Dossier : La fiction raconte l'histoire

Histoire et bande dessinée

Lire des reportages et romans graphiques

D'après Joël Mak dit Mack, version adaptée par Marie-Cécile Guernier.

Des séquences pour étudier les relations internationales depuis 1945 en classe de BEP

Enjeux

La bande dessinée est un mode d'expression populaire inscrit dans le temps. A ce titre elle est déjà un fait historique. Aussi apprendre à regarder et lire ces images et ces textes imbriqués, c'est apprendre à saisir des informations fugaces, mais fortes, sur un moment de l'histoire des mentalités de l'époque qui les a engendrées. C'est le parti qui a été pris pour construire des activités pluridisciplinaires au cours desquelles les élèves analysent des planches de bandes dessinées pour y saisir une époque, observer comment elle y est regardée et comment on en parle. Dans cette perspective, et pour traiter de la partie du programme d'histoire qui porte sur l'histoire récente, il a semblé pertinent de s'intéresser à des types nouveaux de narration, peut-être plus complexes que la bande dessinée traditionnelle : les reportages et les romans graphiques, qui constituent des oeuvres de choix pour comprendre l'histoire immédiate.

Les travaux présentés ici ont été réalisés en classe de BEP et s'inscrivent dans la leçon sur les relations internationales depuis 1945. Le programme étant vaste et le nombre d'heures allouées peu important, il n'est pas possible d'entrer dans les détails de situations historiques complexes. En revanche, choisir des thèmes abordés par les bandes dessinées apparait comme une des solutions envisageables et transférables autant en module qu'en cours de français et d'histoire. Les thématiques choisies concernant l'histoire immédiate s'intéressent à l'ex-Yougoslavie depuis les conflits des années 90, les relations tendues entre Palestiniens et Israéliens et le 11 septembre 2001. Les reportages graphiques qui traitent de ces évènements se rapprochent du témoignage et de l'enquête et conviennent donc bien à une approche de type historique.

Mise en oeuvre

Avant d'aborder à proprement parler le travail sur les bandes dessinées, les grandes lignes de la leçon sur les relations internationales de 1945 à nos jours sont traitées durant le cours d'histoire par le biais de l'élaboration de trois cartes et d'une chronologie générale présentant trois thèmes : la guerre froide, la décolonisation et l'éclatement des blocs. Chronologie et cartes permettent de construire un contexte historique précis. Le cours insiste particulièrement sur les conséquences de l'effondrement de l'ex-URSS et sur l'hyperpuissance américaine depuis 1991. Les trois thématiques (ex-Yougoslavie depuis les conflits des années 90, relations tendues entre Palestiniens et Israéliens, le 11 septembre 2001) dont les sujets sont traités en bande dessinée entrent parfaitement dans ce cadre. Après avoir réalisé en cours d'histoire ce travail de cadrage chronologique et de cartes comparatives, ainsi que la présentation des thèmes qui seront abordés avec des bandes dessinées, celles-ci sont étudiées pendant les séances de modules.

Par ailleurs, c'est le même questionnaire très précis qui est utilisé pour chacune des bandes dessinées étudiées. Ceci permet d'offrir des éléments de comparaison, de repérage des similitudes ou des divergences utiles à la réflexion. C'est un accompagnement nécessaire à toute lecture de document. Cette manière de procéder permet aussi de construire une méthode d'analyse d'une planche.

Pour analyser une planche de bande dessinée
  1. Descriptions et informations
    Décrire chaque planche en quelques mots précis.
    Quels sont les éléments picturaux qui donnent des indications sur la localisation géographique et sur l'époque ?
    Ces planches donnent-elles des informations précises utiles à l'Histoire? Pourquoi ?
  2. Narration et histoire
    Y a-t-il plusieurs voix qui s'expriment dans le récit ? Identifiez-les et nommez-les.
    Le narrateur est-il présent ou non dans le récit ?
    Le récit est-il une forme de monologue ou un dialogue qui donne à entendre plusieurs "versions"?
  3. Type de récit
    S'agit-il d'une fiction ou d'une histoire véridique ? Pourquoi ?
    A-t-on affaire à un témoignage ? Un reportage ? Une interview ? Justifiez votre réponse.
    En quoi ces planches peuvent-elles servir à la compréhension d'un événement historique ?

