exemple franchement je regarde ça je reste 5 minutes et après je zappe parce que ce n'est pas c'est du suspens mais du suspens il est trop long lui il l'a trouvé après l'autre si ça se trouve ce n'est pas lui qui l'a tué oui mais attends tu viens de nous dire que c'était peut-être lui donc je préfère les histoires d'amour c'est ce que je préfère le plus

Ainsi d'une manière générale, les élèves de cette classe apprécient les textes que leur professeur leur propose et, même si quelquefois ils sont surpris, par le texte de théâtre travaillé précédemment par exemple, ou un peu perplexes à propos d'un travail sur l'image qui leur a paru difficile parce qu'il fallait construire soi-même l'interprétation, alors que dans un texte la réponse est écrite quelque part, ils viennent au cours de français sans rechigner et avec une certaine curiosité. L'histoire de Tahar Ben Jelloun ne fait pas exception. Sa lecture risque même de s'inscrire dans les moments forts de cette année scolaire.

L'engrenage

Mais, avant d'évoquer ce qui a plu aux élèves, relevons quand même ce qui leur a posé problème. En effet, la nouvelle leur a paru assez compliquée. Un élève pense même qu'elle est destinée à des niveaux supérieurs, mais il ne sait pas préciser lesquels. Première source de difficulté : le vocabulaire, qu'ils ont trouvé quelquefois abstrait. Par ailleurs le début leur a semblé embrouillé, c'est-à-dire le début du récit lui même et non pas l'exergue concernant les sources d'inspiration de l'auteur : on ne sait pas exactement où se déroule la scène de l'affrontement avec le cheikh, l'origine de la chanteuse n'est pas précisée et les repères temporels sont flous. Ces imprécisions déroutent les élèves qui ont du mal à entrer dans l'histoire.

Cependant en dépit de ce démarrage difficile - l'un d'eux précise qu'il a dû relire plusieurs fois le début avant de se sentir vraiment à l'aise - les élèves ont apprécié la nouvelle. Tout d'abord parce qu'elle parle de la vie réelle. Un élève a été particulièrement sensible à la description de la confrontation entre les petites gens et les riches et à la dénonciation du pouvoir de l'argent. Pour lui, " simple mécanicien ", ce texte parle un peu de lui et de son milieu. Il développe aussi une morale avec laquelle il est d'accord. Par ailleurs Tahar Ben Jelloun évoque des références connues des élèves : les chanteuses Oum Kalthoum et Dalida ont fait l'objet de nombreux commentaires. Certains élèves étaient en terre connue.

Mais surtout ce qui motive la lecture, c'est la dynamique de l'écriture et de l'histoire. Ce que Michel appelle l'engrenage.

E : Donc au début tu as eu un petit peu de mal et après tu t'y es mis et tu as trouvé que c'était intéressant qu'est-ce qui t'a intéressé alors dans cette nouvelle

Michel : Je ne sais pas l'intrigue enfin le déroulement de l'histoire qui était pas mal que je trouve bien composée l'histoire en elle-même était intéressante c'est vrai que le début est un peu gnangnan une fois que l'engrenage est pris ça va tout seul

Les élèves aiment qu'il y ait un peu de suspens, et ont ici particulièrement apprécié que le professeur procède par un dévoilement progressif. Ils ont lu en attendant la suite, se demandant ce qui allait se passer, et ainsi se sont trouvés pris au piège de la curiosité.

Pascal : J'aime bien le début c'est vrai qu'il y a beaucoup de suspens en fait Monsieur M. le fait bien parce qu'il ne nous le donne pas en entier donc hier j'étais chez moi et j'ai commencé à lire et je disais j'aimerais bien connaitre la suite quand même et quand il nous l'a donné juste après là je voulais vraiment commencer à lire et il le fait bien il ne donne pas tout et il nous fait bien attendre

E : Donc ce que tu as bien aimé c'est qu'il le donne avec des extraits pour qu'il y ait du suspens

P : Ah là oui bien sûr

Identification

Enfin, dernier ressort de la motivation à la lecture : les personnages. Les élèves ont trouvé qu'ils étaient intéressants et ils se sont particulièrement attachés à Sakina et à Fawaz. D'une manière générale ils en veulent à Fawaz de ne pas avoir osé délivrer Sakina du piège du cheikh. En revanche leur avis à propos de Sakina est plus nuancé. Ainsi Saïd, pour qui Sakina est le personnage préféré, la trouve naïve, mais l'excuse parce que l'amour l'aveugle.

