Dossier : La fiction raconte l'histoire

Redonner vie à des figures de l'histoire locale

Un projet de classe à PAC

Valérie Vignoboul

Patrimoine et vie quotidienne en Ardèche pendant la Deuxième Guerre mondiale

L'émergence du projet

Lors de l'année scolaire 2001-2002, je suis assez surprise de la curiosité et de l'intérêt que porte une classe de 2nde BEP Comptabilité-Secrétariat aux cours d'histoire sur "La Seconde Guerre mondiale et ses conséquences". Leurs questions se dirigent souvent vers la réalité locale : "Mais, madame, ici c'était pareil ?". Venant de la région toulousaine, mes réponses étaient plutôt évasives, j'avouais ne connaitre que vaguement ce qu'il s'était passé dans la région privadoise et en Ardèche. Afin de répondre à l'attente des élèves, je me suis documentée à la recherche de sources sur les évènements de la Seconde Guerre mondiale dans le département. L'idée d'un projet de recherches et d'écriture avec les élèves sur la vie quotidienne en Ardèche pendant la Seconde Guerre mondiale prend alors forme. Parallèlement le ministère de l'Education nationale lance le principe des classes à PAC (Projet Artistique et culturel) sur plusieurs thèmes possibles dont celui du patrimoine. Elles offrent l'avantage non négligeable d'un financement de l'Etat et de la Région permettant la réalisation d'un projet à préparer à l'avance pour l'année scolaire suivante. Pleine d'enthousiasme et de bonne volonté, je me lance dans le montage dudit projet avec l'aide du proviseur-adjoint du lycée Vincent d'Indy de Privas. Je prends également contact avec le service éducatif des Archives départementales de l'Ardèche et M. Eric Darrieux afin de cerner les possibilités de travail et les sources exploitables.

Les objectifs du projet

Ils sont en relation avec le projet d'établissement du lycée Vincent d'Indy mais ils sont aussi d'ordre méthodologique et notionnel.

Ils se déclinent ainsi :

  • Permettre aux élèves de lycée professionnel de s'ouvrir sur l'extérieur.
  • Favoriser la cohésion du groupe classe pour une meilleure motivation du travail scolaire.
  • Maitriser le contenu des programmes de seconde BEP pour pouvoir faire le lien avec l'histoire locale.
  • Acquérir des méthodes propres à la démarche historique.
  • Ecrire des textes explicatifs.

Les phases du projet

Il se déroule du mois de février à mai 2003 avec une nouvelle classe de 2nde BEP. Il comprend plusieurs actions notamment une sortie à Lyon pour visiter l'incontournable Centre d'histoire de la Résistance et de la Déportation qui permet une approche plus concrète de la Seconde Guerre mondiale par rapport aux cours que je traite parallèlement. J'emmène ensuite les élèves par groupe de 12 (grâce au dédoublement des modules) aux Archives départementales à deux pas du lycée. M. Darrieux nous présente d'abord les locaux et les nombreux étages, épuisants pour les élèves, où sont entreposés les différends fonds. Des explications sur le classement, la signification des thèmes et le rôle des Archives départementales viennent compléter la visite. Voilà les élèves familiarisés avec un lieu dont la plupart n'avait jamais franchi le seuil. Le coup d'envoi est donné, je me lance à mon tour dans les explications de ce que j'attends d'eux : un travail d'écriture visible par tous, donc sur le modèle d'une exposition, et pour cela il faut faire des recherches sur un thème précis de la vie quotidienne en Ardèche pendant la Seconde Guerre mondiale et en rendre compte.

Premier écueil : les générations d'élèves se succèdent mais ne se ressemblent pas. En effet, je ressens beaucoup moins d'enthousiasme chez ces élèves que ceux de l'année précédente. D'un niveau plutôt faible, peu motivés par leur formation en BEP, certains voient carrément la tâche infaisable, encore une lubie de prof.

Inquiète par leurs réactions et l'accès limité aux Archives sur la période concernée, je décide après une brève concertation avec Eric Darrieux de sélectionner moi-même des thèmes précis.