La première série de questions concerne l'analyse du dessin, donc les descriptions visuelles et les informations que l'on peut en tirer. On demande ainsi aux élèves de décrire chaque planche en quelques mots précis et d'identifier les éléments iconiques qui donnent des indications sur la localisation géographique et sur l'époque. Les élèves sont ainsi amenés à repérer les informations précises utiles à l'Histoire. La deuxième série de questions s'intéresse à la narration et à l'histoire racontée. Les élèves doivent d'abord repérer si plusieurs voix s'expriment dans le récit et les nommer. A partir de là ils peuvent dire si le narrateur est présent ou non dans le récit et conclure que le récit est plutôt monologal ou dialogal, c'est-à-dire essayer de déterminer s'il donne à entendre plusieurs "versions". Enfin une troisième série de questions permet d'analyser le type de récit : s'agit-il d'une fiction ou d'une histoire véridique ? Les élèves doivent justifier leur réponse en relevant des éléments picturaux et verbaux précis. Ils peuvent ainsi s'interroger sur la nature du récit : s'agit-il d'un témoignage ? d'un reportage ou d'une interview ? Enfin, pour conclure, les élèves doivent se demander en quoi ces planches peuvent servir à la compréhension d'un évènement historique.

On le voit, la méthode d'analyse est progressive. Elle part de ce qui est vu et du repérage des éléments qui permettent d'identifier le cadre spatio temporel et les principales composantes de l'histoire racontée. Il s'agit d'abord de lire et de se laisser imprégner par la planche dessinée. Puis, dans une approche plus distanciée, on s'intéresse à la manière de raconter : qui raconte ? plusieurs voix, qui pourraient correspondre à plusieurs versions d'un même évènement, se font-elles entendre ? L'histoire comme l'Histoire sont vécues et racontées selon des points de vue divers, qui peuvent constituer aussi des types de récit différents. A ce niveau-là, les élèves ont atteint les catégories supérieures de l'analyse littéraire. Ils peuvent alors se demander en quoi ces discours peuvent s'apparenter à des documents à valeur historique.

Le récit de la guerre dans l'ex-Yougoslavie : Soba de Joe Sacco

Soba a été publié aux éditions Rackam en 2000 par Joe Sacco, bédéiste américain, très engagé politiquement et qui a construit une oeuvre autant journalistique que littéraire et fictive. Joe Sacco a passé plusieurs mois en ex-Yougoslavie entre 1995 et 96. L'album, paru d'abord en langue anglaise en 1998, est construit autour de l'enquête menée par Joe Sacco sur le personnage de Soba et sur les propos de celui-ci rapportés à la première personne. Cette étude porte sur les planches 1, 2 et 3 de l'album auquel le professeur voudra bien se reporter.

Bien évidemment il ne s'agit pas d'étudier en classe l'ensemble de la bande dessinée. On propose donc aux élèves d'analyser la première planche. La première case de la planche 1 est très intéressante à observer. On y voit un personnage, dessiné pratiquement en plan américain, semblant se présenter face à un public invisible (les lecteurs ?) et s'exprimant un peu énigmatiquement. Cette case crée une ambiance presque étrange, d'autant que l'arrière plan est constitué de volutes surréalistes et qui évoquent comme un maelström de "l'esprit". Une première lecture amène les élèves sur le terrain de la fiction. Un narrateur raconte. Commencer par ce biais la séance, permet d'une certaine manière de "semer le trouble" dans la mesure où les élèves sont bien en peine de repérer dans cette première planche les caractéristiques du document historique. Et en effet Joe Sacco mélange les genres dans une oeuvre alternant événements réels et fictifs et dans cette bande dessinée qui se présente comme un interview. Les gros plans sur le personnage le montrent en train de parler, de "répondre" aux questions. Le récitatif prolonge ces images par les paroles de Soba qui raconte ce qu'il a vécu à travers les images du récit. On peut donc considérer que cet album est le récit-témoignage d'un personnage existant, ces images décortiquent son histoire et offrent un point de vue subjectif mais réel sur un conflit récent et géographiquement proche de nous.