Saïd : Je trouve qu'elle est restée elle-même mais elle est un peu naïve c'est ce qui est embêtant elle est un peu naïve et à la fin elle est tombée dans un piège mais bon

E : Tu penses qu'elle pouvait ne pas tomber dans le piège

S : Je ne dirais pas qu'elle ne pouvait pas elle le pouvait mais d'un côté elle ne le pouvait pas car elle a été aveuglée par l'amour et c'est gênant pour elle maintenant

E : Et Fawaz qu'est-ce que tu en penses alors finalement toi c'est quoi ton opinion

S : Fawaz il est bête parce que il n'aurait pas dû écouter le cheikh et parce que s'il était vraiment amoureux de Sakina il l'aurait laissé partir il ne l'aurait pas emmenée avec lui déjà

E : D'accord toi c'est ce que tu aurais fait

S : Oui

Ainsi on voit que les élèves s'impliquent dans l'histoire. Assez souvent la fin les déçoit, voire les révolte : preuve s'il en est qu'ils se sont identifiés, même quand le personnage principal est une femme.

Matthieu : Moi quand je lis une histoire j'essaie de m'impliquer dans le rôle d'un personnage enfin dans ma tête j'essaie de m'imaginer la scène de voir l'histoire et c'est vrai que des fois c'est ça qui me motive encore plus

E: D'accord alors là tu t'es impliqué dans quel personnage toi

M : Ben là je ne me suis pas impliqué parce qu'il n'y avait aucun personnage qui me correspondait mais celui qui m'a le plus plu c'est quand même la femme Sakina c'est vraiment la chanteuse qui m'a le plus inspiré

E: Alors pourquoi elle te plait cette chanteuse

M: Ben parce qu'elle est quand même assez réservée enfin elle se libère elle chante et tout elle ouvre sa voix son coeur sa passion aux autres mais dans un autre elle dévoile aussi son corps ses charmes tout en ayant un côté pudique elle protège ses intérêts c'est ça que j'aime bien elle arrive à se défendre elle-même dans ce monde qui est un peu brutal et [...] et elle arrive à prouver que même l'argent n'achète pas tout il y a encore des choses qu'on peut refuser

E: Et toi c'est cette morale-là cette leçon qui t'a plu

M : Voilà j'avais déjà en tête cette morale-là mais ce texte il appuie encore plus cette morale donc c'est pour ça que je suis d'accord avec ce texte que j'aime bien

Il arrive aussi que l'identification soit plus forte, comme pour Paul par exemple : non seulement il se retrouve dans le personnage de Fawaz, mais, comme la fin ne lui convient pas, parce que lui n'aurait jamais livré Sakina au cheikh, il est prêt à réécrire l'histoire pour la doter d'une issue heureuse comme c'est la règle dans toute histoire d'amour.

E : Alors qu'est-ce que tu as aimé là dedans l'histoire d'amour ou quoi

Paul : L'histoire d'amour et les personnages parce que moi je suis plutôt comme le personnage de Fawaz je suis pareil j'aime bien parler j'aime bien faire plaisir etc et je me revoyais dans cette histoire-là donc moi je voulais que ça continue comme moi je l'aurais voulu enfin je ne sais pas trouver une fille belle intelligente qui chante bien elle a du succès partout et je me disais voilà c'est la femme que moi j'aimerais avoir donc moi vu que je suis comme lui je disais allez là je vais continuer si le prof nous donne un travail d'écriture et qu'il faut que je continue l'histoire je ne sais pas moi je peux encore écrire trois quatre pages doubles

E : D'accord donc quand tu lis une histoire comme ça et qu'il y a un personnage qui te plait qui te ressemble

P : Je lis encore plus oui je continue en fait de lire mais pour moi donc je dis que c'était moi et de toute façon j'ai des travaux d'écriture que j'ai donnés à Monsieur M. c'est la même chose un mec qui est amoureux d'une fille qu'il n'a pas vue il y a 10 ans il la revoit au même endroit où il l'a vue cette femme ne le reconnait pas alors lui il est triste etc.

E : D'accord et toi tu aimes les histoires d'amour

P : Ah oui franchement oui oui au bout jusqu'au bout [...]