Je propose aux élèves de travailler par groupe de deux ou trois sur les sujets suivants : la présence des Allemands à Privas pendant la Seconde Guerre mondiale, deux fiches biographiques sur des résistants célèbres, la surveillance de la population ardéchoise pendant la Seconde Guerre mondiale, des exemples d'actes de résistance en Ardèche, l'internement des personnes pendant la Seconde Guerre mondiale, le camp d'internement de Chabanet (sur les hauteurs de Privas), le rôle de prison de la commune de Vals les Bains, les bombardements américains sur la commune du Pouzin, et enfin un glossaire sur le vocabulaire spécifique à la Seconde Guerre mondiale.

Les élèves forment des groupes de travail en fonction des thèmes et souvent par affinités. Tous les quinze jours, lors des cours de modules où les élèves sont en petit effectif, nous nous rendons aux Archives pour sélectionner les documents intéressants (lettres, documents administratifs, journaux, cartes postales) et faire les recherches nécessaires. Le rythme de la quinzaine s'avère vite peu stimulant pour un suivi régulier du travail effectué, mais les cours de modules sont les seuls où les élèves sont en groupe et donc susceptibles d'être accueillis aux Archives.

Au début du mois de mai, les élèves ont cependant terminé leurs recherches, sélectionné ou reproduit eux-mêmes les documents qu'ils souhaitaient utiliser pour illustrer leur sujet. Je consacre alors quelques heures de français à l'aide à la rédaction, car beaucoup ressentent quelques angoisses, surtout d'organisation. Entre temps, M. Darrieux me

propose de contacter le Centre Départemental de Documentation Pédagogique de Privas pour un possible hébergement des travaux des élèves sur internet et notamment sur le site ardécol. L'idée me parait beaucoup plus séduisante que la confection de panneaux d'exposition et elle plait énormément aux élèves. Ma collègue de secrétariat me vient en aide et permet aux élèves de saisir leurs travaux sur informatique et de les enregistrer sur disquette.

Fin mai, le travail est enfin achevé dans l'urgence, juste avant le départ des élèves en stage d'entreprise. La satisfaction et le soulagement s'imposent...

Méthode et organisation du travail

Aux Archives départementales

En fonction des sujets retenus, M. Eric Darrieux a sélectionné les documents des archives nécessaires ou des photocopies d'ouvrages d'histoire locale nécessaires au travail des élèves.

Ils lisent, parfois même déchiffrent, consultent les documents, puis remplissent une fiche d'exploitation qu'ils utiliseront par la suite pour la rédaction. Ils choisissent également les documents iconographiques qui pourraient être reproduits et agrémenteraient leurs travaux.

En classe

A l'aide de leurs fiches d'exploitation, des photocopies des monographies d'histoire locale et des fiches de consignes de travail, les élèves complètent ou/et rédigent des textes explicatifs.

Corrigés par le professeur pour la séance suivante, les élèves retravaillent et améliorent leurs textes définitifs, toujours avec l'aide de l'enseignante, avant de les saisir en cours d'informatique.

Le bilan

Stressée, épuisée par les maintes corrections, vérifications, aléas de dernières minutes, je ressens enfin le fameux plaisir du travail accompli : les élèves sont venus au bout du projet bon gré mal gré. Même si comme toujours certains se sont montrés réticents ou ont fait preuve carrément de mauvaise volonté, la majorité des élèves est demeurée fière d'avoir réalisé quelque chose de concret et de visible par tous sur internet.

Ma satisfaction personnelle et le souvenir que je garde en mémoire portent sur les efforts de deux élèves, deux soeurs arrivées depuis tout juste un an de Tunisie et qui connaissaient d'énormes difficultés de maitrise de la langue française. Elles ont pris en charge le glossaire sur le vocabulaire de la Seconde Guerre mondiale en s'investissant avec toute leur énergie et leur ardeur. Cette volonté m'a confortée dans mes positions : un projet avec et pour les élèves est un pari dont il ne faut pas se priver.