L'analyse de la deuxième planche permet de retrouver les mêmes procédés qui alternent l'interview, dans la case où le personnage est en gros plan et relate son expérience du front, et le récit en image, dans les cases où le lecteur voit Soba au combat ou pris sous le feu des obus qui éclatent autour de lui. Cette troisième vignette livre une vision apocalyptique, le récitatif dit "l'enfer", et met en images de façon brutale mais somme toute réaliste ce que le personnage raconte. On retrouve les volutes "surréalistes" de la première vignette de la planche 1 : le lien est donc établi graphiquement entre l'interview et le récit. On comprend que ces volutes représentent la démence de la violence de ce conflit. Le lecteur se voit contraint à regarder la réalité dans son horreur. Il n'est pas possible d'essayer d'édulcorer à partir du récit rétrospectif de Soba.

Après une première lecture, l'analyse des deux planches et le jeu des questions-réponses font entrer les élèves dans le processus de narration très particulier de cette histoire. Ils arrivent à identifier que le personnage principal, Soba, raconte les événements vécus (planche 1, case 1 et planche 3, case 5). Il est représenté en rocker et semble s'adresser à un "public" invisible mais il est aussi acteur de ces événements et on le voit agir, vivre l'histoire racontée cette fois-ci à travers le récitatif, que l'on peut lire dans les rectangles. Les élèves sont plongés dans "l'aventure". Néanmoins, la réflexion doit peu à peu s'orienter sur la question de la véracité des faits. Ce qui est présenté ici est-il une fiction ou un ensemble d'éléments réels ? Beaucoup d'élèves ont tendance à considérer qu'il s'agit d'une histoire totalement inventée. L'un d'entre eux justifie son propos par le fait qu'il s'agit de dessins, d'images peu "sérieuses".

Pour essayer de sortir de cette approche réductrice et afin que les élèves perçoivent davantage qu'au travers d'un récit qui leur semble éminemment fictif malgré les explications sur l'auteur, journaliste faisant des reportages en BD, on leur distribue un document émanant de l'agence Reuters récupéré sur Internet et qui rapporte des propos de l'ONU. On propose aux élèves les consignes suivantes :

  • Identifier la situation de communication : qui donne l'information ? A qui s'adresse le message ? De quoi parle-t-il ?
  • Dater le document.
  • Comparer les points communs entre ce texte et les deux planches de la BD Soba.

En répondant à ces questions, les élèves identifient que cette information émane de l'ONU, et s'adresse au monde entier (lecteurs) via l'agence de presse Reuters. L'information est datée du 28 juillet 1993. Au fur et à mesure de la lecture, les élèves parviennent à repérer les éléments figurant dans la bande dessinée qui apparaissent dans le texte tout en saisissant correctement les différences. Ainsi, ils comprennent que l'allusion à la bataille de la colline de Zuc, mentionnée rapidement dans la bande dessinée en deux cases figure concrètement dans le communiqué de l'ONU et en constitue même l'objet. Le texte de l'ONU évoque aussi la querelle entre le gouvernement bosniaque et les Serbes, le premier accusant les seconds d'avoir utilisé dans cette bataille des obus chimiques. Mais si les informations peuvent se rejoindre, les élèves saisissent bien qu'elles divergent par de nombreux détails. Ainsi l'album, Soba, insiste sur la violence inhumaine des affrontements, alors que le document de l'ONU s'avère plus technique, plus précis pour condamner davantage des faits clairement nommés. Ce qui confirmerait d'ailleurs l'acharnement des combats sur cette colline. A la fin de cet exercice, les élèves sont parvenus à bien repérer la manière d'aborder une source quelle qu'elle soit et l'importance du recoupement des informations. La démonstration est engagée, à défaut d'être définitive quant au rôle possible de la bande dessinée comme document historique.

Source primaire : Les Nations Unies, date : 28/7/93

L'O.N.U. annonce des tirs d'obus à gaz non mortels dans Sarajevo.