E : Et toi tu aurais fait comme lui

P : Non moi je n'aurais pas non même si on m'avait dit au début fais comme ça et que j'étais super bien payé et que j'allais en gros escroquer quelqu'un pour lui faire plaisir mais à la fin arrivé aux dernières phrases je n'aurais pas fait ça je lui aurais dit écoute laisse tomber je ne viendrai pas voilà

On le voit, cette nouvelle de Tahar Ben Jelloun n'a pas laissé les élèves indifférents. Ils se sont pris au jeu du suspens et de l'identification. Cette adhésion a permis que les élèves aillent assez loin dans l'étude de la nouvelle et réfléchissent à ce que pouvaient signifier ces figures de l'impuissance masculine, le cheikh et Fawaz, et ce que pouvait représenter la figure de Sakina : sainte et chanteuse à la fois, aimée mais vendue, adulée et méprisée, amoureuse et piégée. Une fois établi dans l'entretien que la nouvelle avait plu, il a été possible d'évoquer le passage explicite.

Ambiance et motivation

Il faut tout d'abord noter que le passage qui fait réagir les élèves n'est pas celui de la nuit de noces, mais celui de l'évocation des souvenirs érotiques de Sakina avec son cousin. Les réactions des élèves sont différentes et à un certain point radicalement opposées.

Pour certains élèves, rien de vulgaire dans cet extrait dont le sujet est considéré à la limite comme banal, voire fréquent dans une classe de garçons. Cela fait partie des conversations ordinaires. Même s'ils signalent qu'en revanche, c'est déjà plus rare, voire exceptionnel, d'en parler en cours avec le professeur. Ces élèves remarquent que cela fait rire et suggèrent des blagues non seulement qu'ils apprécient mais qui ont aussi la vertu de faire mieux apprécier le texte et le cours.

Michel : Bon après il y a mon collègue Nasser qui m'a bien fait rire à un moment c'est quand on parlait justement de la chanteuse qu'elle embrassait le pénis de son cousin et j'ai le collègue qui arrive derrière oui elle embrasse qui alors j'étais mort de rire et tout le monde a rigolé mais on a tous rigolé parce qu'on est parti sur le même délire c'est un truc qui nous a bien plu je pense que d'un seul coup tout le monde a bien aimé le texte surtout à partir de l'extrait 5

Ainsi, si l'on suit cet élève dans son raisonnement, ce genre de texte constituerait un bon catalyseur non seulement d'ambiance mais aussi de motivation à la lecture et au travail.

M : J'ai un peu regardé l'ambiance j'ai participé aussi au délire comme tout le monde non je ne pense pas qu'il y en a qui ont été choqués je pense que s'il y en a un à qui ça n'avait pas plu il l'aurait dit il aurait fait la remarque au prof mais il n'y avait personne au contraire tout le monde était mort de rire on a tous participé chacun notre tour d'habitude il n'y a pas autant d'audience en cours le prof nous a captivés avec ce cours-là et je pense que tout le monde l'a bien pris enfin tout le monde a bien aimé

On verra un petit peu plus loin que l'analyse de Michel doit être nuancée. L'adhésion de l'ensemble de la classe n'était peut-être qu'une adhésion de façade. Quoi qu'il en soit un certain nombre d'élèves considère qu'il n'y a pas de problème dans la mesure où ils sont suffisamment matures pour maitriser la situation et donc se remettre au travail après un petit moment de relâchement. Pour Saïd ces blagues sont même la preuve que les élèves ont bien compris le texte et qu'ils sont allés au-delà des quelques mots explicites pour construire la signification de l'histoire.

E : Et quand Monsieur M. a lu tu ne t'es pas dit oh la la il ne faut pas lire ça en classe il y a des mots

Said : Non mais la moitié de la classe on va dire est majeure on est assez grand pour pouvoir parler de ça

E : Oui tu ne trouves pas que ce soit choquant qu'on mette ce genre d'extrait en classe

S : Non

E : Et toi tu serais professeur tu ferais comme a fait Monsieur M.