Les travaux et le projet sont visibles sur le site @rdecol géré par le CDDP de l'Ardèche
http://www.ardecol.ac-grenoble.fr/archives/indexg.htm

Sources, bibliographie

  • Documents sur la période 39-45 des Archives départementales de l'Ardèche
  • Reynier Elie, Histoire de Privas (III). Imprimerie Volle, 1951.
  • Villard Sylvain, Mémoire en Images, Privas. Editions Alan Sutton, 1999.
  • Villard Sylvain, Parcelles d'Histoire, Chroniques ardéchoises 1943-1944. Edition Michel Rigaud, 2000.
Un combattant de l'ombre

Patrimoine et vie quotidienne en Ardèche pendant la Seconde Guerre mondiale

NOM : ADELBERT

PRENOM : Auguste

SITUATION FAMILIALE

Il est marié à Alfreda, Marie, Renée, a deux enfants : Jacques et Jeanine.

PROFESSION

Il exploite avec sa femme une librairie-papeterie. Il est aussi reconnu pour les travaux d'encadrement et de reliure.

ADRESSE

Il est domicilié dans la ville de Privas en Ardèche.
Le commerce est toujours à la même adresse aujourd'hui, il s'installe dans cette ville où son père était marchand de vin.

OPINIONS POLITIQUES

  • Il est militant SFIO (ancien nom du parti socialiste), appartient à la franc-maçonnerie.
  • Il affiche ouvertement des critiques vis-à-vis du gouvernement de Vichy et du Maréchal Pétain.

OPINIONS RELIGIEUSES

Albert se dit athée, il nie l'existence de Dieu mais il a des origines protestantes.

PREMIERS PAS DANS LA RESISTANCE

  • En 1939, il est invalide suite à une maladie infectieuse contractée dans les années 1917-1918, il est démobilisé.
  • En 1940, il accueille des réfugiés belges, dont Louis Govers, et les aide à s'installer à Privas.
  • Grâce à Louis Govers, il devient faussaire, il apprend à contrefaire les cartes d'identité en se procurant des timbres officiels des administrations chez un de ses fournisseurs.
  • Recruté par le réseau Cochet-Callou (il deviendra Sabot, puis Coty), il mène plusieurs actions de résistance : il accueille et cache dans la région privadoise des réfractaires au STO, transporte et cache des armes, écoute les messages émis par la BBC (radio Londres).

ARRESTATION

  • Auguste Adelbert aurait commis l'imprudence de ne pas respecter les consignes de sécurité données aux agents du réseau COTY : "Eviter les habitudes trop régulières", "Ne pas faire de son domicile un lieu de réunion ou de rassemblement".
  • Le 5 avril 44 à 11h30, deux officiers allemands font irruption dans la boutique du couple Adelbert, feignant de chercher la préfecture.
  • Ils demandent à Adelbert de sortir pour leur montrer le chemin. C'est alors qu'une Traction noire arrive et s'arrête devant le commerce. Adelbert est menotté et enlevé de force.

INQUIETUDE

  • Après plusieurs requêtes auprès des services administratifs, Renée Adelbert apprend que son mari est détenu par la Gestapo et la Milice à l'hôtel Pottier à Viviers. Les prisonniers détenus dans ce lieu sont arrêtés sur dénonciation.
  • Elle fait le voyage en bicyclette emmenant quelques vivres, mais on lui refuse la possibilité de voir son mari.

EXECUTION

Le 13 avril 44, Auguste Adelbert a été emmené sur les rives du Rhône dans la commune de Chateauneuf dans la Drôme. Il a été exécuté d'une balle dans la nuque. Son corps est retrouvé par un garde champêtre le 27 avril 44. Le noyé présente un visage tuméfié, le nez fracturé, la mâchoire éclatée, des plaies ouvertes qui témoignent des tortures subies.

HOMMAGE DE PRIVAS

En 1945, la ville de Privas organise une cérémonie officielle en hommage au sacrifice du libraire Auguste Adelbert. Aujourd'hui encore, on peut voir une plaque de marbre blanc honorant la mémoire de ce résistant sur un immeuble de la place de l'Hôtel de ville, qui fait face au beffroi de la mairie.