Un porte-parole de l'O.N.U. a dit, mercredi, que les obus contenant apparemment du gaz anti-émeute avait été tirés dans Sarajevo.

Barry Frewer, porte parole de la Force de protection de l'O.N.U. (FORPRONU), a dit que des observateurs militaires de l 'O.N.U. avaient vu que certains obus tirés, mardi, sur la colline de Zuc, dégageaient des nuages blancs. Sur cette position, l'armée bosnique musulmane avait été pilonnée pendant plusieurs de jours par l'artillerie Serbe. "Nos observateurs ont vu que certains obus dégageaient vers le haut, des nuages blancs qui semblaient être du gaz non mortel, probablement du CS (gaz de contrôle anti émeute) ou quelque chose de semblable.

Le gouvernement musulman bosniaque a accusé les Serbes d'utiliser des obus chimiques dans la bataille de Zuc et dans d'autres également, durant la guerre civile de la république de Bosnie. A Belgrade, le Chef-adjoint de la FORPONU Cédric Thomberry a dit lors d'une conférence de presse que l'O.N.U. étudierait de près ces différents obus et leurs contenus et verrait aussi qui les avait envoyés."

Reuters Television a filmé ce que l'armée bosniaque avait allégué être un obus chimique inexplosé et qui était tombé dans Kobija Glava, un faubourg musulman au nord de Sarajevo. Le film montre un observateur militaire de l'O.N.U. qui s'approche de l'obus de 122 mm. Il porte un masque à gaz pour le photographier. L'état-major de FORPRONU à Sarajevo a dit qu'il ne pouvait pas se prononcer maintenant sur cette découverte.

Source Internet :
http://loulou.chars.chez.tiscli.fr/sommaire.htm
(site de particuliers qui recense les cas de contaminations de soldats français au retour des expéditions dans la guerre du Golfe I et en ex-Yougoslavie)

ã Agence Reuters

Etudier un reportage en bande dessinée : Palestine de Joe Sacco

Cette deuxième étude explore le thème des relations entre Israël et la Palestine. Elle continue la précédente et prend appui sur l'introduction chronologique et problématique mise en oeuvre durant le cours d'histoire. Pour aborder ce second thème, c'est encore une oeuvre de Joe Sacco qui est utilisée. Ce journaliste a tiré de ses visites en Palestine pendant l'hiver 1991-1992 une bande dessinée témoignage qui fonctionne comme un reportage et qui pourrait s'apparenter à un roman graphique. La situation présentée ne transparait pas seulement dans la nature des évènements décrits mais bien dans l'effet d'accumulation qui résulte du style graphique très bouillonnant et expressif. Sans prendre trop parti, le propos de l'auteur est cependant de donner la parole à l'occupé. Joe Sacco est un des rares à utiliser la bande dessinée pour effectuer un travail de journaliste. Palestine parait à partir de 1993 et comprend neuf numéros. Sacco cherche à adopter une position détachée en s'interrogeant au passage sur sa fonction de journaliste, et plus encore de "comics journalist".

On propose aux élèves d'analyser deux planches1, chacune tirée d'un des deux albums édités en français. La première, extraite de Palestine : une nation occupée (planche 1), montre une manifestation d'Israéliens contre l'occupation des territoires palestiniens tandis que la seconde, extraite de Palestine, dans la bande de Gaza (planche 2), présente presque une vision très réaliste en ce qui concerne le dessin, avec un discours ironique dans le texte, alors que le travail même de Sacco était de donner intégralement le point de vue palestinien, après avoir majoritairement entendu ces dernières années, d'après lui, le regard israélien. Présenter ces deux pages aux élèves, c'est à la fois montrer que l'auteur cherche une certaine impartialité et aussi que la réalité, une fois de plus, oscille entre plusieurs directions. Pour cette étude on donne aux élèves le même questionnaire que celui utilisé précédemment.