S : Voilà avec des 1e Bac Pro pas avec des 4e des 3e qui vont rigoler toute la journée à longueur de temps parce qu'ils ne seront pas intéressés par le texte ils seront intéressés juste par les mots

E : Et là tu trouves que dans la classe vous avez bien réagi ou que vous avez rigolé parce que à un moment vous avez assez rigolé quand même vous avez fait des blagues

S : Oui voilà mais un petit bout de temps quoi cinq minutes mais au fond comme on a rigolé on a compris ce qu'on disait on a compris ce qu'était le fond du texte on a travaillé quoi parce que travailler et être sérieux c'est plus dur que travailler et rigoler

E : Donc tu n'as pas eu l'impression que ça dérapait par exemple ou que ça dégénérait

S : Si ça dégénérait un petit peu mais il y avait du bruit au bout d'un moment et au bout d'un autre c'était silencieux voilà il n'y avait pas un bruit on écrivait tous et on savait ce qu'on avait à faire

D'autres élèves développent un avis complètement différent. C'est le cas de Paul qui considère que la classe ne s'est pas bien tenue et que le fait qu'elle rigole manifeste son immaturité. Pour Paul, il ne s'agit pas de ne pas lire ce genre de texte en classe, mais il condamne l'attitude de ses camarades.

E : Parce que là dans la classe ça n'a pas dégénéré j'ai trouvé si tu as trouvé toi

Paul : Moi je trouve que si ça a dégénéré

E : A quel moment tu peux me dire parce que moi je ne vous connais pas assez pour savoir tu trouves que Rachid est allé un petit peu trop loin dans ses blagues

P : Ah oui moi Rachid moi je ne peux pas aller comme ça je ne peux pas parler comme ça peut-être que j'ai dû dire un ou deux mots mais parce que ils rigolaient en même temps

E : Oui tout le monde rigole on se lâche un peu

P : Mais je vous dis le jour où personne ne rigolera et que tout le monde verra ça comme quelque chose de réel et c'est la vie et bien là oui je pourrai mettre ça en classe mais comme ça franchement c'est ça que j'attendais quand il lisait je me disais oh la la c'est bon ça va partir oui moi je serais prof j'aurais dit gardez gardez vos mots pour vous moi j'aurais dit ça

Communauté de lecteurs

On le voit : ce qui pose problème, ce n'est pas tant le texte en lui-même et ce qu'il évoque, mais les réactions des uns et des autres. C'est d'ailleurs certainement pour cette raison que les élèves considèrent qu'il y a un âge en dessous duquel il leur semble contre indiqué de proposer des textes contenant des scènes d'amour. La réception collective du texte conduit à exaspérer les réactions personnelles et les individus semblent avoir besoin de libérer leurs émotions ou leur gêne, quoi qu'ils en disent. Ce qui conduit Paul à leur demander de " garder leurs mots pour eux ". En classe, le texte prend une dimension particulière, parce que sa lecture est forcément le fait d'un groupe. Le lecteur se trouve confronté à la lecture des autres lecteurs. Si le plus souvent les échanges interprétatifs aident l'élève à mieux comprendre, on voit ici que le groupe peut constituer un obstacle à une lecture réellement personnelle et conforme à ses valeurs. Le conflit axiologique brouille le conflit interprétatif. Il en résulte que pour le professeur la question à se poser n'est peut-être pas : est-ce que ce texte n'est pas trop vulgaire ? Mais plutôt : est-ce que le groupe de lecteurs tel qu'il est constitué peut permettre que s'expriment des lectures différentes ? Et finalement cette question est valable pour tous les textes, même ceux qui ne comportent aucune évocation sexuelle.

C'est ce qu'exprime Paul quand il affirme que, pour lui, la gêne ne provient pas du texte lui-même, mais du fait qu'il soit rendu public devant des personnes à qui il considère devoir du respect. On voit bien ici que la question essentielle est celle de la publicité des phrases et des mots. Paul dessine une frontière nette entre ce qui appartient au public et ce qui appartient au privé, à l'intime.

E : Et le fait qu'on parle de ça dans une histoire est-ce que ça te dérange

Paul : C'est gênant parce que en plus on a une fille dans notre classe et enfin c'est gênant pour moi par rapport à elle moi on m'aurait dit lis je serais arrivé j'aurais dit non parce que je dois respecter il y a mon prof qui est plus vieux que moi enfin c'est mon prof quoi c'est un respect que je dois je ne peux pas lire ça devant lui peut-être qu'il va lire parce qu'il est plus mûr que moi largement mais moi je ne pourrai pas moi on me donne ça en public je ne le lirai jamais moi je serais devenu tout rouge déjà donc c'est impossible

Cette frontière nette entre le privé et le public, Paul la trace aussi en ce qui concerne l'évocation de questions religieuses dans un texte. Pour lui elles relèvent de l'intime et on ne doit pas en parler, pas même dans un texte. Il formule le même avis radical en ce qui concerne le sexe et la religion : on ne peut parler ni de sexe ni de religion.