Louis Govers, un ressortissant belge au service de la résistance ardéchoise

Patrimoine et vie quotidienne en Ardèche pendant la Seconde Guerre mondiale

NOM : GOVERS

PRENOM : Louis dit "Moustachu" ou "Liège" dans la Résistance

NATIONALITE : Belge

SITUATION FAMILIALE

Il est marié à Anna, ils ont un fils, Edmond.

ACTIVITES EN BELGIQUE

  • OFFICIELLES : Employé dans les services communaux de l'agglomération bruxelloise.
  • DANS LA CLANDESTINITé : Agent de renseignements et de liaison pour l'Intelligence Service Belge pendant la guerre 1914-1918. Confectionne de faux papiers d'identité.

ARRIVEE à PRIVAS

Le 11 mai 1940. Les Govers sont hébergés par les époux Adelbert, libraires à Privas.

ADRESSE

Maison Provensal (Rue de la République).

PROFESSION OFFICIELLE EN FRANCE

Il travaille pour la Croix Rouge.

ACTIVITES DANS LA RESISTANCE

  • Il est chargé par la Sécurité d'Etat belge de rentrer en contact avec les réseaux Cochet-Calloud, puis Sabot.
  • Il devient la cheville ouvrière de la filière évasion, il prend en charge des juifs pourchassés, des pilotes des forces alliés abattus lors de missions, des agents spéciaux en fuite, etc., et les aide à franchir clandestinement la frontière vers l'Espagne.
  • Il collabore au Service de presse et de propagande du réseau Calloud.

ARRESTATION

Le 29 septembre 1943, plusieurs agents de la Gestapo et des miliciens se présentent au domicile des époux Govers, ils sont conduits à la Kommandantur à Privas pour être interrogés.

LE DESTIN DE LA FAMILLE à LA FIN DE LA GUERRE

Après avoir été transféré à Saint-Etienne, Lyon-Montluc, Fresnes et Compiègne où ils subissent tortures et interrogatoires, le couple est séparé.
Louis Govers est déporté à Buchenwald en janvier 1944, et libéré en 1945.
Anna Govers est morte en déportation au camp de Ravensbrück.
Leur fils, Edmond, a été tué pendant les combats du 3 septembre 1944 pour la Libération de Bruxelles.

Ecrire l'histoire, petite bibliographie théorique

  • Certeau, Michel de.
    L'écriture de l'histoire.
    Paris, Gallimard, NRF, 1975.
  • Dosse, François.
    " Paul Ricoeur, Michel de Certeau et l'Histoire : entre le dire et le faire".
    Conférence du mardi 22 avril 2003, éditions en ligne de l'école des Chartes, n°6,
    http://elec.enc.sorbonne.fr/document8.html
  • Leduc Jean, Le Pellec Jacqueline, Marcos-Alvarez Violette.
    Construire l'histoire.
    Bertrand-Lacoste, CRDP Midi-Pyrénées, 1994.
  • Le Goff, Jacques et Nora, Pierre.
    Faire de l'histoire.
    Bibliothèque des histoires, Paris : Gallimard, 3 vol., 1986 (1974).
  • Moniot, Henri.
    Didactique de l'histoire.
    Paris, Nathan, 1993.
  • Nora, Pierre.
    Écrire l'histoire du temps présent.
    En hommage à François Bédarida. Actes de la journée d'étude de l'IHTP, Paris, CNRS, 14 mai 1992, Paris, CNRS Éditions, 1993.
  • Prost, Antoine.
    Douze leçons sur l'histoire.
    Paris, Seuil, Folio Histoire, 1996.
  • Rene, Dominique,
    " Apprendre à écrire un devoir d'histoire ".
    Pratiques, n°69, Metz, CRESEF, mars 1991.
  • Ricoeur, Paul.
    Temps et récit.
    Paris, Le Seuil 1983-1985.
  • Veyne, Paul.
    Comment on écrit l'histoire.
    Paris, Le Seuil, 1978 (1971).
    Marie-Cécile Guernier

Lire au lycée professionnel, n°52, page 9 (11/2006)

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