Dans la première planche (ci-dessous), il est là encore envisageable de présenter la complexité de la narration à l'aide du rétroprojecteur et de calques. Avec un premier transparent, on montre où se situe le narrateur Joe Sacco. Sur les cases du haut, il est le personnage penché sur les créneaux, à l'écart de l'autre groupe de visiteurs et de soldats. Sur l'image centrale, on le retrouve dans la foule sur la droite, à côté du policier à cheval. A l'aide d'un deuxième transparent on s'intéresse plus particulièrement au dialogue entre le touriste qui pose la question : "Qu'est-ce qui se passe ?" et le soldat qui lui répond : "Oh, il se passe toujours quelque chose". Celui-ci est présent deux fois sur les cases du haut. En silhouette assise et appuyée contre la muraille, puis de trois quarts, parlant avec un léger sourire.

Un troisième calque peut servir à conclure en n'insistant que sur le récitatif, les rectangles du haut. Qui parle ? C'est bien sûr Joe Sacco, présent lui aussi sur la muraille, en retrait mais assez proche pour écouter la conversation. Les commentaires sont les siens, en aparté. Et dès lors, la transition est possible avec un quatrième calque qui présente l'ensemble des récitatifs de la case principale. Joe Sacco est descendu pour traverser cette foule humaine et il continue son monologue intérieur.

En décortiquant ainsi cette première planche, il est plus facile de saisir rapidement le rôle de ce monologue/récitatif qui est toujours la voix du narrateur, omniprésente dans la seconde planche, comme un écho aux images.

Une fois cette analyse réalisée, les réponses aux questions de la série 3 qui visent à définir le type de récit sont plus faciles à construire. Ainsi il apparait que la présence de Joe Sacco dans les images indique qu'il ne s'agit pas d'une fiction, mais plutôt d'une histoire véridique. Sacco est le journaliste représenté dans les vignettes, il observe et prend des notes pour son reportage, c'est-à-dire l'album que le lecteur a entre les mains. Mais ce reportage est aussi un témoignage. Les dessins montrent Joe Sacco en plein travail, en train de questionner et d'observer les évènements. Le récitatif prolonge cette action mais offre aussi toute "l'introspection" du journaliste se posant un certain nombre de questions par rapport à sa démarche. Ainsi cette bande dessinée peut servir à la compréhension d'un évènement historique : cette première planche présente des évènements réels, une situation précise, une manifestation d'Israéliens contre la politique du gouvernement devant les murailles de Jérusalem-Est.

La seconde planche (voir ci-dessous) que les élèves doivent étudier est la première planche de l'album de Joe Sacco, Palestine, dans la bande de Gaza, paru en 1998 aux éditions Vertige graphic. Cette planche superpose deux images, qui fonctionnent comme les instantanés d'une situation, et un travelling très cinématographique. La première image montre une rue dans un camp de réfugiés de la bande de Gaza : maisons basses, détritus, passants, femmes en foulard sur le pas de ce qui constitue leur foyer, enfants qui jouent ou qui se chauffent les mains autour d'un petit brasero. Les personnages dessinés courbent tous le dos, ont le regard triste. La rue est grise. Un minibus la traverse à vive allure. La deuxième image montre une autre rue dans laquelle s'est maintenant engagé le minibus. L'espace est plus large, il y a davantage de passants et de voitures, y compris une charrette tirée par un âne. L'impression générale est la même : la chaussée est boueuse, les maisons sont constituées d'amalgames de tôles et de bidons, des carcasses de voitures gisent dans une sorte de trou inondé. Le camp a des allures de décharge. Les personnages courbent aussi l'échine. Dans ces deux images, l'atmosphère de la situation palestinienne est parfaitement saisie.