Paul : on est allé voir une pièce de théâtre et c'est une histoire où soi disant les mecs sont sur une île tout seuls et il n'y a plus d'animaux voilà et ils ont parlé de Jésus-Christ ils ont dit que les Romains l'avaient chopé sur internet parce qu'on a attrapé son adresse ou je ne sais pas quoi moi je suis chrétien donc je lui ai dit franchement à Monsieur M. quand on est allé voir la pièce moi Monsieur j'aurais lu la pièce je ne serais pas allé et je voulais me lever pendant que ça s'est passé on ne peut pas vous dire Jésus-Christ a été attrapé sur internet le con et ils le disent bien même si on a une super ouverture d'esprit

E : Même si c'est des histoires finalement

P : Même si c'est des histoires on n'a pas à parler sur la religion

E : D'accord et sur le sexe c'est pareil tu penses

P : Ah oui mais on ne peut pas c'est impossible enfin c'est quelque chose de personnel on ne peut pas dévoiler des choses comme ça et moi quelqu'un me dit tu l'as vu et même si je l'ai vu faire je vais dire non on ne peut pas dévoiler c'est quelque chose de privé on ne peut pas dévoiler voilà

Cependant, en ce qui concerne la question religieuse, les entretiens menés avec les élèves font ressortir un deuxième avis sur lequel il y a un consensus mais qui à la différence des avis précédents aboutit à la remise en cause du texte lui-même, et non de ses lectures. Il s'agit de la question de sa conformité religieuse. En effet ce texte dérange certains élèves pour ce qu'il dit de la religion. Il faut cependant noter que ce sont les mêmes élèves qui peuvent avoir considéré qu'il était normal de rire et de faire des blagues et qui condamnent ce texte du point de vue religieux. Voici par exemple ce que dit Saïd :

E : Dans cette nouvelle est-ce qu'il y a des choses qui te dérangent

Said : C'est vrai qu'ils ont parlé d'une religion musulmane très critiquante c'est ce qui m'a aussi perturbé

E : Ça t'a perturbé parce que tu es musulman

S : Oui voilà

E : Et qu'est-ce que tu trouves qu'il y a comme critique de la religion musulmane

S : Elle est bafouée et elle n'est pas respectée par le texte par les personnages

E : C'est-à-dire par le cheikh surtout

S : Oui par le cheikh oui et même par Sakina par les propos vulgaires qu'elle a avec son cousin

E : Oui ça ça t'a choqué

S : Voilà

E : D'accord et qu'est-ce que tu aurais fait toi tu aurais enlevé ça de la nouvelle ou

S : Non je ne l'aurais pas enlevé mais bon je l'aurais je ne sais pas... je n'aurais pas précisé qu'elle était musulmane c'est tout

E : Ah d'accord alors dans le texte il aurait fallu enlever qu'elle était d'origine musulmane

S : Voilà

E : Donc enlever quand ils disent elle était bonne religieuse au début elle respectait bien la religion

S : Voilà

E : Toi tu trouves que là elle ne respecte pas la religion

S : Voilà c'est que le texte est faux

E : Le texte est faux donc c'est Tahar Ben Jelloun qui n'aurait pas dû écrire qu'elle respectait bien la religion

S : A part s'il a fait exprès ou il y a une erreur je veux dire un truc caché dans l'histoire mais bon sinon il n'aurait pas dû

E : Et qu'est-ce qu'il y aurait de caché alors

S : Ben c'est ce que je cherche à savoir

E : Qu'est-ce que tu crois qu'il y a derrière tout ça alors finalement

S : Je l'aurais su je vous l'aurais dit

E : D'accord et ça ça t'a choqué

S : Ça ne m'a pas choqué sur le coup mais en réfléchissant en repensant oui je dis ce n'est pas normal ce n'est pas logique de mettre ça