A contre sens de la monochromie du dessin, le texte mélange les tonalités. Le narrateur s'adresse à quelqu'un de précis à qui il dit "tu" : on comprendra par la suite que c'est dans le cadre d'une interview. Mais en début de récit, le lecteur se sent interpellé, ce qui crée une certaine connivence voire intimité. En même temps, le ton employé est ironique, voire caustique ; le narrateur précise : "Tu peux visiter un camp de réfugiés palestiniens dans la bande de Gaza. [...] L'entrée est gratuite". Cette dernière remarque, ainsi que le titre qui barre la page : "Refugeeland", suggèrent qu'un camp de palestinien peut se visiter comme un parc d'attraction... Si en revanche on considère que le destinataire de ce discours est un collègue de l'auteur, alors ces propos relèvent du domaine professionnel et journalistique. Joe Sacco explique à l'un de ses collègues comment entrer en contact avec des refugiés palestiniens : il lui fournit le numéro de téléphone de l'Agence des Nations Unies qui peut l'aider et lui prodigue quelques conseils : "Insiste pour y aller seul. Dis-leur que tu veux prendre des photos, dis-leur que tu veux parler aux réfugiés." Il est assez évident que ces détails sont directement issus de l'expérience de Joe Sacco lui-même.

En même temps, ce récitatif, distillé dans des encadrés longs et minces tout au long de la page, livre des informations sur le contexte géopolitique, comme le suggère la référence à l'ONU présentée comme l'organisatrice des visites des étrangers (un encadré évoque des Danois et des Japonais), essentiellement des journalistes, dans ce territoire. Ces différents éléments peuvent servir de passerelle à un travail sur cartes et chronologies pour contextualiser la situation dans le cadre du chapitre sur les relations internationales depuis 1945 du cours d'histoire.

L'analyse de cette planche débouche sur la caractérisation du récit. Comme pour les albums précédents, on hésite à décider s'il s'agit d'une fiction ou d'une histoire véridique. En effet, un homme parle. Il est interviewé, on le comprend peu à peu. Il livre son expérience et le lecteur comprend qu'elle est particulière et authentique : celui qui n'est jamais allé à Gaza ne peut donner de telles précisions. Ce n'est donc pas une fiction à proprement parler même s'il est difficile de dire ce qui est totalement véridique ou imaginé, ou recomposé pour pouvoir figurer dans un récit accessible à des lecteurs. Ce reportage-témoignage d'un journaliste, personne existant réellement et s'étant rendue dans ce territoire, permet de mieux comprendre la situation en Palestine. En effet, bien que ces images construisent l'histoire d'un personnage et offrent un point de vue subjectif, elles livrent aussi des informations réelles et véridiques sur un conflit récent et proche de nous.

Un témoignage graphique pour comprendre un événement récent : Mardi 11 septembre de Henrik Rehr

La troisième étude concerne les attentats du 11 septembre à New York. Pour ce troisième thème, le premier document proposé est la planche 2 issue d'un roman graphique de Henrik Rehr, Mardi 11 septembre, publié aux éditions Vents d'Ouest en 2003. Né en 1964, de nationalité danoise, Henrik Rehr s'est installé aux Etats-Unis en 1992, à New York. Bédéiste depuis 1981, il est surtout connu pour deux séries de comics strips : Sanslotte distribué en Scandinavie, et Ferd'nand pour les Etats Unis. Le dernier album qu'iI a publié, en 2005, s'intitule Tribeca Sunset. Dans cette planche (voir page 8), le lecteur est invité dans l'appartement d'un New Yorkais, on découvre petit à petit qu'il s'agit d'Henrik Rehr lui-même, au petit matin. Son épouse est partie travailler et conduire leur premier enfant à l'école. Le papa, souriant, prépare le petit déjeuner de son jeune garçon de deux ans. A la cinquième vignette retentit un bruit énorme figuré par des grosses lettres, puis les vignettes 6 et 7 représentent l'explosion du crash du premier avion dans les Twin Towers. Ensuite, le personnage allume la télévision, essaie en vain de joindre son épouse, voit par sa fenêtre les habitants des tours voler dans les airs et les New Yorkais s'arrêter pour regarder l'évènement. Le dessin est sobre, très réaliste et représente avec une grande précision les émotions du personnage principal : du sourire à l'effroi en passant par l'étonnement. La succession des vignettes juxtapose le quotidien banal, calme et serein et l'événement terrible qui est en train de se dérouler. Le lecteur se trouve donc dans la posture du New Yorkais moyen surpris dans le déroulement ordinaire de sa vie.