Les propos de Saïd sont particulièrement intéressants parce que ce qu'ils mettent en cause, ce n'est ni l'évocation explicite de la scène avec le cousin ni le fait que Sakina soit déclarée sainte, mais l'incompatibilité entre les deux. Si Sakina est une sainte, elle ne fréquente pas ainsi son cousin ou si elle le fréquente ainsi, on ne peut pas dire qu'elle est une sainte. D'où la solution de Saïd : il suffisait de dire que Sakina n'est pas musulmane pour que le problème soit réglé. Saïd ne condamne pas le comportement de Sakina, il indique simplement que le texte est illogique, donc invraisemblable. C'est pour cette raison que le personnage du cheikh ne suscite de la part de Saïd aucun commentaire particulier : certes il ne se comporte pas comme un bon musulman, mais il n'est pas dit qu'il est musulman, donc son comportement est vraisemblable. Ce que met en cause Saïd, c'est en quelque sorte la compétence de l'écrivain à inventer des histoires et des personnages vraisemblables.

Pierre, qui n'est pas musulman, avance les mêmes arguments que Saïd.

E : Alors et le fait qu'il y ait une scène un petit peu osée qu'est-ce que tu en penses

Pierre : Moi je n'aime pas ça parce que je trouve que c'est trop je ne sais pas en plus l'histoire n'est pas correctement faite parce qu'elle dit qu'elle suit la religion et avec son cousin enfin mais moi j'écris quelque chose je ne mettrais jamais ça

E : D'accord qu'est-ce qui te dérange les mots

P : Ce n'est même pas les mots c'est le contexte bon d'accord elle est avec son mari dans le lit ça c'est d'accord mais l'histoire de elle était avec son cousin elle rêvait de son cousin attends tu es mariée enfin je ne sais pas tu dis que tu fais la religion que tu fais tes prières mais voilà

Ainsi on remarque que les élèves formulent des avis nuancés et argumentés. Ils ne sont pas choqués ou du moins n'en restent pas à leur première impression, mais essaient de comprendre ce qui peut déranger à la lecture de tels passages. Et aussi surprenant que cela puisse paraitre, et en dépit des réticences qu'ils formulent, quand on leur demande si finalement il ne vaudrait pas mieux éviter de lire de tels textes en classe, ils répondent assez unanimement que non. A cela une raison essentielle : si le professeur a choisi ces textes, c'est qu'il sait ce qu'il fait et qu'il y a une raison pédagogique. On voit poindre là l'effet maitre.

Matthieu reconnait tout d'abord au professeur son rôle essentiel dans le cadrage de l'activité. Ainsi il ne faudrait pas laisser les élèves livrés à eux-mêmes, et le questionnement magistral reste encore le meilleur moyen d'éviter les dérapages et de permettre un travail structuré.

E : D'accord est-ce que tu trouves que c'est vulgaire ou pas

Matthieu : Non ce n'est pas vulgaire si on a une bonne mentalité

E : Et par exemple le fait qu'on lise ça en classe tu ne trouves pas ça répréhensible tu trouves que ce n'est pas gênant

M : Pour développer je dirais que dans des niveaux inférieurs je pense que ce serait quand même osé je pense qu'ils pourraient très mal comprendre mais là ça pourrait être le gros déluge en cours mais en bac non je trouve que c'est quand même bien structuré le prof il nous a bien encadrés il a su faire respecter il nous a donné ce texte-là mais on a certaines questions bien précises quand on peut lire un texte pareil bon il y a des mots explicites mais je trouve ça pas choquant enfin pour moi

Cependant le professeur doit veiller à ce que les réticences puissent s'exprimer. On retrouve dans la proposition de Saïd de demander aux élèves ce qu'ils pensent du texte afin de pouvoir signaler l'incohérence religieuse, le caractère public de la lecture scolaire. Il faut que la classe puisse être informée de ce qui ne va pas dans le texte selon certains lecteurs.