On demande aux élèves un travail similaire à ce qui a été fait sur les deux thèmes précédents avec les albums de Joe Sacco, qui consiste à étudier la planche, à en saisir les procédés narratifs et à définir si l'on est dans une histoire de fiction ou un témoignage. Pour mener cette étude on utilise le même questionnaire que précédemment.

Henrik Rehr, Mardi 11 septembre, Vents d'ouest, 2003

On commence par procéder à l'analyse de la planche. Seuls trois ou quatre élèves ont éprouvé des difficultés à réellement saisir ce qui se passait dans cette planche. Les autres ont bien compris que l'auteur de la bande dessinée est le narrateur qui raconte les événements vécus par lui et sa famille le 11 septembre 2001. Ils ont bien identifié les textes insérés dans les cases, le récitatif, comme émanant du narrateur-auteur, mais en même temps, ils n'ont pas éprouvé de difficultés à comprendre qu'il figurait aussi graphiquement dans cette histoire, ce qu'ils établissent facilement. De ce fait, ils ont également bien cerné qu'il s'agit d'un récit personnel, comme le suggèrent le récitatif et la présence de l'auteur comme personnage, qui s'intègre à l'histoire événementielle immédiate, c'est-à-dire l'attentat du World Trade Center. Tous ces éléments permettent de classer ce document dans la catégorie témoignage, voire récit autobiographique.

Ainsi les élèves peuvent répondre avec précision aux trois questions posées et caractériser le récit d'Henrik Rehr. Il s'agit d'une histoire véridique. Le narrateur présent dans les images raconte ce qu'il a vu à l'aide des récitatifs. Il retranscrit en BD son vécu, son témoignage. On peut donc considérer que ce récit est un témoignage. L'auteur a vécu l'évènement, il raconte à son niveau ce qu'il a vu, ce qu'il a fait au cours de la journée du 11 septembre 2001 dans le quartier des Twin Towers. Cette bande dessinée aide donc en partie à comprendre l'histoire récente et cet événement en particulier, dans la mesure où ces cases montrent les réactions de gens ordinaires face à un événement qui ne l'est pas. C'est un témoignage intime, mais qui offre un regard différent sur l'histoire, qui enlève dans ce cas précis tout le spectaculaire de l'attentat

Comparaison

Pour conclure cette étude un peu longue, on peut reprendre l'ensemble des extraits des reportages et romans graphiques, et essayer de les comparer. On remarque que les deux premiers ouvrages, Palestine et Soba de Joe Sacco, s'apparentent à une enquête journalistique qui procède à partir de l'interview, alors que le troisième, Mardi 11 septembre de Henrik Rehr, s'approche du récit autobiographique. Ainsi, ces bandes dessinées sont dans la mouvance de récits journalistiques ou biographiques en relation avec le quotidien et les évènements présents. Elles s'avèrent pouvoir servir de documents d'histoire, si on les intègre bien dans une analyse comparative avec d'autres sources.

L'étude de ces bandes dessinées n'est pas d'un abord facile. Elle offre cependant beaucoup de possibilités, autant en histoire qu'en français. Le questionnaire proposé comme fil conducteur des trois thèmes abordés apporte l'outil nécessaire à la comparaison des genres et types de documents. Ces oeuvres, d'un type nouveau, toutes très abouties et personnelles, permettent une accroche de l'actualité, de l'histoire immédiate à "l'intérieur de l'événement", en tant qu'enquête ou témoignage qu'il est possible par la suite de confronter à une démarche historique appuyée sur d'autres documents.

Cet article est tiré d'un ouvrage paru au CRDP de l'académie de Grenoble dans la collection Séquences lycée professionnel

Joël Mak dit Mack. Histoire et bande dessinée. CRDP de Grenoble, 2006. 12 euros.


(1) Cet article est tiré d'un ouvrage paru au CRDP de l'académie de Grenoble dans la collection Séquences lycée professionnel
Joël Mak dit Mack, Histoire et bande dessinée (2006), où ces planches sont reproduites.
http://www.crdp.ac-grenoble.fr/vel/index.htm

Lire au lycée professionnel, n°52, page 2 (11/2006)

Lire au lycée professionnel - Histoire et bande dessinée