E : Est-ce que tu penses que Monsieur M. n'aurait pas dû vous le donner en classe comme il y avait ça par rapport à la religion

Said : Si Monsieur M. il sait ce qu'il fait puisqu'il a de l'expérience c'est un professeur après comme bon lui semble

E : D'accord mais toi si tu étais professeur tu l'aurais donné le texte ou pas

S : Si j'avais trouvé un meilleur texte si on trouve un meilleur texte pourquoi pas mais bon... non ce n'est pas gênant si ça va

E : Tu es professeur tu as ce texte tu te fais les réflexions que toi tu t'es faites tu te dis je le donne quand même à mes élèves ou est-ce que tu dis non je l'élimine

S : Si je leur donne à mes élèves mais je leur demande si le texte vous plait voilà

E : D'accord là tu penses que Monsieur M. aurait dû vous demander ça

S : Oui voilà

E : Oui comme ça vous vous auriez pu dire il y a un problème par rapport à la religion

S : Oui mais ce n'est pas un gros problème je veux dire ce n'est pas ce texte en soi quoi c'est juste un petit grain de sable

Enfin certains élèves considèrent que la lecture de ces textes est pédagogiquement fondée, même s'ils ne voient pas trop quels sont ces fondements. Le postulat de ce raisonnement est que rien de ce que fait le professeur n'est dû au hasard mais que tout a un fondement pédagogique, même si l'élève ne le perçoit pas ou si ce qu'il imagine relève davantage de l'élucubration que d'une analyse vraiment rigoureuse. Ainsi Paul, qui n'hésite pas de manière surprenante à envisager la lecture d'une nouvelle érotique... On voit que les élèves manquent quelque peu de repères et sont prêts à laisser carte blanche à leur professeur.

E : Est-ce que tu penses que Monsieur M. n'aurait pas dû vous le donner finalement ce passage

Paul : Non il a fait exprès Monsieur M. il ne fait jamais des choses au hasard jamais de la vie depuis que je le connais jamais il n'a fait une chose au hasard

E : Alors à ton avis pourquoi il a donné cette nouvelle à lire avec cet extrait un peu osé

P : Pour nous ouvrir les esprits comment dire s'il fait ça c'est pour pouvoir se diriger vers autre chose ça pour moi c'est quelque chose de sûr parce que depuis qu'on est là et tout il essaie toujours de préparer la chose et il prépare le terrain et ensuite il y va donc s'il a fait ça c'est bien pour quelque chose je suis sûr là il va nous donner une nouvelle érotique ou quelque chose comme ça [rires] donc voilà

E : D'accord et tu ne crois pas qu'à l'école il vaudrait mieux éviter de faire ça qu'est-ce que tu en penses

P : Non maintenant on est grand bon moi j'ai 20 ans il y en a ils ont 16/17 ans mais ce n'est pas une question d'âge on est grand maintenant [...]

E : Donc toi ça t'a gêné ce passage mais tu trouves qu'on peut quand même le faire en classe

P : J'aurais changé des mots je ne sais pas mais je pense que Monsieur M. a changé des mots

E : Qu'est-ce qu'il a fait comme changements alors c'est-à-dire il a mis des mots plus crus ou il a enlevé les mots trop crus

P : Il a enlevé des mots trop crus je pense dans la nouvelle je pense qu'il y en a plus parce que vu comme c'est parti je pense qu'il y en a un peu plus mais pour moi il a enlevé des petites choses qui je ne sais pas après s'il l'a retapée ou pas donc pour moi il a enlevé des choses parce que si ça part comme ça à la fin il doit bien y avoir vraiment une scène plus explicite

L'envers du décor

Pour l'instant, les avis formulés ne concernent que ce qui s'est passé dans la classe durant le cours de français. Or, et il n'est pas sûr que les professeurs s'en doutent, il arrive que l'étude du texte se poursuive dans la cour. Il n'est pas surprenant que ce genre de texte suscite des réactions en dehors de la classe et que les élèves continuent d'en parler et d'échanger sur ce qu'ils ont lu. Si l'on en croit ce que raconte Paul, les élèves ont dit en dehors de la classe ce qu'ils ne s'étaient pas autorisés à dire pendant le cours.

E : Là tu trouves que ça a dégénéré

Paul : Ça a dégénéré oui

E : Oui pourquoi tu penses que ça a dégénéré

P : Vous vous avez vu ici mais après il faut voir la cour parce que après quand on est ensemble là c'est autre chose c'est tu as vu elle a raconté ça c'est une cochonne nanana nanana

E : Donc ça veut dire que ce qu'ils ont montré là

P : Non là ce n'est rien là

E : Et dans la cour alors c'est allé bien plus loin

P : Ah oui dans la cour bien sûr parce qu'il n'y a plus le prof il n'y a plus de femmes et en plus il y a un respect pour vous aussi parce que vous venez d'arriver on veut vous montrer une image correcte donc enfin on fait ça avec tout le monde nous avec notre prof

E : Alors dans la cour il y a eu des blagues autour de cette scène et donc c'est Sakina qui a été considérée

P : Ah bien sûr parce que elle est une chanteuse et une chanteuse il y a 30 ans c'était une femme pas bien c'est dit dans la nouvelle c'est une prostituée il y a 10 ans ou 15 ans les danseuses c'étaient aussi des prostituées [...] mais oui dans la cour ça a dégénéré et la personne Fawaz il est passé pour un héros parce que c'est un gars qui se fout de la gueule d'une fille il passe pour un héros et vous avez Sakina qui passe pour désolé de l'expression pour la conne de l'histoire

E : Alors pourquoi ils ne l'ont pas dit en classe ça

P : Parce que je vous dis on a une fille avec nous on ne peut pas il y a deux ans j'étais en BEP on pouvait dire ce qu'on voulait surtout avec les professeurs hommes on pouvait parler de ce qu'on voulait là maintenant on a une fille dans notre classe on ne peut pas dire oui putain pourquoi ils n'ont pas fait l'amour ils auraient fait cette position on ne peut pas dire ça parce qu'elle est là c'est un respect pour elle mais il n'y aurait pas eu A. ce serait encore plus et le prof aussi il aurait rigolé parce qu'il se serait mis dans le même contexte que nous et il n'y aurait pas eu de filles on se serait lâché même moi je me serais lâché j'aurais dit ce que je pensais

E : Alors est-ce que tu penses toi aussi donc que Fawaz c'est un héros ou est-ce que toi tu ne penses pas ça

P : Pour moi ce n'est pas un héros c'est un escroc [...] mais je n'aurais pas fini la fin comme ça

Dans la cour de récréation, l'espace public a changé, et donc d'autres propos peuvent être tenus. Ainsi ce qui s'est dit dans la cour n'a pas été aussi contrôlé que ce qui a été dit en classe et certains avis formulés sont moins nobles que ceux entendus en classe ou durant les entretiens. Pour autant, il ne faudrait pas en conclure que les élèves sont hypocrites. Mais on voit que, dans la classe, au sein du groupe, s'est exercé un contrôle moral et on peut supposer que, comme l'ont signalé les élèves à plusieurs reprises, l'autorité du professeur a du poids. D'un autre côté on pourrait être déçu aussi et considérer que le travail fait en classe est finalement sans effet, puisque, dès que le professeur a le dos tourné, les discours dérapent. On peut voir les choses autrement et penser que ce que se dit en classe laisse des traces et que cela a été entendu de tous. Il semble au contraire plutôt encourageant de constater que les élèves sont capables de maitriser leur discours et de formuler des propos acceptables quand la composition du groupe dans lequel ils s'expriment l'exige. Et il parait sain qu'ils formulent des discours plus personnels et libérés quand ils sont entre eux. Etre capable de changer de registre et de contrôler ses propos est un des aspects essentiels de la compétence orale.

Conclusion

Demander l'avis des élèves est toujours riche d'enseignements. Ainsi en ce qui concerne la lecture de passages décrivant des scènes d'amour explicites, on voit que les problèmes ne sont peut-être pas là où on les attendait. Les mots et les évocations, même les plus crus et les plus explicites, ne dérangent pas les élèves : comme ils le disent, ils sont grands et les mots n'ont pas sur eux l'impact qu'ils auraient pour des esprits plus jeunes. En revanche, ils ont parfaitement compris que les discours valent surtout pour le contexte et la situation dans lesquels ils sont formulés : tout peut être dit mais pas à n'importe qui ou en présence de n'importe qui ; et la classe est bien pour eux un espace public dans lequel la parole doit être contrôlée ou du moins régulée, au moins par le professeur. Par ailleurs, les textes proposés peuvent évoquer des scènes d'amour et employer des mots explicites, à condition d'être vraisemblables, surtout en matière religieuse. Leur crédibilité en dépend. Cette enquête est évidemment limitée à un seul groupe. Cependant elle met en évidence que pour les élèves la réticence concernant la lecture de textes explicites ne tient pas aux mots en eux-mêmes, mais davantage à leurs usages sociaux et culturels.

Lire au lycée professionnel, n°53, page 9 (03/2007)

Lire au lycée professionnel - Après avoir lu " L'amour fou "